Où est passé l'homme illustré ? - 1

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Province de Satyârtha

Technosphère de l'Oligopole

Dans la salle blanche, des techniciens en surblouse chromée s’affairent autour d’une armature de métal à l’allure anthropomorphe. L’alliage or-platine étincèle, surréaliste, sous l’éclairage agressif. Le frottement des vêtements en micro-mailles se mêle au bruissement des machines, qui semblent respirer. Le chœur des pompes à vide, des hottes à flux laminaire et des détecteurs éthériques s’élève dans la chambre stérile comme pour témoigner d’une vie propre, ordonnée à défaut d’être organique.

Sceletus opérationnel. Vous pouvez amener le matériel biologique, déclare un scientifique en blouse métallique, à l’adresse du personnel extérieur à la salle blanche.

Ils observent leurs collègues dans la pièce stérile, à travers une vitre aussi épaisse qu’un mur. Silence et frénésie. L’effervescence est contenue mais palpable. Un bruit de décompression témoigne de l’ouverture des portes du sas, et d’autres scientifiques entrent dans la chambre. Ils poussent devant eux un brancard en inox, les roues chuintent sur le sol. Dessus, un cadavre. La peau laiteuse de la jeune femme brille avec le même éclat irréel que le squelette d’or et de platine sous la lumière furieuse des néons. Corps humain et carcasse métallique sont placés côte à côte avec minutie et délicatesse.

— Matériel biologique opérationnel.

— Sismographe et capteurs éthériques ? demande une chercheuse en combinaison d’argent hermétique qui la recouvre de la tête aux pieds.

— Opérationnels également.

— Parfait, on va pouvoir y aller. Passez-moi la Sauvegarde, demande la femme, sa voix étouffée par la protection intégrale.

On lui apporte une capsule d'éther cristalline. La substance bleutée contraste dans la blancheur de la salle, comme étrangère à cet univers aseptisé. Le calme est absolu, à l’exception des machines qui continuent leur rumeur, indifférentes.

— Veuillez sortir… La transmigration va débuter, lâche un homme derrière la vitre, aux traits singulièrement figés et au timbre saccadé.

Les techniciens sortent par le sas, les uns après les autres, et se retrouvent de l’autre côté. Sauvegarde à la main, la scientifique restée seule jette un regard à travers la baie vitrée, attendant l’approbation silencieuse du directeur. Ses cheveux d’un blanc éclatant s’agitent au rythme de ses hochements de tête, fiévreux. D’un geste expert et rapide, la chercheuse place la Sauvegarde dans le sceletus, entre la boîte crânienne métallique et les homologues de vertèbres cervicales. Elle retire vivement son bras et recule de plusieurs mètres, pour venir se placer à côté de l’amplificateur du sismographe. Les secondes s’écoulent, paraissent une éternité. Tout le monde retient son souffle.

Soudain le sceletus se désagrège, se reconstitue pour se décomposer encore dans un ballet de particules hystériques. Le signal sismique s’affole et le sismogramme se noircit d’impulsions à un rythme effréné. L’armature métallique vient lécher la chair à ses côtés, aspirant la peau sur son passage. Le bruit des tissus déchirés couvre progressivement celui des machines et s’élève, rageur et confus, comme une âme affamée. La peau laiteuse du cadavre disparaît, chairs, muscles, tendons, tout le corps de la jeune femme fond dans le métal. La matière morte est absorbée par le sceletus qui, peu à peu, prend forme humaine.

« … Raté…

…Carnage, merdé Alma… Foiré totalement.

Plus de bras… Ça coule tout le long. Chaud, froid. Sens plus rien… Chaud, humide, ça sort de moi. Vais crever. Tous crevés. Ça pue la rouille. C’est moi, sens la rouille. Mal. Trop mal, plus de bras. Bouffé le bras. Devenu fou, m’a bouffé le bras, tous bouffés, pas humain ça, pas humain ! C’est ma faute ! Je les ai tués tous tués vais crever aussi. Trouver la Sauvegarde, me brancher, brancher avant de crever, peut-être pas crever si je me branche. Je veux pas devenir ça mais je veux pas crever, je voudrais pas crever avant ! Voudrais pas crever…

Mal, tellement mal…

La voilà la Sauvegarde. Brancher me brancher plonger dedans, avant, voudrais pas crever avant ça…

Je veux pas crever. »

— Synthétique opérationnel, constantes à l’équilibre… Stable, bonne fusion chairs/sceletus, bon équilibre métallo-organique, déclare la scientifique, son visage penché au-dessus du corps nu de la femme allongée. Bravo tout le monde ! On l’a fait, on a réussi ! On a réussi monsieur Huysmans ! s’exclame-t-elle à l’adresse de l’homme aux cheveux blancs derrière la vitre.

La Synthétique se redresse. Un tonnerre d’applaudissement retentit et le dénommé Huysmans grave un sourire figé sur son visage inexpressif. A côté de lui, un homme très grand. Des lignes sombres courent sur ses mains immobiles, son cou et sa face, sans parvenir à masquer le mélange d’horreur et de fascination qui anime ses traits. Son regard avide et brûlant croise celui, vide et sans vie, de la Synthétique nouvelle née. Ils s’observent en silence sous les acclamations du public autour d’eux. L’homme finit par ciller et détourne ses yeux sombres. Il glisse quelque chose dans l’oreille du directeur aux cheveux blancs, qui lui répond sans que les mots ne parviennent aux oreilles de la Synthétique. Puis il s’en va, sans oser jeter un regard en arrière. Elle ne le lâche pas des yeux, jusqu’à ce qu’il disparaisse. A côté d’elle, la chercheuse se saisit d’une blouse en coton et la place sur ses épaules.

— Voulez-vous me rejoindre ? Nous avons beaucoup de choses à nous dire, déclare Huysmans, son sourire factice toujours bien en évidence sur sa face artificielle.

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