Tülkou - 1

4 minutes de lecture

Technosphère de l’Oligopole, province de Satyârtha

— Comment vous sentez-vous ?

L’appréhension dans la voix étouffée de Savi la tire des brumes de l’inconscience. Une lumière agressive perce ses sphères oculaires, figées sur le plafond immaculé de la salle. Ce second réveil se passe d’applaudissements et de cris de joie. La respiration contenue d’une foule de petites gens en blouse blanche se presse contre les murs, vient envelopper Alma de son angoisse insignifiante. Seules les machines soufflent bruyamment, griffonnent des données dans un langage indéchiffrable. Le grain du papier, le froissement des micro-mailles, une veine qui palpite. Les battements de dizaine de cœurs oppressés et fades.

— Comme un mauvais choix sans conséquences.

Immobile sur le brancard en inox, elle cherche au plus profond d’elle-même la brise ténue d’une émotion. Elle explore les tréfonds de sa conscience impersonnelle, plonge dans son âme désunie. Insensible à la froideur du métal, elle presse plus fort la peau de son enveloppe dans l’attente d’une sensation. La plainte aigüe du brancard tire un sursaut à Savi dans sa combinaison chromée, penchée au-dessus d’elle. Alma se redresse avec douceur, dévoilant l’impression étirée et filiforme de ses membres dans l’inox.

— Vous souvenez-vous ? De qui vous étiez, de vos travaux ?

La Synthétique se lève, fait jouer ses articulations dénudées, ses chairs métalliques à vif où les muscles fibreux luisent sous l’éclat des néons. Elle surplombe la salle de toute la hauteur de son corps effilé et nu, contourne Savi et se dirige vers la porte du sas. La vitre lui renvoie l’image terne de ses pupilles blafardes, de ces traits qui ne lui appartiennent pas, autrefois animés par la haine, la peur, le chagrin et l’espoir. Ces beaux yeux émotifs transformés en fenêtres vides, ces soyeuses mèches de jais en lames d’obsidiennes affilées.

— Une erreur de plus, Savi. Quel dommage. Elle était si vivante.

— Attendez Alma, nous allons effectuer des tests ! s’exclame la scientifique en lui barrant le chemin. Nous referons la même procédure. Nous avons besoin d’un peu de temps avant de pouvoir affirmer quoi que ce soit. Monsieur Huysmans, qu’en dites-vous ?

Derrière la vitre épaisse, le directeur observe les deux femmes d’un air absent.

— Vous avez toute ma confiance Savi. Vous aussi Alma. Ensemble… vous aussi. Savi. Alma. Ce n’est qu’un léger contretemps. Nous en avons beaucoup. Du temps. Merci à tous, vous faites un travail grandiose au service d’un projet grandiose ! J’ai toute confiance en vous tous.

Un immense sourire se dessine sur son visage lisse, une joie artificiellement appuyée qui provoque un vent de soulagement parmi les techniciens. Des murmures encourageants, des poignées de mains qui balaient l’atmosphère tendue à l’intérieur de la salle blanche. Savi semble également se détendre et lance un regard rassurant vers Alma. Mais la Synthétique détourne son masque marmoréen de l’espoir insignifiant qu’on lui assène. D’un geste mesuré, elle repousse les battants des lourdes portes et s’engouffre seule dans les couloirs de la technosphère.

Des pas fébriles à sa suite, le bruissement cristallin d’une blouse métallique qui heurte le sol. Pour autant elle n’accélère pas l’allure et se contente d’avancer de ses grandes enjambées, calmes et mécaniques.

— Attendez !

La large main de Savi se pose sur son épaule entremêlée de câbles platinés et de chairs ivoirées. Aucune chaleur ne perce l’enveloppe insensible pour venir la frapper. Une main, simplement, qui exerce une pression indéfinissable, une main qui pourrait tout aussi bien être raidie par la mort. Une main qui ne lui inspire ni affection ni répulsion, dont le contact indélicat n’éveille rien de particulier. Une caresse comme un néant.

— Ce n’est pas de votre faute, Savi, déclare Alma sans se retourner. Votre protocole est bon.

— Si ce protocole est bon, une chose nous échappe. Nous avons simplement besoin de temps pour trouver la solution. J’en suis convaincue !

— Je me souviens de mon réveil, des sensations perdues dans l’éther, de la femme, si vivante, que j’ai choisie pour devenir une enveloppe. De la flamme qui vous anime, comme elle semblait animer la personne que j’étais. Des humains enfermés dans les cages en verre, de ceux bardés de métaux. Je me souviens. Ces souvenirs sont les miens. Mais les sensations ne m’appartiennent toujours pas.

D’une enjambée, Savi se place en face d’elle et plante son regard passionné dans le sien.

— C’est la première fois que vous tenez un discours comme celui-ci. Rendez-vous compte, vous vous construisez ! Changer d’enveloppe n’était peut-être pas nécessaire, mais l’expérience que vous en avez tiré, elle, est essentielle. Vous construisez vos souvenirs, ils vous appartiennent. Construisez vos sensations de la même façon !

— Le problème est ailleurs, rétorque Alma. Je ne les éprouve pas. Je suis incomplète. Désincarnée.

La scientifique secoue la tête, agacée.

— Incomplète, certes. Mais vous venez de démontrer qu’il n’est pas impossible de vous recomposer. Ce que vous pensez n’est pas incompatible avec ce que je veux vous faire comprendre ! Il faut vous reconstruire !

— Où se trouve l’homme illustré ? interroge Alma, ignorant les encouragements fallacieux de son interlocutrice.

— Pardon

— C’est bien lui qui a trouvé ma Sauvegarde.

— En effet, mais quel rapport ? Ces Jägare ne sont que des pilleurs, pas des scientifiques, réplique-t-elle, condescendante.

— S’il a trouvé ma Sauvegarde, il peut m’aider à retrouver mon corps.

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