I Parfois, je rêve...

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Judith

  • Ju, lève-toi ! Lève-toi Ju, j’ai faim...
  • Quelle heure est-il, ma petite Mi ?
  • Je ne sais pas lire l’heure Ju, mais je crois qu’il est sept heu...
  • Sept heures ? Oh punaise, oh punaise ! On va être en retard pour l’école, Mi ! Tu as encore utilisé mon téléphone avant de t’endormir, hein ?
  • Euh... Moui...
  • Mais enfin, Mi ! Combien de fois je vais te le répéter ? Il faut le brancher après.... Bon, ce n’est pas grave, je parle à une enfant de cinq ans après tout, pensais-je tout haut. Allez, viens Mi, on va se préparer, on a un bus à ne pas louper !

Je la pris dans mes bras, la descendis du lit. Je lui fis prendre son petit-déjeuner et la préparai pour l’amener à l’école. "Une nouvelle journée qui commence !" pensai-je.

Je fermai la porte de cet appartement noir et miteux sur ma mère, avachie sur le canapé, complètement ivre, prisonnière de sa misérable dépendance, seule et déprimée.

Je croisai un nouvel arrivant d'à peu près mon âge sur le palier. Il ferma rapidement la porte voisine et partit en vitesse, comme s’il fuyait.

  • Un autre en retard, ris-je.

Main dans la main, Mila et moi allâmes attendre le bus et, sur le chemin, notre éternelle routine se répéta :

  • Ju, tu peux me raconter une histoire ? me demanda-t-elle.
  • Mi, je n’aurai bientôt plus assez de ressources pour t'en raconter... Alors voyons... C'est bon je l'ai ! Il était une fois Margot, fis-je d'une voix pleine de mystères. Cette aventurière traversa le temps et alla combattre le pirate Jeffrey. Il ramassait toutes les perles et les cachait.
  • Mais pourquoi il ramassait toutes les perles, Ju ? me demanda-t-elle complètement captivée.
  • Parce qu’il aimait Margot en secret et que Margot veut dire perle. Alors, tu vois, il ramassait toutes les perles en espérant qu'elle vienne un jour... Attention Mila !

Une grosse flaque attendait ses petits pieds. Je la retins fermement pour qu’elle n'y tombe pas.

  • Mila, mes histoires te distraient, tu dois regarder devant toi quand tu marches !
  • Ça veut dire quoi “te distraient”, Ju ? Tu parles comme les grands et je...
  • Ah ! Le bus est là ! Vite Mi ! Attendez-nous ! criai-je.

Je courus jusqu'à l'arrêt où le bus patientait :

  • Bonjour les filles ! Toujours à l’heure ! fit le chauffeur en me faisant un clin d'œil.
  • Bonjour Monsieur, merci de nous avoir attendues !
  • Coucou ma petite Mila ! Alors que t’a raconté ta sœur ce matin ? C'était quelle princesse aujourd’hui ? lui demanda-t-il avec passion.

Laissant Mila tout raconter à son plus grand confident, j’allai m’asseoir un siège plus loin, retrouvant Éléonore, mon amie de toujours.

  • Hey salut ! Comment ça va ce matin ? s'enquit-elle le sourire aux lèvres. Prête pour une nouvelle journée ?
  • Hello Élé ! Ça peut aller... Je me suis encore levée en retard ce matin. Mila a vidé la batterie de mon téléphone hier soir, lui répondis-je exaspérée.

Son regard persistant me fit prendre conscience que j'étais décoiffée et pas vêtue de manière très harmonieuse.

  • Oh ma pauvre Ju... À ce rythme-là, cette nouvelle année s’annonce difficile ! Un mois que nous avons commencé et tu t’es levée en retard presque tous les matins... Et ta mère alors ?
  • Bah tu sais, ma mère... Toujours égale à elle-même...
  • Mouais, je vois... Tu sais que tu peux compter sur moi.
  • Oui, ne t’en fais pas. Alors Jerry ? Tu n’as rien à me dire ?
  • Jerry ? Mais toi, tu en as de l’imagination ! Qu'est-ce qui te fait penser que...
  • Arrête de faire ta cachotière ! J’ai bien vu comment tu l’as regardé hier en cours de maths. Alors comme ça, tu as besoin d’aide pour réviser ? la taquinai-je.
  • Ah ! Nous sommes arrivées ! Ouf ! On dirait bien que nous allons devoir reporter cette discussion !
  • Mouais ! Ne t’imagine pas que tu vas y échapper ! Allez viens Mi, on descend.
  • Bonne journée Mila ! À ce soir les filles ! Élé soit gentille ! nous salua le chauffeur.
  • Oui Monsieur ! lui répondit-elle comme une petite soldate.
  • Bonne journée mon meilleur ami ! À ce soir ! lui dit Mila en lui lançant des bisous.

Je lui souris.

  • Je la dépose et je te rejoins, dis-je dans la cohue à Élé.
  • Pas de soucis, Ju. À plus tard princesse ! lança-t-elle à ma sœur.

Mila, souriante, lui fit un signe de la main pendant que nous nous dirigions vers son école.

  • Je ne veux pas y aller Judith. S’il te plaît, garde-moi avec toi...
  • Ah, ma petite chérie ! Tu dois aller à l’école, tu ne peux pas venir avec moi et tu le sais. Ne t’en fais pas, tu finiras par te faire une amie, comme Élé et moi. Parfois, ça prend du temps...
  • Parfois ?
  • Allez Mila, je vais être en retard sinon et tu sais que je ne peux...
  • Très bien, j’y vais alors...
  • Super ! Un bisou ma perle.
  • Comme Margot ?
  • Oui, comme Margot ! Allez file, l’aventure t’attend !

Je la regardai s’éloigner.

  • Je t’aime ma sœur... soufflai-je. Sois courageuse...

Je regagnai mon école en face de la sienne quand soudain, j'aperçus de nouveau ce garçon, entrant dans le lycée. Décidément, nous ne faisions que nous croiser ce matin.

En arrivant en classe, je le vis, assis à ma place. Élé, à côté de lui, râlait.

J’allai m’asseoir ailleurs et une fois installée, je sortis mes maigres affaires et le professeur prit la parole :

  • Bonjour à tous ! Un nouvel élève est parmi nous et je souhaiterais vous le présenter. Viens donc devant la classe, Soan Morel.

Se levant et se déplaçant timidement, je le vis me lancer un regard perçant. Je l’observais sans retenue... Au bout du compte, tout le monde avait les yeux braqués sur lui, et les miens ne paraissaient pas de trop. Il se tenait de manière courbée, comme recroquevillé sur lui-même et ses cheveux bouclés, d’un noir de jais, que je n’avais pas remarqués, lui tombaient sur le visage. Il paraissait se cacher comme s’il avait honte, comme s’il ne voulait pas qu’on le voie, qu’on le connaisse. Il était mon reflet. Cette analyse m’effraya. Il me chercha du regard, comme s’il devait s’accrocher à quelque chose, mais je n’étais qu’une perche brisée en mille morceaux. Inutile de me jeter à l’eau pour aider quelqu’un. Je baissai les yeux et finis par regarder ailleurs.

Les présentations faites, le cours reprit et la journée se déroula comme à son habitude.

Il me tardait d'être à la fin. Quand quatorze heures sonnèrent, je fis mon sac et partis en toute hâte. Mila ne sortait qu’à seize heures trente, j’avais donc le temps de rentrer, de tout préparer pour le soir et peut-être même de prendre du temps pour moi.

Le bus arriva et, en allant m’asseoir, je vis par la fenêtre Élé et Jerry qui fricotaient, et Soan qui partait à pied. Le bus démarra, nos regards se croisèrent et s’effilochèrent.

Arrivée devant chez moi, j’ouvris la porte, pleine d’appréhension. À ma grande surprise, je trouvai ma mère, dessaoulée, qui rangeait toute la pagaille présente dans le salon. Quand elle me vit, celle-ci fut également surprise et s'efforça de vite cacher le reste de ses déboires comme de vieilles chaussettes qu’on jette sous le lit, espérant que personne ne les voie.

  • Salut maman... Comment vas-tu ?
  • Bonjour Ju, tu es déjà là ? balbutia-t-elle pleine de honte. Je n’ai pas fini de ranger et...
  • Oh, ne t’en fais pas... Je les vois tous les jours, je les partage avec toi...
  • Ne dis pas ça Ju. C’est juste que ce...
  • Ce n’est pas facile, tu as une mauvaise passe, tu vas te rattraper... Je sais, ne te fatigue pas, tu me l’as déjà dit la semaine dernière...

Je me dirigeai directement vers ma chambre, laissant ma mère face à elle-même, avec la ferme intention d’y rester enfermée et de ne plus voir ce vice qui détruisait ce qui restait d'elle, de nous...

En ouvrant la porte, je vis tout le bazar laissé par une préparation de deux personnes en retard. Pyjamas au sol et lits défaits. Je branchai mon téléphone, ramassai nos affaires et refis les lits pour le soir. Mila aurait au moins une pièce propre et accueillante...

Je m’assis par terre et m'adossai contre le mur. J’entendis ma mère pleurer sur elle-même en récoltant ses propres larmes. "Pas le courage pour ça maintenant" pensai-je. La semaine dernière, je l’avais récupérée au sol en train de vomir ses tripes, empestant la mort. Aujourd’hui, elle était propre et debout... Était-ce un signe de mieux ?

Je me laissai à penser à ce que seraient nos vies si elle ne buvait pas tant. Soudain, une porte claqua si fort que le mur de ma chambre trembla.

Soan

  • ¡ Soan ! ¿ Porque has salido de casa ? ¡ Te lo había prohibido ! ¡ Vuelve aquí enseguida ! ¹
  • Mais père, c’est toi qui me l’as autorisé hier, rappelle-toi ! lui rétorquai-je, en espérant qu’il se remémore ses derniers jours passés.

Je vis les cachets sur la table. Il ne les avait pas pris de la journée.

  • ¡ Ya te dije que me digas de usted ! ¡ Eres inferior a mi y me debes respeto y obedencia ! ¡ Y ya que me has desobedecido vas a recibir un castigo bien merecido ! ²

Les coups pleuvaient et je me protégeais comme je pouvais. Un bras devant le visage pour éviter les marques au maximum, j’exposais les autres parties de mon corps à sa fureur et sa force, à sa folie et sa violence. Actes démesurés, qu’il regretterait sûrement le lendemain. En attendant que cela passe, je devenais son défouloir. "Car quand on aime on ne compte pas", me répétait sans cesse ma mère. Alors pourquoi était-elle partie, me laissant entre ses mains ? "Maman, reviens me chercher..." m’entendis-je pleurer comme un enfant de six ans, alors que mon père s’éloignant de moi, en avait eu assez pour aujourd’hui... Je rassemblai les forces qu’il me restait et rejoignis douloureusement ma chambre. Je m’effondrai sur mon lit comme un tas de feuilles mortes qui attendaient d’être dispersées par le vent.

¹ Soan ! Pourquoi as-tu quitté la maison ? Je te l’avais pourtant défendu ! Viens ici tout de suite !

² Je t’ai déjà dit de me vouvoyer ! Tu es inférieur à moi et tu me dois le respect et l’obéissance ! Et puisque tu m’as désobéi, tu vas recevoir une correction bien méritée ! ²

Judith

De l'autre côté du mur, la main sur la bouche, je retenais mes larmes. Je les ravalais malgré la boule de nerf et de peur coincée dans ma gorge.

Je ne pouvais plus rester dans ma chambre à supporter ce qu’il se passait derrière ces murs.

Je pris quelques affaires et partis me réfugier ailleurs. Passant devant l’appartement voisin, je pris les escaliers à toute vitesse, en faisant le moins de bruit possible. Je voulais que personne ne me voie, ne m’entende ou pire encore, ne me suive. Cet endroit était le mien, je m’y rendais depuis plusieurs mois. C’était mon espace à moi, mon ciel et tout le reste restait en bas, en enfer.

Une fois sur le toit de l'immeuble, je m’allongeai à même le sol, regardant les nuages passer. Les larmes sortirent en soulagement de mon âme, venant laver la peine que j’éprouvais et extirper tout le mauvais ressenti qui m’étouffait. Je m’endormis et le sommeil me plongea dans des rêves troublants.

  • Ju, la boîte ! Cache-la ! Vite, ils arrivent ! m'ordonna ma tante.
  • Mais qui ? Qui arrive ?
  • Cache-la je te dis ! Valéria tu as la tienne ? demanda-t-elle à ma cousine.
  • Oui, je l’ai, elle est cachée.
  • Et toi ma douce Agathe ?
  • Oui Maman, je l’ai bien cachée moi aussi !
  • Judith dépêche-toi ! II ne manque plus que toi !
  • Très bien ma Tata, je la cache en vitesse !

Les pas se rapprochèrent de la porte. Dans quelques minutes, ils allaient entrer et tout retourner dans le but de nous prendre ces fichues boîtes.

Les unes serrées contre les autres, bien cachées, nous entendîmes les pas qui résonnèrent dans l’entrée. Et la porte s’ouvrit avec fracas.

Je me réveillai en sursaut, haletante.

  • Quelle heure est-il ? me demandai-je fouillant mon sac. Mais où est ce fichu téléphone ? Ah le voilà ! 16 heures ! Oh la la ! Vite, Mila !

Je dévalai les escaliers et rejoignis l'arrêt de bus. Une fois dedans, je repensais à ce rêve. Mais qui était derrière la porte ? Pourquoi ma tante paraissait-elle si inquiète et mes cousines tant apeurées ? Je pris le téléphone et lançai l’appel.

  • Bonjour ma Tata, comment tu vas ?
  • Bonjour ma Ju, je vais bien merci et toi ? Que me vaut ce petit coup de fil ?
  • Eh bien euh... J’ai rêvé de vous et je voulais avoir des nouvelles. Tout va bien n’est-ce pas ma tata ?
  • Mais oui ma petite chérie. Nous allons bien toutes les trois. Et Mila, comment va-t-elle ?
  • Bien, merci je vais justement la chercher.
  • Et ta mère ? Ma chère sœur, se rachète-t-elle une conduite ?
  • Ah ça... lui dis-je en baissant la voix, tu sais que ce n’est pas son fort.
  • N’oublie pas la boîte.
  • De quoi tata ? Tu peux répéter ? Quelle boîte ?
  • Je disais à ta cousine de tout mettre dans la boîte. Nous sommes en train de faire du rangement. Tu es sûre que tout va bien Judith ? As-tu quelque chose à me demander ?
  • Non, non, excuse-moi, je suis un peu perturbée. Je suis arrivée, je te laisse. Embrasse mes cousines.

Et je raccrochai sans attendre une réponse. Quelques minutes plus tard, un message arriva :

"Ma petite Judith, as-tu reconsidéré ton choix concernant le fait de vous installer avec nous ? Tu sais que vous êtes comme mes filles, je m’occuperai de vous... Enfin, c’est toi qui décides ; peu importe ton choix, je serai toujours à tes côtés. N’oublie pas, ma fille, tu n’as que seize ans et beaucoup trop de responsabilités. Avec amour. Tata"

  • Ah Tata, si seulement je...

Quelqu’un me bouscula en descendant, interrompant mes réflexions.

  • Désolé, s’excusa-t-il.
  • Ce n’est rien, dis-je en m’en allant.

Me dirigeant vers l'école, je vis Mila sortir toute triste. Elle m’expliqua qu’aucune des fillettes de sa classe n’avait voulu jouer avec elle. Seule restait une enfant aux cheveux d’or, bien trop timide pour parler. Je l’encourageai à aller vers elle. Peut-être se révèlerait-elle être sa meilleure amie pour la vie ?

  • Tu le penses vraiment, Ju ? Dis, tu en es sûre ?
  • Mais oui ! Qui ne tente rien n’a rien !
  • Qui quoi ?
  • Tiens, regarde ton meilleur ami arrive avec son magnifique carrosse !
  • Ce n’est pas un carrosse ! C’est un bus, Ju ! dit-elle en éclatant de rire.

Assise à sa place habituelle, Mila racontait sa journée au chauffeur qui ne se lassait jamais de l’écouter. Tendrement, il la questionnait, la faisant rire et réfléchir.

Le retour à la maison se fit dans le calme et ma mère encore sobre, accueillit Mila dans une maison propre et rangée. Plusieurs jours que ce n’était pas le cas. La dissolution toujours plus longue de l’alcool dans le pauvre corps de ma mère ne permettait pas à ces deux êtres de se rencontrer sans débordements.

J'avais pris la liberté de raconter de multiples histoires et excuses à cette enfant si petite, qui réclamait sa mère. De plus en plus, nous nous enfermions dans un solide château fort aux murs emplis d’histoires féériques et imaginaires, qui peuplaient mon imagination en se nourrissant toujours plus de l’envie de créer un monde meilleur pour elle. Un monde doux et merveilleux, aux mille et une princesses toutes aussi belles les unes que les autres, sans oublier les aventurières vivant de rocambolesques histoires magiques. Notre petit monde bien à nous l’éloignait de plus en plus de notre mère. Pour ma part, j’étais déjà bien loin de cette femme qui égoïstement détruisait notre famille par son addiction affligeante.

Mais ce soir-là, il m’était bien inutile de plonger dans des histoires folles. Le repas était sur le feu et Mila, ravie, racontait à notre mère ce qu’elle avait manqué. Ce petit être avait une telle aisance avec les mots et les histoires que cela en devenait inquiétant. Le souper pris, nous allâmes toutes nous coucher. Notre mère lut une histoire à Mila et mon esprit se reposa enfin. Une fois les lumières éteintes, le silence vint nous enrober tel un châle dont on se couvre les épaules les soirs d’été. Apaisant, réchauffant mais ni écrasant ni étouffant, il me procurait une sensation de bien-être.

J'entendis la respiration calme de ma sœur endormie et de l’autre côté du mur, chez les Morel, je tentais de percevoir un quelconque bruit mais rien de perceptible ne me parvint. Je n’entendis que ma mère, couchée dans sa chambre, qui faisait sa prière en demandant à Dieu le pouvoir de ne pas redevenir la proie de tels tourments. Et moi, seule dans mon lit, le cœur plein de sentiments mitigés, demandant une lueur d’espoir dans les bas-fonds de ma triste vie, je m’enfonçais dans un sommeil que j’espérai réparateur...

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