Le réveillon.

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J'amène la bouteille de champagne jusqu'à la table. Je ne suis pas ivre mais je sens que les nombreux verres que j'ai descendus depuis le début de la soirée font chanceler légèrement ma démarche. Je pose la bouteille sur la table encombrée, elle était pourtant si belle, j'avais pris un tel soin à la décorer afin que nos amis me complimentent lors de leur arrivée. Les tâches de vin sur la nappe ainsi que les miettes de pain et les serviettes en papier chiffonnées ont effacé tous mes longs efforts. Tandis que je retire la coiffe de la bouteille ainsi que son muselet, je croise le regard de Julien qui me sourit. Il semble un peu crevé, c'est vrai qu'il a bossé comme un fou mon coloc et ami durant cette dernière journée de l'année. Beaucoup d'entreprises font appel à la boîte de comptabilité dans laquelle il bosse pour les bilans.

Malgré les années, j'ai l'impression qu'il ne change pas. Je me rappellerai toujours de mon premier jour au lycée Mariette, je ne connaissais personne, j'étais presque effrayée, il m'a gentiment proposé de m'asseoir à ses côtés. Il était le seul à ressentir une certaine empathie pour moi, la nouvelle, l'élève timide et perturbée par ce changement soudain d'établissement.

Il n'avait rien de séduisant mon ami, ses cheveux bruns, un peu longs et ébouriffés, donnaient l'impression qu'il venait à peine de se lever, sa peau très blanche et ses petits yeux noisette fatigués lui donnaient un air maladif mais il portait ce sourire rassurant et apaisant, le même sourire qu'aujourd'hui.

Tandis que je replonge, un peu imbibée, dans ces souvenirs lointains, je sens le bouchon de la bouteille m'échapper et s'expulser jusqu'au plafond. Je me ressaisis et j'approche rapidement le goulot de la bouteille jusqu'à la première flûte. Le liquide champenois s'écoule immédiatement dans le verre. J'essaie de rester concentrée, j'ai perdu quelques réflexes et je ne veux pas que mes amis ne s'amusent de mes faiblesses, je ne souhaite pas non plus gâcher ce précieux breuvage. Je remplis les flûtes une à une. Tony et Sandra sont enlacés, ils se murmurent sûrement quelques mots d'amour ou coquins à l'oreille. Marc et Virginie m'observent, ils espèrent sûrement que je fasse une gaffe. Je les jalouse un peu nos deux couples d'amis. Ils semblent si amoureux, si complices. En les voyant si heureux, je ne peux m'empêcher de repenser à Benoît. Pourtant ça fait plus de deux ans maintenant que j'ai mis un terme à notre relation. J'aurais pourtant tellement aimé sentir sa main virile se poser sur moi ce soir, revivre, l'histoire d'une soirée, cette sensation diablement agréable de me sentir aimée, désirée, dévorée aussi. Bon, il m'a trompé ce sale con et il peut crever avec sa poufiasse, mais il savait me faire vibrer cet enfoiré, ça, je ne peux pas le nier.

Les flûtes sont servies, j'essaie de me vider l'esprit de toutes ces pensées, je n'ai pas envie de déprimer en cette soirée de fête, c'est sûrement l'alcool qui me monte à la tête.

Julien a amené la bûche glacée, il coupe avec minutie des parts égales. Nous sommes rapidement tous équipés de notre crème glacée à la confiture de lait et de notre flûte, prêts à trirnquer à cette année qui démarre. C'est Tony qui se charge de l'ambiance en levant son verre :

  • " À 2017, que cette année soit aussi parfaite que la précédente ! "

Nous répondons en coeur en levant nos flûtes :

  • " À 2017 !!! "

Nous portons tous les six notre coupe à nos lèvres. Je dois avouer ne pas être plus amatrice que ça du champagne avec le dessert, je trouve qu'on l'apprécie bien mieux seul, en apéritif, et puis, j'ai sûrement un peu trop bu, je dois l'avouer...

Tandis que Marc dévore, tel un affamé, sa part de bûche, Virginie, sa chère et tendre, ose l'interpeller :

  • " Doucement avec le dessert mon coeur, tu vas être trop lourd et tu vas pas être performant au lit ce soir ! "

Sandra et Tony éclatent de rire, Marc, lui, semble un peu honteux de voir sa belle capable de faire de telles confidences sur leur intimité. Tony le rassure rapidement :

  • " T'inquiètes pas Marc, on va leur montrer, ce soir, qu'elles ont tort de nous sous-estimer. On va démarrer dignement 2017 en les amenant sur un petit nuage."

Il accompagne sa petite remarque d'un clin d'oeil vers notre ami. Visiblement, je ne suis vraiment pas la seule à avoir un coup dans le nez. Sandra et Virginie rient comme des folles, je tourne alors mon regard vers Julien. Il me sourit à nouveau, il hausse les yeux au ciel, amusé et étonné par la tournure des propos de nos amis. J'ai beau rire poliment moi aussi, je me sens tout de même un peu frustrée. J'en suis déjà à imaginer les deux couples en train de démarrer l'année en forniquant toute la nuit dès leur retour chez eux. Et moi, j'irai me coucher, seule, après avoir débarrassé toute la table et l'appart… pffff… Ça a le don de me saouler.

Une heure plus tard, après un bon café bien serré, les deux couples nous quittent. Ils proposent de nous aider à débarrasser mais je refuse gentiment. J'ai beau les aimer beaucoup, je dois avouer être agacée par cette ambiance de fin de soirée, je n'ai qu'une envie, être seule et pouvoir mettre un terme à cette fête. Je démarre cette année comme la précédente, célibataire, sans la moindre petite touche, bref, sans proche espoir de venir mettre un terme à ma disette affective et sexuelle.

À peine la porte fermée, je m'attaque au ménage et à la vaisselle. Julien m'accompagne dans cette tâche malgré la fatigue. Il me connaît, il sait très bien que je suis incapable d'aller me coucher avec un tel bordel dans l'appartement. J'ai pitié de lui :

  • " Va te coucher Ju, t'as eu une grosse journée, je vais m'en occuper. "

Il me répond en souriant :

  • " Toi aussi t'as eu ta journée Chacha, t'as passé ton temps à cuisiner et tout préparer pour que ce soit parfait ! Et puis, j'ai deux jours de repos pour m'en remettre ! "

Je m'approche de lui, je lui fais un gros bisou sur la joue tout en décoiffant sa grosse tignasse puis, je lui dis :

  • " T'es un ange ! Ça t'a plu le repas au moins ? "

Taquin, il rit et me répond :

  • " Le canard était un peu trop cuit et la présentation laissait à désirer, et puis j'ai un doute sur le dessert, il ne serait pas industriel ? Je pense que t'es vraiment pas au niveau pour rejoindre ma brigade malheureusement ! "

Je ris, il connait mon addiction à l'émission "top chef" et l'utilise pour se moquer gentiment de moi. Je ne peux que lui répondre en lui pinçant les joues et en riant :

  • " Petit con va ! L'an prochain, tu t'occupes de tout ! "
  • " Ça marche, mais je risque de faire ça au resto vu mon talent culinaire ! "

Je lui confirme :

  • " Je pense que c'est plutôt une bonne idée en effet. "

Nous poursuivons notre discussion tout en débarrassant la table. Tandis que je range les derniers verres dans le lave-vaisselle, Julien se charge de retirer la nappe en papier, il profite de cet instant pour me demander :

  • " C'était plutôt chouette comme soirée non ? "
  • " Mouais ça va ! "

Il stoppe sa corvée, me regarde fixement et m'interroge :

  • " Seulement "mouais" ? Ça t'a pas plu ? "

Je lui réponds avec honnêteté :

  • " Si, c'était sympa mais à la fin, ça me gonflait un peu. Ils ont fait tellement d'allusions à leurs parties de jambes en l'air que ça m'a agacée. Ils ont oublié qu'on était célibataires tu crois ? "

Julien se met à rire copieusement, puis me demande :

  • " Sûrement oui, c'est vrai qu'ils ont manqué un peu de tact mais bon, ils avaient bien bu aussi… "
  • " Peut-être, ça t'a pas saoulé toi ? "

Il fait mine de réfléchir, son regard vise le plafond et une petite fossette se dessine sur sa joue droite. Il se décide ensuite à me répondre :

  • " Si, un peu, tu te rends compte que ça fait déjà six mois que Mélanie m'a plaqué… "

Avec Julien, il faut parfois lire entre les lignes. Nous ne parlons quasiment jamais de sexe lui et moi, nous avons plutôt une relation quasi fraternelle. Sa réponse est une façon détournée de me dire avec délicatesse qu'il n'a pas baisé depuis plus de six mois et que les allusions de nos amis le lui ont rappelé.

Mélanie est la seule femme qu'il a eu dans sa vie à ma connaissance. Julien et les histoires d'amour, ça fait deux. Si la jeune fille blonde délurée a souhaité mettre un terme à leur courte relation, c'est tout simplement car monsieur préférait amplement ses soirées de gamer aux petits rendez-vous romantiques au resto. Ce n'était pourtant pas une grosse perte, je ne la supportais pas cette blondasse prétentieuse et je pense que mon coloc n'en était absolument pas amoureux, preuve en est son absence quasi totale de réactions lors de la rupture.

Six mois sans sexe, c'est triste mais je ne vais pas le plaindre. Mis à part les deux soirées avec Rémi, je n'ai rien eu à me mettre sous la dent depuis Benoît, depuis deux ans… Rémi, le beau Rémi, le sexy Rémi, l'irrésistible Rémi, mais le putain de mauvais coup aussi… J'avais déjà rencontré des mecs un peu rapide mais lui, c'était le speedy Gonzales du sexe. Le premier soir, quelques secondes de sa queue dans ma bouche avaient suffi pour que je la sente trembler. Il l'avait alors rapidement sortie, honteux, et ses jets incontrôlables de sperme s'étaient projetés sur mon visage, jusque dans les yeux… un véritable fiasco… Pour le second rendez-vous, il avait essayé de faire des efforts, en vain. Déçue, je n'avais pourtant pas souhaité lui avouer que je préférais qu'on en reste là, je n'en ai même pas eu le besoin car honteux, il n'avait jamais osé me recontacter.

Finalement, je lui réponds :

  • " J'en suis à deux ans pratiquement moi, depuis Benoît.. "

Mon coloc approche de l'armoire, il l'ouvre puis me dit tout en saisissant une bouteille de vodka et deux verres :

  • " Tu sais quoi Cha ? La soirée n'est pas finie, on va boire au célibat et à l'abstinence ! "

Surprise, je lui demande confirmation :

  • " T'es sérieux Ju ? J'ai déjà la tête qui tourne, c'est pas raisonnable."

Il réplique, légèrement déçu :

  • " Bon, comme tu veux, je range alors… "

Après une petite seconde de réflexion, je cours vers lui et je l'empêche de ranger la bouteille en riant.

  • " Nan, t'as raison, on va trinquer mais si je m'endors, tu devras aller me coucher ! "

Il me sourit affectueusement et me répond :

  • " Ça marche Cha, j'espère que t'as pas trop grossi, ça fait un bail que je t'ai pas portée. "

Je pose ma main sur sa chemise, au niveau de son ventre puis je contre-attaque :

  • " Je fais attention à mon poids MOI, monsieur. On ne peut pas en dire autant de tout le monde dans cette pièce… "

En prononçant ces mots, toujours avec le sourire, je prends en main ses petites poignées d'amour que j'agite doucement. Il répond :

  • " Je les aime bien moi, mes petites poignées d'amour, c'est doux et moelleux…"
  • " De toute façon, je te taquine mon p'tit geek ! Alors, on se le boit ce verre ? "

Il prend la bouteille ainsi que les verres puis les amène jusqu'à la table de salon. Il m'invite ensuite à le rejoindre sur le canapé. Il nous sert de sacrées doses, je ne peux m'empêcher de lui faire remarquer en riant :

  • " Tu ferais pas fortune si t'ouvrais un bar toi ! "

Il répond du tac au tac :

  • " Je comptais pas te faire payer ni ouvrir de bar Cha ! "

Il me tend un verre, puis nous trinquons en coeur en riant :

  • " Au célibat ! "

J'ajoute :

  • " Et à ma future carrière de bonne soeur ! "

Julien ne peut s'empêcher de me répondre :

  • " Bonne soeur, toi ? On y croit ! "

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