Mauvais oeil

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Les chats filaient tous dans la même direction, alors que l’astre du jour rougeoyait dans le ciel.

— C’est la même chose tous les soirs, informa Tiffany. Dès que le soleil se couche, ils se carapatent.

Poise suivait la débandade des yeux, trouvant la scène presque effrayante.

— Tu sais où ils vont ?

— Non, je n’ai jamais essayé de les suivre, les aventuriers qui l’ont fait sont revenus tout égratignés.

Marxia s’inquiétait pour la petite femelle, qu’elle avait baptisé Mirette.

— Je me demande ce que ça signifie.

— Bah, tu n’as qu’à leur demander, rétorqua Poise.

Agacée, l’archère souffla du nez avant de répondre :

— Ça ne marche pas comme ça figure toi. Les chats sont des animaux craintifs, qu’il faut savoir apprivoiser. Je ne vais pas les agresser quand bon me semble. C’est à eux de venir vers moi, s’ils en ont envie.

Poise roula des yeux.

— Est-ce qu’au moins tu consens à ce qu’on leur file le train ?

L’autre acquiesça.

— Laissez vos sac à dos ici, ça va vous encombrer, proposa Tiffany.

Les filles répartirent leur outillage dans leurs différentes poches et s’empressèrent de suivre la piste des matous.

— C’est fou, remarqua Poise en courant, il n’y en a plus nulle part, à croire qu’ils ont peur du noir.

— Impossible, répliqua Marxia en sautant par-dessus une cagette renversée, c’est la nuit qu’ils sont le plus actifs.

Le gros minet roux qu’elles suivaient de loin les emmena hors de la ville. Il fila à travers champs, droit vers un bouquet d’arbres.

Les filles ralentirent le rythme à l’orée des arbres. Elles progressèrent baissées, tentant de faire le moins de bruit possible.

Marxia écarta le feuillage pour découvrir une scène peu commune. Sur une souche d’arbre se dressait une chatte noire à l'allure terrible. Ses yeux verts en amandes lançaient des éclairs sur la plèbe de chats couchés au pied de son trône. Chaque matou avait dans le bec une offrande, qu’il venait déposer un à un en un tas d’immondices dont elle devait ensuite se repaître.

— Qu’est-ce que c’est que ce sabbat ? chuchota Poise, derrière son épaule.

Marxia mit un doigt sur ses lèvres pour lui intimer de garder le silence. La chatte noire se mit à miauler férocement.

— Est-ce vraiment tout ce que vous avez trouvé à apporter à votre reine ? Vous devriez avoir honte de vous !

Un frisson parcourut l’assistance.

— Je chasse sans relâche les autres clans et vous, vous ne me nourrissez même pas convenablement. Mon poil perd de sa brillance chaque jour !

— Sombre majesté ! osa un chat blanc à trois pattes. Les humains sont de moins en moins nombreux en ville. Ils nous malmènent un peu plus chaque jour et ne nous laissent plus rien.

La reine griffue se gaussa.

Poise se demanda si la bestiole allait cracher une boule de poil.

— Ne vous ai-je pas dit qu’il fallait que vous soyiez plus inventif ? Fouiller les poubelles, c’est tout ce que vous savez faire ? La bonne chère est à portée de crocs et vous ne vous en saisissez pas.

— Ténébreuse reine, se permit une chatte tigrée. Nous n’en avons plus la force. Les chatons naissent de moins en moins vigoureux, nous n’avons plus assez de lait.

Nyx sauta de sa souche et parcourut ses rangs. Les chats se plaquèrent au sol, évitant de croiser son regard de jade.

— Vous me faites honte. Vous ne savez que vous plaindre. Il n’y a plus de souris, il n’y a plus d’oiseaux, il n’y a plus d’humains…. c’est la même complainte chaque jour. J’ai gagné ce territoire à la force de mes griffes. Si vous n’êtes pas contents, chers sujets, je ne vous retiens pas. Mais si vous revenez un jour, vous goûterez à ma vengeance.

La menace fit son effet sur l’audience. Un concert de miaulement s’éleva.

— Pardon ma reine.

— Soyez bonne terrible maîtresse.

— Ayez pitié sombre majesté.

Satisfaite, la souveraine se jucha de nouveau sur son assise de bois.

— Ça ira, cessez de geindre. Pour votre punition, vous vous batterez pour mes restes.

Là-dessus, elle entama son festin, mangeant goulûment alors que le ventre de l’assistance criait famine. Une fois sa panse remplie, elle entama sa toilette. Timidement, les plus hardis s’approchèrent pour espérer dîner. Le repas tourna vite à la bagarre générale, sous l'œil amusé de la cheffe de clan.

— Je crois qu’on en a assez vu, allons-nous en, souffla Poise à Marxia.

L’elfe noire n’avait aucune envie de se faire repérer par ce chat tyrannique.

Elles entreprirent de se retirer, quand l'œil de la terrible Nyx les fusilla à travers leur camouflage de feuilles.

— Nous avons des visiteurs indésirables, miaula-t-elle à la cantonade.

Les matous serrèrent leur partie de griffes et tournèrent leurs regards vers les aventurières.

— On est super mal, couina Poise. Elle va nous crever les yeux , c’est sur !

Contre toute attente, Marxia emergea de sa cachette, les poings sur les hanches, prêtes à en découdre.

Un grondement parcourut l’assistance féline. Un concert de crachotements et de poils hérissés se fit entendre.

— Ça suffit maintenant, ça n’est pas des manières ! leur reprocha l’archère en une parfaite imitation d'institutrice disputant ses élèves.

Stupéfaits d’avoir affaire à un bipède parlant leur langage, les chats n’osèrent attaquer. Marxia marcha droit vers Nyx, tout en causant.

— Voyons, je suis sûre que l’on peut trouver un terrain d’entente. Enfin, tu vois bien que la moitié de tes sujets sont complètement amaigris et malades. Si tu continues, tu vas te retrouver reine d’un tas de cadavres.

La chatte au pelage corbeau sortit ses griffes d’acier en une attitude menaçante.

— Je ne reçois pas de conseils d’une humaine ! s'énerva-t-elle en tournant sur sa souche tel un lion en cage.

La demi-elfe s’arrêta à une distance respectable, soucieuse de se faire déchiqueter par la vilaine Nyx. Derrière elle, le peuple des chats écoutaient avec une attention accrue. La marée de prunelles brillantes terrifia un peu plus Poise, toujours tapie dans son buisson. Les félins en surnombre lui faisait penser à une troupe de démons, dirigés par une bête tout droit sortie des entrailles de la terre.

— A priori, tu ne reçois de conseils de personne, poursuivit Marxia, lancée dans une leçon de morale. Un bon chef de groupe doit savoir écouter, là, c’est une vraie dictature.

— Si tu continues à te montrer insolente, je te mets en pièce, gronda Nyx.

La lumière de la lune donnait à la scène un aspect d’autant plus irréel.

— Pourquoi tu en veux autant aux humains ? demanda Marxia en s’asseyant en tailleur.

La petite Mirette se fraya un chemin entre ses congénères et vint se lover dans les jambes de l’archère. Nyx observa la scène d’un œil mauvais.

— Je n’ai pas de compte à te rendre, répondit-elle sur un ton hautain. Mais puisque tu es là, je vais te le dire.

Elle se rassit sur son trône, sa queue s’agitant derrière elle, preuve de sa nervosité.

— Tu sais comment tes semblables voient les chats noirs ? Nous portons malheur. Depuis que je suis née, on me donne des coups de pieds, on me chasse, on s'horrifie à ma vue. Les seuls qui cherchent ma compagnie sont des sorciers toqués qui me tire les poils pour les incorporer à leurs mixtures.

Plusieurs miaulements soutinrent ses propos.

— Alors j’ai vite pris mon indépendance. Je n’ai pas besoin des humains, ni de leurs caresses, ni de leur pitié. J’ai appris à me débrouiller seule et c’est ce que je veux pour tous les chats. Peut-être que je suis un peu dure, mais on n'obtient jamais rien avec de la mollesse. Il faut que chacun devienne maître de sa vie. Ils ont leur destin entre leurs pattes.

Elle parcourut du regard son clan, dont les pupilles brillaient plus que jamais sous l’effet de ses paroles. Marxia resta pensive quelques instants, les mains posées sur la fourrure éparse de Mirette.

— Je comprends ton ressenti. Tu es sans doute tombée sur de mauvais humains, il y en a. Mais d’autres, comme moi ou Tiffany, celle qui soigne les chats en ville, vous aime et sont prêts à vous aider. La situation ne peut pas durer. Sinon, les villageois prendront des mesures drastiques contre vous.

— Elle a raison, appuya un minet squelettique.

— Oui, il faut faire la paix, osa un autre à la queue tronquée.

Nyx bailla, gueule grande ouverte, dévoilant à la lumière de la lune ses dents pointues. L’humaine n’avait pas tout à fait tort. En fait, quand elle regardait son clan, elle voyait une bande d’estropiés bien incapables de se défendre.

— Qu’est-ce que tu proposes ? demanda-t-elle de mauvaise grâce.

D’autres chats s’étaient approchés de Marxia. Ils se frottaient maintenant à son dos et réclamaient ses mains.

— Trouvons une solution qui aille aux deux parties. Je vais retourner en ville et voir ce que je peux faire. On se donne rendez-vous demain, au coucher du soleil, sur la place du village avec la fontaine en forme de corne d’abondance.

Elle se releva souplement et reprit le chemin des fourrés, accompagnée de ses nouveaux admirateurs.

Poise garda le silence sur le chemin du retour. Elle se sentait honteuse de ne pas avoir pris part aux négociations, bien qu’elle n'eût rien compris au récital de miaulements dont elle venait d’être témoin. Marxia conservait un sourire satisfait, qui s’élargit encore quand elle relata les évènements à Tiffany, qui les attendait au bureau des quêtes.

— Alors ça, c’est trop génial ! sautilla sur place la jeune femme. Je convoquerai dès demain le conseil de la ville. Il faudra que vous fassiez l'interprète bien sûr, mais ça me semble bien engagé.

Elle soupira d’aise, ferma les yeux et croisa ses mains sur sa poitrine.

— Rien n’est gagné mais je sens déjà un poids tomber de mes épaules.

Tiffany rouvrit les paupières.

— Au fait, si vous ne savez pas où dormir ce soir, venez chez moi. Ça n’est pas bien grand, mais on va se débrouiller.

Les aventurières acceptèrent de bon cœur. Juste avant de passer la porte de la maison de ville, Marxia regarda par-dessus son épaule. Dans le clair de lune, sur un muret, se détachait la silhouette d’un chat, dont les yeux de jade la toisaient dans l’obscurité.

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