L’on peut résumer l’Hypothèse de la Reine Rouge ainsi :

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IVAN TSAREVITCH, LE LOUP BLEU & L'OISELLE DE FEU

GIOVANNI

Regalia (1)

L’on peut résumer l’Hypothèse de la Reine Rouge ainsi : « Nous luttons pour rester à la même place ». J’ai coupé la tête de cette reine. Vous couperez la mienne pour avoir fait cela. Mais rassurez-vous, quelqu’un viendra couper la vôtre.

Extrait enregistré de l’audition à huis clos du Docteur Wollstonecraft Fran devant la Commission Internationale Paritaire d’Ethique des Connaissances Scientifiques et Technologiques (CIPECST) pour l’affaire des « HNGE »

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[Midipolia, 2244]

Si tu veux tout prendre, tu dois tout donner.

— Ça sent bon dis-moi !

Giovanni sort tout juste le plat de cannelloni du four. Au-dessus de l’îlot central, il répond au sourire de biais maternel par son reflet. La longue chevelure blanche de Mamma est encore trempée, roulée dans une serviette. En peignoir, elle s’installe sur le tabouret d’en face. Sa peau blême, veinée de vert et bleu, rayonne froidement. À peine si une ride la marque ; un air juvénile typiquement N-GE. Leur sombre physiologie dilue les affres du temps. Mamma affiche une quarantaine étincelante, mais en porte certainement le double tandis que Giovanni s’impatiente d’une puberté qui ne viendra pas.

Si leur développement suit au départ les courbes basses de croissance humaine, passé la dizaine d’années, leur maturation ralentit sans jamais vraiment s’arrêter. Stérile de conception afin d’éviter propagations génétiques et hybridations intempestives, les N-GE Chasseurs ne développent pas de caractères sexuels secondaires. En témoigne la silhouette plate et enfantine de Maddalena malgré son mètre quatre-vingts sec et nerveux.

Autant dire qu’il travaille encore son deuil d’une carrure d’Inébranlable.

D’un geste las, sa mère dégage sa nuque et dévoile son tatouage de pieuvre ailée. Elle extraie les couverts d’un tiroir. Silence entre eux – toujours. Les mots pourraient flécher des vérités nues, des impostures de famille sur-mesure. Giovanni voudrait parfois arracher ce masque de porcelaine, voir s’il y a une chair capable de pleurer là-dessous. Il regrette ces rires qui raisonnaient dans la cuisine du temps où son père était encore parmi eux.

Géniteurs, parents ; la différence est subtile, administrative, quand on émerge d’un œuf de verre. Giovanni décompose cette figure clonale, chaque trait, chaque mimique qui pourrait être sien, si transposable, avec ce sentiment de dévisager un miroir qui le regarde à peine, sinon pour exprimer une déception muette ou une impatience désabusée.

Des prunelles opaques, aveugles, le ciblent. Des questions tues, il en a ras le cœur, mais les aveux sont morts en même temps que la lumière dans ces pupilles. Giovanni n’oubliera jamais cette gifle monumentale que lui a collé le Diable lorsqu’il avait osé demander, du haut de ses dix ans naïfs et imbéciles, si son second prénom avait à voir avec feu le jumeau avonculaire.

Elle pousse une tablette dans sa direction. Des cernes sur cette face de statue accusent un manque de sommeil flagrant.

— C’est quoi ?

Giovanni ne scrolle qu’à peine sur le formulaire administratif.

— Émancipation. Que les choses puissent être à ton nom. Comme ça, tu feras ce que tu veux. Et personne, pas même moi, ne pourra t’empêcher de faire n’importe quoi avec ton argent.

La pique ne l’atteint pas. Le petit prince est suffisamment bien éduqué pour savoir que son budget loisir frise l’indécence, mais surtout que l’impunité de la minorité reste un avantage certain, dont il faut tirer profit au maximum.

— Et plus sérieusement ?

Il dispose deux assiettes devant eux. Mamma remplit une carafe d’eau, sort le pot à parmesan.

— Sécurité. S’il m’arrive quelque chose, je ne veux pas qu’on te place sous tutelle.

— Y’a pas de raison que…

Giovanni ravale sa bêtise, pour se concentrer sur le service. Extraire les pâtes tubulaires, remplies de viandes hachées et d’épinards dans une sauce tomate légèrement pimentée, sans les casser, demande de la technique. Il a passé plus d’une heure à les rouler à la main, encore brûlante, avec cette culpabilité drolatique qu’à cette heure, Narciso l’aurait rosé pour sa séance hebdomadaire. Depuis peu, l’adolescent éprouve le paradoxe d’un temps trop libre.

Ils commencent à manger sans rien ajouter. Le bruit subtil du repas résonne au-delà des couloirs, de la salle de réception, du salon immense. Cette maison est décidément trop vide sans le petit personnel et les agents de sécurité au repos dans leurs pièces respectives.

Maddalena reprend entre deux coups de fourchette vorace :

— Je ne sais pas de qui tu tiens ça… C’est vraiment délicieux.

Pas certain que ce soit une compétence clé pour diriger un clan. Il ne répond pas, pas tant que la conversation ne reprendra pas là où elle s’est arrêtée.

— Giovanni, écoute-moi bien, rien n’est éternel en ce monde. Chaque chose meurt. Tout passe. Rien ne dure. Un homme d’honneur sait cela. Et tu le sais, toi aussi. Alors, dis-moi… c’est ce que tu veux ? Tu as bien réfléchi ?

Cette conversation, Giovanni ne l’espérait plus.

Que peut-il désirer d’autre ? Valider son premier degré avec les honneurs puis postuler à des écoles prestigieuses pour ensuite quoi ? Finir en col blanc étriqué et pavaner ses gènes en soirées mondaines – pourquoi s’échiner à se conformer à des ambitions d’humerdes ? L’argent n’a jamais été un but en soi.

Sous Midipolia, à fleur d’eau de mer, une chose est morte et une autre a éclos. Cette chasse avec Litzy, il la garde précieusement pour lui. Tuer n’apporte pas de satisfaction particulière, en revanche…

Ni Narciso, à peine croisé le matin même, ni sa mère, ne se sont enquis du travail effectué. Un gage de confiance, quelque part ; mais ce sera l’objet d’une autre discussion qui viendra en temps et en heure.

Il n’hésite pas mais tente de ne pas paraître trop enjoué. Donna Maddalena ne doit pas avoir l’impression d’avoir affaire à un enfant qui attend le père Noël. Après une longue pause, il répond :

— Oui.

Mamma déglutit. Une espèce de résignation voile ses yeux pourtant flous, qui vagabondent dans la pièce.

— D’accord, dit-elle finalement en posant son couvert. Alors j’ai un travail pour toi, en tant qu’homme du clan. J’ai des raisons de penser que les Ozzello deviennent trop gourmands. Et que la guerre couve. La paix que j’ai obtenue avec les Russes ne tiendra pas. Je me dois d’anticiper. Tu comprends ça ?

Cette fois-ci, entre deux bouchés lentement machées, il lit attentivement le formulaire, le mail associé, estampillé du cabinet Carmine. Toujours dans les bons coups, ces maîtres serpents.

— Ils vont s’en prendre à nous, à ce qu’ils estiment être notre point faible, énonce Maddalena.

La déduction est affreusement facile, vexante – élémentaire.

— Moi.

— Toi. Indirectement, dans un premier temps.

Il sait ce que cela signifie, les conséquences déplaisantes, prévisibles. Sa position d’héritier lui confère une immunité quasi inviolable pour qu’on essaye de l’atteindre physiquement. Il a appris à contourner ce genre de problème ; frapper le cercle proche, isoler la cible le plus possible, la pousser à l’écart de conduite – l’achever au moment opportun.

— Qu’est-ce que tu attends de moi ?

— La chose la plus difficile : laisse-toi faire. Réponds à leur provocation juste assez pour qu’ils pensent que tu es malléable. Laissons-les croire qu’ils ont la main sur toi. Ce que tu fais déjà, n’est-ce pas ?

Il retient un souffle. Patience et résilience. Giovanni n’apprécie pas cette tournure. Prendre des coups sans les rendre lui est contre intuitif. Surtout si les Ozzello comprennent qu’il oppose une résistance passive. L’escalade irait loin.

— Je ne te présenterai pas devant les Fasci. Personne du clan Bianchi ne le fera. (Elle tue dans l’œuf sa protestation d’un doigt en l’air). Même si je ne doute pas un instant que tu sois prêt. Tu l’es, plus que n’importe qui. Et le jour où ils s’en rendront compte, ils auront peur.

C’est bien la première fois qu’il se sent réellement impliqué dans une manœuvre maternelle. Le compliment lui arrache un sourire de satisfaction malgré sa frustration.

— La Tempête va vouloir t’approcher. T’offrir ce que je te refuse. Tu vas jouer son jeu. Nous allons tirer profit de ton dernier manque de contrôle avec Vittore.

L’estoc est précis, douloureux à son égo, juste ce qu’il faut pour ravaler sa petite fierté toute neuve. Il ne doute plus que sa mère ait anticipé sa réaction face au dauphin Ozzello ; cette manipulation d’envergure est réfléchie depuis longtemps. Don Caponi a tout intérêt à le rallier à lui. Giovanni n’est pas dupe. Les Bianchi et les Caponi sont les deux clans les plus puissants sur les cinq que compte l’Organisation.

Elle change de sujet sans transition :

— Tu vas accompagner Narciso.

Giovanni se tend. Âpre silence, encore.

— Non, tranche-t-elle. Je ne veux même pas savoir la raison pour laquelle vous vous êtes pris le bec. Je dois impérativement récupérer quelque chose qui m’appartient et je ne peux le confier à personne d’autre. Je peux compter sur toi ?

— Oui, Donna.

Mamma lui offre un demi-sourire complice, termine son assiette puis la lui tend pour un second service.

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