Chapitre 19

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— Amitié, coupe les moteurs. Préviens l'équipage qu'on est désormais en position.

 Antéa était seule dans le centre de pilotage de son vaisseau aménagé en vaisseau-couveuse. Cette nouvelle attribution n'empêchait pas Contrôle de lui confier des missions, totalement sans dangers évidemment. La nouvelle génération stockée dans ses soutes ne devait aucunement être mise en péril.

 Le rôle qui avait été assigné au vaisseau-comète d'Antéa était celui d'un banal vaisseau-vigie. La position de l'Amas cométaire à l'abri de son rempart de débris présentait un inconvénient majeur : il était impossible de bien voir sans être vu. L'Ennemi ne pouvait être guetté efficacement depuis l'arrière de ce rempart.

 Contrôle disposait d'un réseau de sondes camouflées aux abords de ce refuge. Malgré le soin accordé à leurs maintiens techniques. Une défaillance dans les instruments ou le réseau particulaire était toujours possible. Deux vaisseaux-comètes étaient donc en permanence stationnés en vigies en deux localisations opposées de l'Amas. Une rotation de ces vaisseaux était opérée tous les mois pour éviter la lassitude des équipages et surtout d'éventuelles baisses de vigilance.

 Entre les sondes et la surveillance humaine, il n'y avait guère de risques que l'Ennemi réapparaisse dans le Système solaire sans que Contrôle ne le sache. On ne savait jamais quand il réapparaissait, mais les retours de l'Ennemi n'avaient lieu que dans certains secteurs. Là où l'Humanité avait prospéré avant son génocide, l'Ennemi revenait, et jamais ailleurs. Ainsi les yeux et les capteurs étaient braqués sur les abords de la Terre, sur Mars et dans la ceinture intérieure séparant les planètes telluriques des géantes gazeuses.

 La mission ne consistait évidemment pas à ce qu'un humain scrute l'espace en permanence à travers un hublot. L'œil humain n'était pas capable de vaincre les distances du système solaire. Chaque vaisseau-comète possédait les instruments nécessaires à cette surveillance. Le rôle des opérateurs humains consistait à surveiller les instruments et attendre. Personne n'avait donc jamais vu l'Ennemi en vrai, ce qui alimentait bon nombre de théories du complot. Tout ce qu'on savait sur lui passait par des interfaces ou provenait de l'époque du Cataclysme. En cinq siècles, tout avait pu changer et il était fort possible que l'Ennemi ne vienne même plus visiter le Système Solaire, voulait croire Antéa.

 La mission en tout cas ne constituait aucun danger particulier. Les trajectoires des objets transneptuniens qui auraient pu par un hasard de probabilités quasi nulles croiser la leur étaient toutes référencées depuis longtemps.

 Dans un mois, lorsque le vaisseau d'Antéa aurait achevé son temps de vigie, il y aurait du danger. Suivant un cycle proche des siècles, le temps de la marée neptunienne approchait. Lors de cet épisode chaotique tout l'Amas serait affecté et chaque vaisseau, chaque habitant, chaque objet, chaque grain de poussière menacés par les forces de gravité titanesques de la magnifique géante gazeuse bleutée. Au cours de cette marée neptunienne, les forces en jeu provoqueraient comme chaque fois des dégâts importants et des victimes en nombre. Les préparatifs face à cet évènement allaient bon train. Heureusement, le pire – une conjonction entre un blackout dû à une « visite » de l'Ennemi dans le Système solaire et une marée neptunienne – ne s'était jamais produit. Si par malheur les moteurs des comètes et les stases des drones devaient être coupés lors d'une Marée, ce serait un carnage sans précédent, mais le blackout serait respecté. Ainsi en avait décidé Silence Immobile, jadis. Les blackouts primaient sur tout le reste. La survie de l'Humanité en dépendait.

 Seul avantage du nouveau statut d'Antéa, le vaisseau-couveuse serait manifestement mis hors de danger, loin de l'Amas lors du pic gravifique. Son contenu était trop précieux pour que Silence Immobile tolère le moindre risque. Elle ne saurait où qu'au dernier moment.

 Accaparée par sa condition d'Héroïne de l'Amas, sa promotion récente et l'accueil de son nouvel équipage, Antéa n'avait toujours pas eu le temps de se consacrer à son enquête. Elle n'était pas près de retrouver le garçon rencontré pendant la soirée clandestine et qui lui plaisait. Elle avait demandé à Amitié d'émettre une requête en questionnement sur le sous-réseau en utilisant une capture photo du jeune homme, mais sans obtenir la moindre réponse, autre qu'une suppression pure et simple de sa demande. C'était quelque chose d'assez inhabituel selon Amitié. Ce genre d'annonces pullulaient habituellement et n'entrainaient pas ce genre de problèmes. Un bogue peut-être ?

 À défaut, Amitié avait épluché pour elle les archives de Contrôle auxquelles il avait accès, sans aucun succès.

 Au moins, ce garçon ne travaillait-il pas pour la flotte. Toutefois, ce secret l'auréolant était inquiétant, car seuls les S.I. bénéficiaient de telle protection.

 Au final, Antéa s'était donc résolue à reprendre ses recherches en écumant les prochaines fêtes clandestines lorsque sa mission de vigie et la marée neptunienne seraient derrière elle, ce malgré le danger que faisaient planer les S.I.

 Hélya – la Technicienne qui travaillait aux réparations de son vaisseau – l'aiderait sans doute. Toutes les deux s'entendaient au final bien malgré leurs caractères différents. Son audace renvoyait Antéa à sa réserve dans ce domaine. Antéa résistait à ses charmes... Pour le moment. Mais l'idée lui trottait en tête, ces derniers temps.

 Une expérience avec une femme serait peut-être intéressante ? s'interrogeait Antéa...

*

 Antéa s'éveilla dans sa cabine, un peu groggy.

 La nuit avait été courte.

 Elle écarta doucement le bras dénudé d'Hélya dont une main était encore en appui sur un de ses seins. La belle femme blonde s'éveilla à peine, remuant légèrement, et marmonnant une parole inintelligible qui arracha un sourire à Antéa et fit s'écarter le drap qui couvrait le corps athlétique de la Technicienne.

 Antéa observa ses courbes avec une certaine jalousie, avant de s'extirper délicatement de la couchette. Elle se sentait moins féminine qu'elle.

 Debout, elle s'étira. Drôle d'expérience que cette nuit à faire l'amour avec cette femme... Elle n'arrivait pas à savoir si cela lui avait plu ou déplu. Mais voilà. C'était fait. Trois semaines de dragues intensives de la Technicienne avaient fait céder Antéa.

 Elle enfila un peignoir, sortit de la cabine et se rendit dans les communs du vaisseau où nul ne se trouvait, pas même Amitié. Il devait être sur un dock de chargement et ne tarderait pas à arriver avec – à n'en pas douter – quelques subtiles allusions...

 Tout en mangeant, elle fit les contrôles habituels. RAS. Pas d'apparition de l'Ennemi. Les alarmes l'auraient immédiatement réveillée, de toute façon. Les statuts des instruments étaient tous parfaits. Seule une alerte de proximité s'était déclenchée pendant son sommeil. Elle signalait la présence d'un objet céleste non répertorié.

 Elle en parcourut les données et sourit.

 Voilà qui allait pimenter leur ennuyeuse mission. L'objet signalé avait tout d'une petite comète, mais en détaillant les clichés de près, Antéa découvrit une entrée de sas dans un des cratères. De l'ancienne technologie. Il s'agissait d'un Artéfact, sans doute un petit vaisseau-comète oublié à une époque où les S.I. n'exerçaient pas le contrôle total qui sévissait maintenant.

 Elle n'était pas compétente pour dater ce vaisseau, mais la mauvaise qualité du camouflage du sas, la taille du rocher dénué de générateur de gravité indiquait qu'il était ancien. À n'en pas douter.

 Or, le protocole émis par Contrôle était très clair sur le sujet. Toute relique découverte devait être détruite de la manière la plus naturelle possible. Il était hors de question de laisser des preuves que l'Humanité s'était étendue jusqu'à la ceinture de Kuyper dériver dans l'espace.

 Il était également formellement interdit de se rendre à bord. Mais une puissante curiosité titillait Antéa.

 Quel secret surgi du passé pouvait contenir cette merveille archéologique ? Était en train de penser Antéa, lorsqu'une voix la fit sursauter.

— Wahou ! C'est une antiquité !

 Les mains d'Hélya se posèrent sur les épaules d'Antéa.

 Elle déposa un baiser dans son cou. Antéa frissonna en sentant passer sa respiration sur sa nuque.

— Tu m'as fait une de ces peurs ! reprocha Antéa. Je crois que j'ai perdu deux ans d'espérance de vie.

— Je peux être discrète...

 Antéa se retourna. Hélya était absolument nue.

— Je vois ça, dit Antéa.

 Hélya haussa un sourcil.

— C'est un vaisseau de classe Saturne. Il a au moins quatre-cents ans...

— C'est vrai ? C'est à peine quelques dizaines d'années après le Cataclysme, ça ?

— Ça me fait mal au cœur, mais on va devoir le détruire, dit Hélya. C'est le protocole. Ne laisser aucun vestige dériver pouvant trahir une présence humaine dans la ceinture de Kuyper.

— Je sais.

— D'un autre côté...

— Tu penses aussi à ce que je pense ?

— Ça dépend. Est-ce que ce que tu penses implique une sortie extravéhiculaire ?

— Disons que tant que ce vaisseau est détruit, on respecte le protocole. Après, personne ne pourra savoir ce qui s'est passé avant si on fait ça rapidement, discrètement, et que nulle ne dit jamais rien.

 Hélya et Antéa se jaugèrent quelques instants.

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