II Parfois, je ris...

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Judith

Les jours suivants passèrent sans encombre. Soan n'avait toujours pas refait son apparition. Dans les tréfonds du silence qui nous envahissaient chaque soir, aucun son ne perçait les murs. Parfois, je collais mon oreille contre cette paroi bien trop froide et dure, espérant entendre une bribe de quelque nature qu’elle soit, mais rien ne venait jusqu’à moi. Tout ce qui se passait à côté restait enfermé dans l’appartement et rien ne s’en échappait, à mon grand désespoir.

Ce soir était un soir spécial : c'était l’anniversaire de Mila. Nous peaufinions les détails de la soirée pour que tout soit parfait pour elle. Les bonnes odeurs de gâteau embaumaient notre semblant de confort. Elles meublaient ce taudis en nous promettant une soirée pleine d’amour et de rires. Une fois les bougies soufflées et le gâteau englouti, toute la magie s’évapora. Je croisai les doigts : "Puisse la magie durer encore quelques heures, au moins pour Mila." Le souhait exaucé, elle s’endormit dans une paix que je lui enviais. Comme tous les soirs, je collai mon oreille contre le mur et cette fois-ci, je m’endormis à même le sol en souriant.

Soan

  • Merci papa, ne pleure plus, je t’en prie.
  • Mon fils, mais que t’ai-je encore fait...
  • Tu n’y peux rien. Tu es malade, nous le savons bien.
  • Tu n’as pas à en payer le prix mon fils, tu es si jeune, je m’en veux tellement. Trois jours que cela s’est produit et tu es encore meurtri...

Il me saisit fermement par les épaules et me leva pour m’embrasser vivement. En me serrant si fort, il ravivait des douleurs enfouies. Mon bras et ma clavicule, cassés il y avait de cela quelque temps, me firent tressauter. Les larmes montèrent et, lui rendant son étreinte, je me laissai aller. Mes pleurs lavèrent ma haine et ma colère. Et nous restâmes là, tous les deux, dans notre cocon d’amour et de sanglots.

Au moment d’aller se coucher, mon père, comme à son habitude, regardait nos photos de famille. Il ne voulait pas oublier le visage de ma mère, partie bien trop tôt. Il passait son temps à caresser sa photo, me racontant tant d’anecdotes toutes plus folles les unes que les autres. Histoires inventées ou authentiques ? Échappatoires ou souvenirs ? Jamais je ne le saurai. Malgré toutes ces questions qui s’entrechoquaient dans ma tête, je me surpris à partir me coucher dans un rire libérateur.

Une fois dans mon lit, comme tous les soirs, j’entendis quelque chose frotter de l’autre côté du mur. Elle était là, j’en étais sûr, elle était là...

Je m’endormis plein d’espoir, pensant que le lendemain je retrouverais le chemin de l’école. J'aspirais à ne pas trop bousculer cette routine mise en place depuis quelques jours. Routine et équilibre aussi fragiles qu’un château de cartes. Un mauvais mouvement et tout s’effondrait. Tant d’efforts pour une rechute si accablante, mais l’heure n’était plus à penser au pire. Il aurait bien le temps de venir. Je l’affronterai maintenant que je n'étais plus aussi seul. Quelqu’un dormait tout près de moi, de l’autre côté du mur et cela me réconfortait. Je croisais les doigts souhaitant que ce jour ne finisse pas. Et le sommeil vint soudainement me cueillir.

Le lendemain matin, je croisai mon père dans le salon. Il regardait par la fenêtre, assis dans son fauteuil.

  • Salut Papa. Bien dormi ?
  • Un peu mieux qu'hier et toi ?
  • Oui, bien dormi ! Il me tarde de reprendre l'école. Je t'ai préparé de quoi grignoter et tiens, voilà ton cachet. Prends-le vite.
  • Oui fils, donne-le-moi, me dit-il en saissant ma main tendue. Je t’aime Soan, profite de ta journée.

Je voyais bien qu’il avait du mal avec son traitement. Il l’épuisait. Mais sans son traitement, ma vie était bien trop difficile. Et sans mon père, elle paraîtrait bien vide.

  • Avale-le Papa, voilà comme ça.
  • Merci de prendre soin de moi Soan. Pars vite ! Tu vas être en retard.
  • Bien, j’y vais. Je rentrerai à midi pour qu'on mange ensemble.

Je l’embrassai sur le front et partis sans me retourner.

Judith

J’aimais tant me lever de bon matin en entendant mon réveil sonner : preuve que Mila ne s’était pas faufilée dans mon lit. Pas de rêves troublants, tout semblait si merveilleux parfois !

Je me préparais tranquillement et Mila faisait de même. Elle avait maintenant six ans et se sentait tellement plus grande. Elle se regarda dans le miroir et fut déçue de n'y trouver aucun changement flagrant.

Je trouvais le petit déjeuner sur la table, la bouilloire sifflant sur le feu et le café coulant dans la cafetière. J’aimais tant sentir le thé descendre le long de mon gosier que je ne comprenais pas ce que les gens lui préféraient au café...

Ma mère arriva dans le salon avec les mains gantées et une brosse à récurer dégoulinante pour nous dire :

  • Les filles, mangez vite ! Vous avez un bus à prendre !
  • Oui Maman ! cria Mila depuis la chambre.
  • Oui Maman, lui rétorquai-je avec la bouche pleine de brioche, le sourire aux lèvres.

Une fois la table débarrassée, nous partîmes en lui souhaitant une bonne journée. Tout commençait si merveilleusement bien que je me pinçai pour en être bien sûre. Ce matin-là, je refermai la porte sur un appartement en ordre où une odeur de savon flottait dans l’air.

Sur le palier, j’aperçus mon voisin qui dévalait les escaliers à toute vitesse.

Durant le trajet, Mila ne cessait de bavarder avec son meilleur ami. Cet homme, noir et mince, ne paraissait pas s’ennuyer. Il était pendu à ses lèvres comme si sa vie en dépendait. Elle lui racontait sa merveilleuse soirée d’anniversaire et lui décrivait sa mère si belle et si rayonnante, lui chantant un joyeux anniversaire. Il devait sûrement se demander qui était cette mère qui un jour était un déchet et trois jours plus tard une princesse. Dans tous les cas, il n’en laissait rien paraître. Il l’écoutait inlassablement, ce qui me soulageait grandement.

Une fois Mila déposée, je rejoignis ma meilleure amie qui était arrivée en avance.

  • Salut Élé ! l'interpellai-je.
  • Salut Ju ! me renvoya-t-elle en me saisissant le bras. J’ai tant de choses à te raconter depuis l’autre jour. On ne s’est pas trop vues mais je vais tout te révéler...

Et nous partîmes en classe, bras dessus bras dessous, en riant comme des enfants de ses secrets et ragots. Soan, assis à ma place, faisait rager Élé qui devait mettre fin à nos confidences. Je le regardai du coin de l’œil en passant et manquai de me prendre la table d’en face. Je me ressaisis et allai m’asseoir.

  • Judith Imbert ! Puisque vous êtes tant empressée, venez vous dégourdir les jambes, en distribuant ce devoir à tous vos camarades.
  • Mais quelle plaie je suis, rouméguai-je contre moi-même. Finalement tout ne se passe pas si merveilleusement bien que ça !

Je pris le tas de devoirs que me tendait le professeur et commençai la distribution. En passant près de lui, je le vis relever la tête pour me regarder. Ses yeux étaient verts et ne me laissaient entrevoir qu’une part de lui... Notre échange nous ébranla et fut vite interrompu par sa réaction. Il détourna son regard en baissant la tête et finit par fermer les yeux. Coupure nette, volets fermés : "les yeux sont bien les fenêtres de l’âme." pensai-je. Perturbée et déstabilisée par notre échange furtif, je marchai sur mon lacet et m’étalai de tout mon long devant tout le monde. Les devoirs dispersés sur le sol, je ne pus m’empêcher de me joindre à mes camarades en riant aux éclats.

Le reste de la matinée passa sans trop de dégâts. Arrivés à midi, nous quittâmes tous le lycée et retrouvâmes chacun nos familles pour partager le repas.

Une fois rentrée, je trouvai ma mère attablée, un verre à la main.

  • Dois-je aller chercher Mila ? lui demandai-je inquiète.
  • Mais non ne t’en fais pas ma fille, j’irai. 16h30 c’est bien ça ?
  • Oui c’est bien ça. Elle serait bien triste si tu loupais la sortie des classes.
  • J’irai Ju, promis.

Nous nous toisâmes et c’est elle qui se mit à rire en premier. Elle vint à ma rencontre et me serra dans ses bras. Abasourdie, je ris à mon tour et en profitai pour m'abandonner dans son étreinte. Je me délectais de sa bonne odeur rassurante.

  • Un verre d’eau maman ?
  • Oui, un verre d’eau ma fille.

Je fus soulagée et le rire laissa place aux larmes. Je me délestai ainsi d’une partie de ma peine. Elle s'écarta de moi et me dit :

  • Profite du temps que tu as devant toi cet après-midi. Je m'occupe du reste.

Lui souriant, je fis mon sac et partis me réfugier dans mon sanctuaire. Cette fois-ci, je montais vers le ciel sans vraiment laisser l’Enfer en bas. L'environement dans lequel nous vivions semblait devenir de plus en plus respirable. Arrivée en haut des escaliers, je regardai derrière moi en me demandant qui je laissais vraiment dans cet appartement...

J’ouvris la porte et, respirant à grands poumons le bon air que m’offrait toute cette hauteur, je jetai mon sac dans un coin et m’allongeai sur le sol. Regarder les nuages était un de mes passe-temps préférés ; mais aujourd'hui il n'y en avait pas. Je fermai les yeux et me laissai emporter par une vague de béatitude qui m’enfonça dans un sommeil qui ne serait pas de tout repos.

  • Les filles, ne bougez pas ! nous exhorta ma tante à voix basse. Ils ne devraient pas rester longtemps...

Nous respirions tout juste. Nous entendîmes les affaires tomber à terre, la vaisselle voler en éclats. Ils dispersaient tous nos biens et les fracassaient au sol dans le seul but de nous briser nous-mêmes. À force de venir visiter les maisons en dépouillant les habitants, ils espéraient affaiblir le moral des personnes afin qu’elles capitulent. Mais l’effet était bien inverse et ma tante, qui nous serrait les mains, nous chuchotait de rester calmes. Je sentis une main se poser sur ce qui nous recouvrait. Mon cœur battit à tout rompre. Dans quelques instants nous serions à découvert.

Je cherchai du secours dans le regard de ma tante.

  • Ferme les yeux Ju et échappe-toi ! me dit-elle fermement. Rien ne te force à rester ici avec nous ! Tu as ce pouvoir, alors pars !
  • Jamais ! lui dis-je blessée. Jamais je ne vous laisserai !
  • Écoutez ! Dehors, le renfort arrive.

Une grosse voix effrayante retentit dans toute la maison.

  • Entendez ça, esclaves ! Les rebelles arrivent dehors, nous ferions mieux de quitter les lieux. Il n’y a rien ici !
  • Mais attendez j’ai peut-être trouvé quel...
  • Soan ! Cesse donc de répondre sans arrêt ! Viens par ici, nous partons ! Nous reviendrons, je sens bien leur présence qui m’insupporte. Une famille complète, quel butin ! Nous finirons bien par les avoir ! Allez viens, ça sera pour une autre fois.

Nous entendîmes quelque chose se briser au sol puis un rire moqueur se fit entendre. Soudain, la porte claqua sur eux, laissant leurs empreintes pleines de boue imprégnées de peur et d’angoisse dans toute la maison.

Je ne pus m’empêcher de sortir de notre cachette regardant discrètement par la fenêtre. Soan était bien là, attaché comme un esclave à ce monstre qui nous poursuivait. Pour lui, son sort était jeté : ils lui avaient pris sa boîte et il dépendait d’eux. Il était à leur merci. Il les suivait, recourbé sur lui-même, nos regards s’entrechoquèrent. Sa peur et son appel à l'aide me saisirent soudainement, me ramenant à mon angoisse. Ma tante me saisit par le bras et me tira au sol.

  • Toi, tu ne bouges plus, est-ce bien clair ?
  • Je euh...
  • Tu nous mets en danger !
  • Pardon, je...
  • Avez-vous vos boîtes ?
  • Oui Mère, répondit calmement Valéria.
  • Agathe ?

Nous nous retournâmes toutes vers elle. À genou devant sa boîte, Agathe ne répondait plus.

  • Agathe ? répéta sa mère dans un tourment insaisissable.
  • Ils ont brisé ma boîte, mère. Que va-t-il se passer ?

Elle tomba à terre dans un léger fracas. Ma tante rampant jusqu’à elle, la souleva dans ses bras.

  • Ma fille, pleura-t-elle sur elle, ma douce, dors maintenant. Nous allons réparer tout ça. Tu vivras ma fille, tu vivras...

Puis, se retenant à Valéria qui la soutenait, elle laissa sortir un cri qui fut aussitôt étouffé dans la jupe bien épaisse de ma cousine.

Elles se retournèrent vers moi et leur désespoir vint me gifler.

  • Tu dois la réparer Judith, me dit Valéria d’une voix ferme.
  • Je dois quoi ? lançai-je interloquée. Comment je fais ?
  • Tu dois la réparer ! me répéta-t-elle. Nous ne pouvons pas la perdre, Ju !
  • Mais je ne sais pas comment on fait, Val !
  • Tu as tout en toi, puise donc dans tes réserves ! Car quand on aime on ne compte pas Judith !
  • Nul ne sert d’ajouter des tensions sous ce toit, mes filles. Venez donc près de moi, c’est en nous unissant que le pouvoir de la réparation aura tout son effet. L’amour est le seul ciment qui nous garde liées et la discorde brise ce lien. Mets-toi au centre, Judith.

Je l’écoutai sans discuter. Je me plaçai tout près d’Agathe. Ma tante et ma cousine se donnèrent les mains et d’un amour surpuissant, elles soulevèrent mon cœur. Je me revis dans notre maison, non loin de là : j’avais fui ce jour-là, j’étais trop petite et je ne savais pas quoi faire. Mais aujourd’hui tout était différent. Les débris de la boîte s’illuminèrent et se soulevèrent du sol. Surprise et encouragée je joignis les mains comme attendant de recevoir les précieux fragments. Ils vinrent au-dessus de mes mains et la boîte ressemblait à une vue éclatée. Nous vîmes chaque partie se correspondre l'une l'autre. J'aperçus les souvenirs et des bribes de la vie de ma cousine qui se recollaient. Son cœur et ses plus grands secrets étaient mis à nus. Ils étaient là, brisés en morceaux. Moi seule pouvais les voir. Je décidai donc de ne pas tout dévoiler et, refermant mes mains, les pièces de la boîte se rassemblèrent pour n’en former plus qu’une.

Une force inconnue m’envahit et serrant sa boîte entre mes mains, je regardais ma tante en qui je puisais toute mon énergie. La boîte restaurée ne s’illuminait plus. Je la remis à Valéria. Et pleurant toutes ensemble, main dans la main, nous fûmes soulagées de voir Agathe ouvrir timidement les yeux.

  • Tu as réussi ! me dirent-elles d’une même voix.
  • J’ai réussi !

Je regardais ma cousine qui s’éveillait comme je l’avais tant fait avec Mila. Le cœur lourd, je me mis à crier :

  • Mila !

Mais mon cri fut vite étouffé...

  • Mila ! me réveillais-je en sursauts, à bout de force.

Je dévalai les escaliers à toute vitesse. La porte était fermée à clé et je décidai de partir en courant jusqu’à l’école. Essoufflée et transpirante, je m’arrêtai assez loin pour ne pas être aperçue. Je vis ma mère, habillée et propre sur elle, qui attendait la sortie de sa petite fille. Je me souvins de ce dernier enfant qu’elle avait perdu. Un surplus d’alcool l’avait faite tomber dans les escaliers. Chute fatale, hélas... L'accouchement avait dû être déclenché et l’enfant mort en son sein, fut immédiatement mis en terre. Une terre étouffante qui nous envahissait toutes les trois. Humide et froide, elle venait parfois recouvrir les murs de notre foyer. Dans ses moments difficiles, la mort n’était jamais bien loin, venant réclamer ce qu’elle prenait pour son dû. Une vie lui avait échappé et le tribut de celle de mon frère n’était pas assez.

Je la vis se retourner plusieurs fois, elle était anxieuse. Se sentant jugée par tous les regards qui la jaugeaient, elle ressentit tous leurs reproches et leurs médisances. Déstabilisée par tous, elle essuya ses mains moites de honte sur son pantalon, respira un bol d’air saturé de méchanceté et expira lentement le stress et la nervosité. La sonnerie retentit et Mila, impatiente, vint la rejoindre en lui sautant dans les bras. Accroupie, ma mère la releva et toutes deux partirent, laissant derrière elles ces personnes qui, hier encore, étaient leurs amies. Elles montèrent dans le bus et le chauffeur fit la connaissance de cette mère, moitié monstre, moitié princesse. Celle qui, en ce jour, comblait toutes les attentes de sa meilleure amie, le ravissait. Aujourd’hui, c’était une reine...

Nos regards se croisèrent et je préférai rester en retrait pour que Mila puisse un jour chérir ce moment. Car quand on aime on ne compte pas...

Soan

Installé confortablement dans mon lit, je me mis à penser à cette journée. Mon père dormait à mon arrivée et j’en profitai pour préparer le repas. Simple mais consistant, mon père se rassasiait des mets présents sur la table. Nous avions passé l’après-midi ensemble, discutant de tout et de rien. Un moment doux et réconfortant s'était présenté à nous et nous l’avions accueilli avec tendresse. Ce soir, je n’entendis pas Judith derrière le mur. J’avais entendu sa mère se battre contre ses démons durant l’après-midi, leur criant que jamais elle ne resombrerait. Elle était faible, je l’entendais. Mon père aussi percevait dans sa voix ses peurs et sa faiblesse. Elle était son reflet.

  • Et toi, Judith, où étais-tu ? soupirai-je.

Le manque de sommeil, me rappelant ma dette envers lui, vint me surprendre et m’emmener bien loin, dans un autre pays où une boîte devenait ma perte...

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