III Parfois, nous sommes deux...

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  • Papa, je pars ! N'oublie pas de bien prendre ton traitement. Plusieurs jours que tu le prends de toi-même et je suis tellement heureux... Je ne rentrerai que vers quinze heures. Je compte sur toi !
  • Ne te soucie pas de ça mon fils, me dit-il, se voulant rassurant. Pars tranquille.
  • Très bien, à plus tard alors.

Sur le palier, je lui fis un timide signe d'au revoir, timide et pas que. Puis la porte se ferma sur moi. Me retournant et m’adossant contre elle, la main encore sur la poignée, j’inspirai lentement ce que j’espérais être une bouffée profonde de sérénité. Mes pensées vinrent m’assaillir : fallait-il vraiment que je lui fasse confiance ? Pouvait-il vraiment y arriver ? Y avait-il une véritable issue qui s’offrait à nous, de nouveau ? Plusieurs fois elle s’était présentée et pourtant... L'énervement montant, j’enserrai la poignée entre mes mains.

J’entendis soudain la porte voisine s’ouvrir. Elle sortit, le sac sur le dos, une tranche de brioche à la main. Elle fit un signe à sa mère dans l’entrebâillement de la porte, puis la ferma. Elle prit sa sœur par l’autre main et se tourna vers moi.

Sa présence m’apaisa. Je relâchai doucement la poignée et lui souris. Elle avait les cheveux en désordre relevés par une pince. Ils étaient bruns et captivants et ses yeux clairs me mirent à nu.

Je baissai la tête, et ne sachant que faire, j’attendis comme un bêta.

Judith

  • Bye, maman. Allez Mila, on y...

Je ne pus finir ma phrase tombant nez à nez avec Soan. Je n’avais pourtant aucune raison de me tourner vers lui sachant que la sortie était de l’autre côté. Je le vis relâcher la poignée doucement. Il me dévisagea et je réalisai alors à quel point j’étais mal coiffée. Mes yeux s’attardèrent sur les siens et il détourna vite le regard. Mince, il fallait dire quelque chose sinon il allait partir en courant comme tous les matins.

  • Salut Soan, tentai-je.
  • Euh... Bonjour Judith, me dit-il en me tendant la main.

Je la saisis et au contact une décharge nous surprit.

  • Ouh la ! Tu es électrique ce matin, me dit-il en plaisantant.
  • Très électrique ! lui répondis-je en souriant.

Mila nous regarda d’un air étrange.

  • Bien le bonjour à toi aussi, belle princesse ! lui dit-il, s’agenouillant la main tendue.

Mila intriguée lui donna la sienne. Il la prit et la baisa délicatement.

  • Belle et douce, ajouta-t-il en lui faisant un clin d’œil.

Inhabituée à tant de charme, elle rougit.

  • Tu veux faire la route avec nous ? lui proposai-je.
  • Non merci ! me lança-t-il avant de se mettre à courir.

Mila et moi nous regardâmes sans trop savoir quoi en penser. Puis, nous partîmes en direction de l'arrêt de bus sans dire un mot.

  • Il est bizarre ce garçon, me confia Mila sur le chemin.
  • Non Mi, il est mystérieux.
  • Mystérieux, Ju ? dit-elle en relevant la tête vers moi. Oui tu as raison, mystérieux...

Ce matin, Élé était dans le bus. Ravie, je déposai ma sœur à sa place habituelle et allai rejoindre mon amie. Je vis sa mine défaite et lui pris les mains.

  • Qu’y a-t-il Élé ? fis-je inquiète.
  • C’est ma mère, Ju, souffla-t-elle. Je l’ai retrouvée hier soir, vomissant son repas. Cela fait plusieurs jours qu’elle vomit. Tu penses que son cancer est revenu ?
  • Mais non Élé, tu t’emballes un peu vite. Tu lui as posé la question ?
  • Non, me dit-elle confuse, les larmes aux yeux. Tu as raison, ce soir, je lui en parlerai...

Je m’adossai sur mon siège ayant la tête d'Élé sur mon épaule. Chacune dans nos pensées, nous fîmes le trajet dans un silence pesant.

Quelques heures plus tard, le cours de français s’annonçait rebondissant :

  • Bien le bonjour à tous ! Prenez vos livres page 37. Vous me rédigerez la suite de l’histoire sous forme de lettre destinée à un proche. Je veux aussi une réponse à cette missive. Ce devoir sera noté. À vous de jouer ! annonça le professeur.

Ce dernier nous faisait faire des devoirs notés sans arrêt. Il nous répétait que, pour le bon développement de notre imagination, il aimait nous surprendre avec des rédactions. Selon lui, pour être stimulé, il fallait être surpris. Drôle de concept, surtout que ce matin, j’avais encore en tête mes deux échanges perturbateurs : Soan et Élé...

Une fois le livre ouvert, je découvris le texte du jour : “ L’homme baissa la tête, ramassa le sac qu’il avait déposé à terre, et s’en alla. Il prit la grande rue.

Il marchait devant lui au hasard, rasant de près les maisons comme un homme humilié et triste.

Il ne se retourna pas une seule fois.

S’il s’était retourné, il aurait vu l’aubergiste de la Croix-de-Colbassur sur le seuil de sa porte, entouré de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue, parlant vivement et le désignant du doigt ; et, aux regards de défiance et d’effroi du groupe, il aurait deviné qu’avant peu son arrivée serait l’événement de toute la ville. Il ne vit rien de tout cela.

Les gens accablés ne regardent pas derrière eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit.”

Je jetai un regard furtif vers Soan qui me regardait aussi. Nos regards s’éternisèrent, lourds de sens. Ces yeux verts m’appelèrent au secours mais je n’étais qu’une perche brisée. Incapable de lui porter secours, je le regardais se noyer.

Soan

Je me demandai bien ce qu’elle pouvait tant écrire. Ce passage des Misérables de Victor Hugo, je le refusai. Regarder derrière moi m’avait causé tant de peine que je comprenais cet homme accablé. Je préférais regarder en avant, l’avenir avait l’air tellement plus beau. Il se transformait au fur et à mesure de l’avancement de ma propre vie. Il prenait toute sorte de formes. Je m’autorisais ce pouvoir : voir au-delà. Comme si j’étais maître de mon destin, maître de ma propre vie. Les épreuves, une fois surmontées, n’étaient que des évènements qui venaient renforcer ce que nous serions. Parfois, c’étaient les épreuves en elles-mêmes qui étaient renforcées, nous volant une partie de nous, chaque fois plus grande. À nous d’être plus forts !

Je devrais certainement écrire sur ces gens qui le pointaient du doigt. Je ferais mieux de lire cette œuvre afin de savoir quel était son sort. Était-il déjà jeté ?

Toutes ces réflexions m’inspirèrent et je me mis à rédiger sans m’arrêter. Une fois les lettres écrites et le devoir terminé, je regardai Ju. Elle aussi avait terminé et elle se relisait. J’en profitai pour la regarder plus attentivement. Elle était envoûtante... Elle avait fini par tresser ses cheveux longs en un épi de blé. Une douceur exhalait de son visage. Sa bouche était parfaite et bien dessinée, elle semblait plus sucrée que le miel. J’aime le miel... Je l’embras...

  • Fini Monsieur Morel ? me surprit le professeur. Je vous vois, perdu dans vos pensées en fixant Judith. Voulez-vous nous partager vos réflexions ?
  • Euh... Non. Excusez-moi, Monsieur Gauthier. Vous pouvez m’appeler Soan vous savez...
  • Tout arrivant à le droit à son mois d’essai. Après cela, je vous nommerai par votre prénom. En attendant, votre patronyme reste plus approprié. Tâchez de regarder devant vous dorénavant. Compris ?
  • Oui, tout à fait ! Tenez, mon devoir est terminé ! lui dis-je en espérant mettre fin à cette discussion.
  • Très bien, merci !

Je n’osais plus tourner la tête vers elle, je sentis son regard qui me tétanisait.

  • Éléonore ?
  • Tenez Monsieur Gauthier, lui dit-elle tristement.

Je n’avais même pas remarqué la tristesse de ma voisine de classe. Quel égoïste je faisais parfois...

Judith

Je sentis son regard posé sur moi durant ma relecture. Je n’avais pas partagé ce moment en lui rendant la pareille. Je l’avais juste pris pour moi. Tant d’attention me fortifiait et me réconfortait. Quand le professeur jeta cet instant au visage de tous les élèves, je m’empourprai de honte. Et maintenant, je lui en voulais de ne pas l’avoir préservé dans le secret. De tels sentiments contraires me firent rager. Le cours étant terminé, je me levai d’un bond pour aller régler tout ça avec lui directement. Arrivée à sa table, je le vis parler à Élé qui était au plus mal.

Quelle égocentrique je faisais parfois...

  • Élé, vient on sort... l’invitai-je en lui tendant le bras.
  • Je veux bien... me dit-elle, le saisissant.

Nous sortîmes ainsi, le laissant seul et il ne réapparut plus de l'après-midi. Les cours se finirent et je quittai ma meilleure amie dans le bus. Elle me téléphonerait dans la soirée pour me donner des nouvelles de sa mère. J’espérais qu’elles puissent discuter enfin...

Arrivée devant ma porte, j’entendis ma mère parler avec quelqu’un. Je m’approchai doucement pour écouter.

  • Oui, c’est celui-ci. Oui, il fuit depuis un moment...

Faisait-elle réparer ce fichu robinet ?

  • Je vais réparer tout ça, Madame Berry, dit une voix qui me semblait familière.
  • C’est très gentil à vous, répondit-elle minaudant.

Je décidai de ne pas entrer, profitant du temps que j’avais devant moi pour aller respirer le grand air sur les hauteurs.

J’ouvris la porte de mon sanctuaire et le vent vint me l'arracher. Elle claqua en se refermant faisant se retourner l’intrus d’un bond. Soan était là.

  • Mais que fais-tu ici ? grondai-je de fureur. Alors non seulement tu te permets de m’afficher en classe, mais je te retrouve ici, sur le toit ! Cet endroit est privé, vois-tu. Personne n’a le droit de venir ici !
  • Mais... euh... balbutia-t-il confus. Comment ça privé ? Cela fait des semaines que je viens ici et je n’y ai jamais croisé personne ! Pourquoi es-tu autant énervée ? Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter tant de méchanceté de ta part ?

Il me renvoyait toute ma colère.

  • Mince, excuse-moi Soan, je ne voulais pas te blesser. Je suis maladroite et impulsive. Je m’emporte facilement, m’excusai-je pleine de remords.
  • Ravale donc tes excuses Judith Imbert, j’en ai déjà un trop plein que l’on me sert à tout va ! Plutôt que de te comporter comme une tornade, tu ferais mieux d’aspirer à être une brise !

Puis, se dirigeant vers la porte, bien décidé à la prendre, il me bouscula dans son élan. Il ouvrit la porte, se mit à dévaler les escaliers et elle claqua de nouveau. Je tentai de le rattraper :

  • Attends Soan, lançai-je en le suivant.

Arrivés sur le palier, je l'obligeai à se retourner pour me faire face.

  • Je...

La porte de chez moi s’ouvrit sur ma mère, accompagnée d'un homme, que je n’avais jusqu’alors jamais vu.

Soan

  • Papa ? Mais qu’est-ce que... dis-je, sans savoir comment finir ma phrase.

Je commençais à saturer.

  • Mon fils, tu es là. Viens, rentrons, répondit-il calmement...

Je portais alors sur mon dos, un sac invisible plein de toutes sortes de sentiments : colère, incompréhension, passion et déception. Espérant qu’il passe la porte, j’aspirai à le vider sur la table en demandant des explications à mon père.

Me devançant, il ouvrit la porte puis nous nous engouffrâmes dans ce logement rempli de secrets.

  • Papa, pourquoi es-tu sorti ? Et qui plus est, chez la voisine ? débutai-je.
  • Soan, je ne peux pas rester enfermé sans arrêt ! me rétorqua-t-il essayant de me convaincre. Tout va bien, j’ai pris mes cachets aux heures habituelles. Il n’y a pas eu de débordement, alors quel est le problème ?
  • Papa, ne fais pas l’innocent, on en est à notre troisième déménagement en une année ! Je ne peux plus changer d’école et tout recommencer... C’est trop dur, tu le comprends ça ? hurlai-je. Et si de nouveau l’histoire se répétait et que tu te mettais à battre une autre femme, tu finirais en prison ! Tu en as conscience ? Qui veillera sur toi en prison ? Qui te donnera ton traitement ? Et comment je ferai alors ? C'est de me voir dans un foyer pour mineurs qui te tente ? La vie n’est pas assez injuste comme ça ? Ton égoïsme me mène à ma plus grande angoisse, celle de te perdre ! Ou pire encore de ne plus pouvoir être là pour te protéger de toi-même !

À bout de souffle et de nerfs, je tombai à genoux. Je n’avais plus de mots assez durs et forts pour exprimer tant d’années de malheur. Je subissais cet homme depuis cinq ans maintenant et je ne décolérais pas de ses sévices. Bien sûr, il fallait être compréhensif, il était malade, mais c’était tout de même moi qui en payais le prix fort. Moi et personne d’autre ! Il n’avait pas le droit de tout mettre en péril juste par envie de compagnie ! Tant d’égocentrisme me ramena à mon abnégation et mes sacrifices vinrent m’écraser comme une meule broyant le grain. Il s’accroupit à ma hauteur et, telle une cuillérée, il vint me rajouter à une soupe de remords, se confondant en des excuses servies maintes et maintes fois, dans l’espoir de la rendre plus épaisse. Le goût amer de ses larmes contre ma joue me révulsa et une forte nausée me fit me lever et courir en direction des toilettes. Je vomis mon amertume, mon dégoût, ma déception et mon chagrin. Cette soupe était froide et j’en étais gavé...

Judith

Après être vite rentrées, nous entendîmes des cris mêlés à des pleurs provenant de l’appartement d’à côté.

  • Maman, mais que faisais-tu avec le père de Soan ? la questionnai-je.
  • Mais rien ma fille... Nous nous sommes croisés quelques fois et il m’a proposé son aide. Je l’ai vu hier, en descendant faire des courses. Il était dans le hall d’entrée, regardant dehors par la vitre, comme s’il était emprisonné ! Pauvre homme... Nous avons discuté un peu et en parlant de nos logements, j’ai parlé de cette fuite que nous avons depuis des semaines. C’est alors qu’il s’est proposé pour nous la réparer. J’ai saisi l’occasion voilà tout ! Puis je l’ai laissé là, planté dans le hall regardant dehors, l’esprit ailleurs. Et à mon retour, il n’y était plus. Je ne m’attendais pas à ce qu’il passe aujourd’hui. Surtout qu’à l’heure où... Mince quelle heure est-il ? 16h15 ! Je cours chercher Mila ! À tout à l’heure !

Puis se dépêchant, elle partit, m’abandonnant à mes pensées.

Cette journée était mouvementée...

Le soir venu, le repas se fit dans la sérénité. Cela faisait plusieurs jours que ma mère n’avait pas bu et une ambiance paisible se répandait dans notre foyer.

Je m’allongeai sur mon lit en repensant à notre discussion sur le toit. Je culpabilisais encore du mauvais comportement que j’avais eu envers Soan. Je tentai de me souvenir de ses propos :

“Plutôt que de te comporter comme une tornade, tu ferais mieux de..."

Mon téléphone sonna. C’était Élé. Je redoutais cet appel.

  • Allô, Élé ?
  • Oui Ju, me répondit-elle.
  • Alors tu as pu lui parler ?
  • Oui, ça va, c’est une fausse alerte. Ce n’est pas son cancer. Elle est juste barbouillée...
  • Barbouillée ?
  • Oui, c’est ce qu’elle m’a dit, mais je ne sais pas si je dois la croire.
  • Je ne sais pas non plus Élé... Laisse encore passer quelques jours, c’est peut-être vrai...
  • Oui, tu as sûrement raison... Je te laisse, Ju, je suis fatiguée, on se téléphone demain. Bisous
  • Bisous ma best, love, lui envoyai-je avant de raccrocher.

Élé était ma plus vieille et unique véritable amie. Elle avait été d’un grand soutien à de nombreuses reprises et s’était montrée plus que fiable et merveilleuse depuis que ma mère avait sombré. C'est tellement réconfortant de se dire que parfois, nous sommes deux...

Mes pensées me ramenèrent à Soan. Il paraissait seul de l’autre côté du mur. Une fois Mila endormie, je descendis de mon lit et allai prendre la tension d’à côté, une oreille collée au mur. J’entendis deux personnes s’excusant l’une envers l’autre, se faisant des promesses intenables. Ce soir, Soan était moins seul... Ils étaient deux à s’entraider à affronter ce qu’ils étaient et ce qu’ils avaient au fond d’eux.

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