Chapitre 4

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 Ils étaient deux.

 Le premier était un gaillard solidement bâti. Un Manutentionnaire grand et costaud dans les vingt-cinq ans, blond coiffé en brosse, en tenue d'équipage à manche courte. Il n'était pas laid, mais son visage ne transpirait pas l'intelligence.

 « Pas mon genre, évalua Antéa. »

 Le second était – à en juger sa tenue – l'Intendant du vaisseau. Dans la trentaine, plus petit et légèrement bedonnant dans sa combinaison d'équipage. Il n'était pas vilain, mais il n'avait pas non plus de quoi la faire chavirer.

 « Il parait indubitablement moins stupide, mais idem. À priori, ça ne sera pas aujourd'hui que je rencontrerais un exclusif, pensa Antéa. »

 Elle se dirigea vers eux pour leur lancer une pique taquine.

— Alors, c'est vous qui avez besoin des gros bras d'une fille ?

 Le grand gaillard ouvrit la bouche, confirmant à Antéa ses soupçons.

— On a surtout besoin d'une bonne paire de gros nib...

 Son collègue l'interrompit d'un coup de coude et le fusilla du regard.

— Aïe ! Quoi ? Bon, OK. Je me tiens bien. Hum... C'est moi qui vous ai demandé, ma jolie. On m'avait dit que ce vaisseau était piloté par une fille complètement dingue et je voulais vérifier si t'étais mon genre. J'ai parié à « Monsieur » que tu étais un boudin. Perso, j'ai perdu mon pari. C'est un compliment.

 Antéa ne se départit pas de son sourire. Celui-ci changea subtilement. Son regard se durcit. Le discours ponctué de « Ma jolie » lui donna envie d'arracher des têtes. L'homme, rustre, avait manifestement du mal à réprimer ses besoins primaires de mâles en rut. Il ne lui inspirait que de la défiance. Alors, elle décida de s'amuser un peu avec ses nerfs.

 Elle prit un air sensuel.

— C'est dommage, vous êtes mon style de mecs, mais vous n'êtes que deux. Ça ne peut pas coller entre nous. Mon fantasme dans cette soute serait de coucher avec trois personnes à la fois. C'est trop bête...

 Elle finit sa phrase en se mordant sa lèvre du bas qui contrasta avec l'éclat de ses dents parfaites.

 Les bouches des deux hommes béèrent.

 L'Intendant se ressaisit, secoua la tête, ferma sa bouche et esquissa un sourire.

 Le Manutentionnaire rustaud balbutia un peu.

— Euh... Je peux... Je peux peut-être appeler quelqu'un. On doit pouvoir s'arranger et...

— Elle te charrie, mec, lui dit l'Intendant. Tu dragues comme un bourrin.

 Antéa eut un sourire moqueur.

 Le Manutentionnaire s'énerva en faisant un pas vers elle.

— Et de quoi que je ne t'intéresse pas, ma jolie ? J'ai déjà treize gosses avec quatre femmes différentes. Il n'y a pas plus fertile que moi sur tout l'Amas. Tu ne sais pas ce que tu perds.

 Le sourire d'Antéa se figea, tandis que le Manutentionnaire continuait sur sa lancée. Il n'était définitivement pas son type.

— Je peux te mettre enceinte rien qu'en te prêtant ma brosse à dents, chérie.

 Antéa ne s'amusait plus. Elle se forçait à donner l'illusion de sourire. Elle grimaçait, maintenant.

 En observant sa réaction, l'Intendant fronça les sourcils.

— Bon, c'est pas tout ça, mais l'atmosphère commence à se refroidir. On a du boulot. Excusez-le de vous avoir dérangée. Ça fait longtemps qu'il n'a pas vu ses quatre femmes. Il est un peu tendu. Allez, Caron. Attrape cette caisse au lieu de dire des conneries. Ça va te défouler.

 Les deux hommes entreprirent de charrier des conteneurs.

— Ouh là ! C'est pas léger pour une fois, dit l'Intendant.

— Je vais vous aider, dit Antéa de mauvaise grâce. Je suis descendue pour ça...

 Elle leur prêta mainforte.

— C'est quoi c'te fois-ci ? Demanda l'Intendant.

 Antéa n'en savait rien.

— Cinquante-mille embryons, croisés par nos généticiens et cryogénisés pour les couveuses, répondit son collègue.

 Antéa comprit qu'elle était en livraison du vaisseau-couveuse de l'Amas. Décidément, elle goutait fort peu l'ironie.

 Elle se referma davantage tandis que le Manutentionnaire prenait un air ahuri.

— Cinquante-mille ! C'est énorme ! C'est pour le projet de comète géante 212 ?

— Oui. L'excavation vient de se finir. Elle va être presque exclusivement peuplée de pouponnières mêlant enfants et drones. D'ici environ un an, la population de l'Amas dépassera les trois-cent-mille habitants grâce à ce projet. Mais pour que tout soit prêt à temps, il faut déjà que des ouvriers équipementiers travaillent sans interruption sur son aménagement. Ils ont débuté l'installation. Ils en parlaient hier sur le réseau capsulaire. C'est le plus gros chantier de l'Amas cométaire de tous les temps. Et... C'est le Logos qui va gérer l'éducation de ses futurs enfants.

 Cette information jeta un froid.

— Mouais. Ça méritera une bonne bringue une fois achevé c'truc ! Pas vrai Céphei ?

— Pour sûr ! Mais avec le culte du Logos pour encadrer les festivités officielles, on va sans doute se marrer...

— Le Logos ? Organiser une fête ? Ça va finir en branlette de calcul mental, à tous les coups.

— Caron ! Je t'ai déjà expliqué de ne pas dire aussi explicitement ce genre de choses. Tu vas t'attirer des ennuis, un jour. Faut manier le second degré quand tu les critiques. Silence Immobile surveille tout le monde. T'es con ou quoi ?

— On ne risque rien ici, Céphei !

— Tu n'en sais rien. En tout cas, si une patrouille débarque chez toi pour t'emmener sur la comète de reconditionnement, t'auras la réponse.

— Ils ne m'font pas peur. Moins que les cinquante-mille moutards dans ces caisses... Et à mon avis, pour réussir à faire tous ces fœtus d'un coup, la Généticienne qui a fait ça a pas dû se les prendre que par trois. Mais j'y pense... Hé, ma jolie ! Ça serait pas toi qui aurais donné de ta personne, par hasard ?

 L'homme rit grassement.

 Antéa cessa de les aider et s'écarta.

— Tes blagues ne l'amusent pas. Laisse tomber, Caron.

— Hé, mais j'ai compris. C'est pour ça que j'l'intéresse pas avec ma proposition de lui faire un gosse à la mignonne. C'est normal qu'elle veuille pas...

 Antéa leva un regard flamboyant vers le Manutentionnaire.

— Elle en a déjà un plein wagon dans sa soute !

 Le Manutentionnaire éclata de rire.

 L'Intendant observa le poing d'Antéa se serrer.

— Arrête, Caron !

— Pourquoi ? Je fais rien de mal ! On plaisante. C'est tout. Allez, Céphei, sois pas coincé comme ça.

 L'Intendant prit le Manutentionnaire à part.

— Regarde sa tête, gros benêt. Elle va t'en coller une si t'insistes. Si ça se trouve, elle a perdu un bébé ou un truc du genre.

— Rho... Mais, attends. Je déconnais ! continua le Manutentionnaire à l'adresse d'Antéa tout en se dégageant de la main posée sur son bras par son coéquipier. Prends pas la mouche, ma jolie ! Et si tu as perdu un bébé, je t'en refais un tout de suite si tu veux. Une beauté pareille, ça me prendra au maximum deux min...

 Antéa se dirigea vers lui en deux temps trois mouvements et étala le Manutentionnaire d'un très violent coup de poing au visage.

 Puis, elle quitta la soute.

 Le Manutentionnaire était hagard sur les fesses, la main sur un œil, le rouge au front.

— Elle est tarée celle-là ! Qu'est-ce qui lui prend ?

— Il lui prend que t'es un gros con. Je t'ai dit plusieurs fois d'arrêter. Je suis ton supérieur. Tu as désobéi et ça s'est conclu par un incident. Je suis donc obligé de faire un rapport, ce qui va rendre la Commandante hystérique. J'espère juste pour toi qu'aucun mouchard n'aura entendu tes remarques sur le Logos. Alors, maintenant Caron, tu bosses et tu fermes ta gueule !

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