Chapitre 5

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 Antéa était dans sa cabine, le front contre une paroi.

 Elle pleurait de rage et martelait une cloison métallique de sa chambre, par intermittence.

 Le mur était cabossé sur une large zone, par des impacts de poing très nombreux et de toutes hauteurs.

 Les plus basses empreintes étaient peu profondes, alors que les plus hautes s'étaient creusées sous la force qu'elle avait acquise en grandissant.

 Enfant, Antéa avait toujours pu revenir à bord de son vaisseau-comète sur des périodes plus ou moins longues.

 C'était son chez elle dans les bons et comme maintenant, les mauvais moments. Et à force de persévérance, il était devenu son lieu de vie et de travail. Chaque année, elle performait à l'examen de positionnement annuel ce qui lui donnait la possibilité de choisir sa fonction et le lieu où l'exercer. Certains obtenaient des points de succès échangeables contre des biens, la possibilité de changer de postes, de déménager vers une comète ou d'effacer de leur dossier des infractions mineures. Pour Antéa, rester sur son vaisseau-comète fut son seul et unique vœu, année après année.

 À partir de 6 ans, les premiers coups de poing de tristesse rageuse d'Antéa avaient creusé les impacts du bas les moins profonds. Beaucoup d'habitants de l'Amas étaient nés sans réels parents ces dernières décennies. Ils avaient été élevés en couveuses puis confiés aux bons soins des drones. C'était leur normalité et ils s'en portaient bien. Beaucoup entretenaient d'ailleurs des liens ténus avec leurs parents biologiques. Ils étaient des adultes équilibrés et épanouis qui s'étaient construits sans à-coups dans des milieux affectifs rassurants.

 Ce n'avait pas été le cas d'Antéa qui était née et avait d'abord été élevée par sa véritable mère qui n'avait pu ou avait désiré n'avoir qu'une seule fille. Antéa était donc une rare Unique, sans la vingtaine de frères et sœurs que tout le monde possédait. Ce qui ne l'avait aucunement dérangé dans sa prime enfance était devenu un fardeau un peu plus tard.

 Sa normalité fut rompue lorsqu'à l'âge de six ans, sa mère mourut en se suicidant sur la comète médicale après une période de maladie. Une dépression du vide ? Les médecins ne savaient pas. Du jour au lendemain, le centre de son univers, la personne la plus importante de sa vie de fillette disparut. Elle fut alors remplacée par Amitié, un compagnon et un éducateur parfait. Elle souffrit beaucoup de l'absence de sa mère, malgré la patience et la gentillesse d'Amitié. Cette mort avait créé un vide en elle qu'elle n'était jamais parvenue à combler.

 Les impacts de rages adolescentes rejoignirent les précédentes. Elles étaient également dues à cette différence qu'elle nourrissait face aux autres. À la question « Combien de dizaines de frères et sœurs as-tu ? » Antéa avouait honteusement n'en avoir aucun. Elle avait alors découvert que le choix fait par sa mère de n'avoir qu'un bébé était quelque chose de très mal perçu par la société de l'Amas.

Aux yeux de bon nombre d'autres jeunes, elle était la fille pourrie gâtée d'une égoïste. Ces relations avec les plus méchants des adolescents qu'elle avait côtoyés dans sa comète d'apprentissage furent exécrables, oscillant entre remarques désagréables et brimades à son encontre. Et rien ne la mettait plus en colère que des inconnus critiquent sa mère disparue.

 Antéa en vint donc rapidement à des discussions musclées, ce qui ne fut pas non plus sans conséquence. À cause des autres plus que d'elle-même, elle était devenue une adolescente à problèmes. Le bourrage de crâne continu sur les horreurs du passé, les exercices de Blackout incessants, la peur de l'Ennemi instillée dès le plus jeune âge tel un programme d'ordinateur s'étaient ajoutés à cela.

 Le temps passa et Antéa grandit. Ses pairs aussi. Ils s'assagirent, devinrent moins méchants.

 Petit à petit, Antéa apprit à vivre avec ses différences, à en faire une force, pour parvenir notamment à exercer le métier qu'elle voulait faire là où elle le souhaitait. Et c'était à bord du vaisseau-comète où elle avait grandi. Il constituait un point d'attachement encore plus ancien que ne l'était devenu Amitié, au fil des années. Son drone et son vaisseau-comète étaient les seules choses auxquelles elle tenait.

 Enfin, la cruauté de la vie se révéla pleinement à elle lorsqu'à vingt ans, on lui découvrit une anomalie biologique, faisant définitivement d'elle une paria pour l'Amas. Comme toutes les femmes de l'Amas, Antéa avait suivi un traitement antirègle dans sa onzième année afin d'être débarrassée de cette chose naturelle qui avait pourri l'existence des femmes pendant des millénaires. Elle ne se rendit ainsi jamais compte qu'elle ne pouvait pas avoir d'enfants.

 Des médecins découvrirent lors d'un contrôle de routine qu'elle ne possédait pas le stock de follicules primordiaux que tout individu de sexe féminin possédait dès la naissance. Ces follicules devenaient les ovules à partir de l'adolescence. Son cas n'était pas unique. Plusieurs dizaines de femmes de sa génération étaient concernées. Une erreur de génie génétique lors des manipulations intra-utérines était suspectée.

 Antéa était bien une femme, dotée de tout l'équipement, y compris les hormones l'accompagnant, mais elle ne pouvait pas avoir d'enfant, pas même in vitro. Elle qui n'avait pas eu une jeunesse ordinaire se voyait affublée d'un nouveau fardeau. Elle ne pourrait jamais se venger du destin en donnant à sa propre progéniture un cadre de vie constant, rassurant. Et elle n'était pas non plus une adulte dans la norme. Elle était une anomalie. Au mieux, elle pouvait devenir une mère porteuse.

 Face à ce nouveau coup du sort, Antéa eut du mal à se remettre, de moins en moins combative et de plus en plus proche d'une dépression. Elle s'isola socialement pour ne pas sans cesse être renvoyée à sa propre différence. Elle rompit les ponts avec ses anciens camarades qui, les uns après les autres, devenaient pères ou mères à de multiples reprises.

 Voilà ce qui avait imprimé les marques les plus profondes à la paroi métallique de sa cabine.

 Quinze minutes plus tard, Antéa était calmée, son esprit anesthésié par sa récente bouffée de colère. Elle avait bandé ses mains douloureuses et était retournée sur la passerelle.

 Songeuse et broyant du noir à son poste de pilotage, son drone à ses côtés toujours privé de sa personnalité, Antéa attendait l'ordre de séparation des comètes. Elle craignait surtout d'éventuels ennuis après la violence dont elle avait fait preuve dans la soute.

 Amitié parla d'une voix sans âme qu'elle détestait.

— Pilote, la Commandante de l'autre vaisseau souhaite vous rencontrer. Elle est en chemin.

 Antéa soupira. Elle allait avoir des problèmes. L'incident avait dû remonter aux oreilles de la Commandante du vaisseau-couveuse.

— Dis-lui que je suis au poste de pilotage... Drone.

 La boule au ventre, Antéa se leva de son siège et se mit face à la porte en dissimulant ses mains bandées dans son dos. En cet instant, elle se sentait seule et le réconfort d'Amitié lui aurait fait du bien. Toutefois, le moment n'était vraiment pas bien choisi pour réactiver sa personnalité secrète.

 Elle était inquiète, mais résignée. Après tout, bien qu'il l'ait cherché, elle avait frappé un membre de l'autre équipage. Elle s'exposait à une sanction disciplinaire, voire à davantage si l'altercation arrivait jusqu'aux oreilles de Contrôle ou pire de Silence Immobile...

 La Commandante entra sur le pont déplaçant avec elle une aura de pouvoir de sa simple démarche assurée. Un drone de dernière génération l'accompagnait.

 C'était une femme à la peau noire d'une soixantaine d'années. Elle portait la combinaison règlementaire.

 Son visage était fermé et empreint d'autorité.

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