Partie 1

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A quoi rêvent les gargouilles

– Tu as porté le tac.

Plic.

– Tu as porté le tac.

Ploc.

– Tu as porté le tac.

Plic.

– Tu as porté…

Il y eut un silence. Celui qui jetait des cailloux sur le toit, un par un, depuis près d'une heure, cessa soudain et laissa errer son regard sur la ville embrasée, dont les tuiles réfractaient l'éclat de l'aube à l'infini.

Il se dressa d'un seul coup face au vide et hurla à pleins poumons :

– JE SUIS LE TAC ! VOUS NE POUVEZ RIEN CONTRE MOI ! Hahahahahahaha !

Il bondit hors du toit, chuta dans les ténèbres du ciel, se transforma en météore chargé de soleil et d'or ; alors qu'il allait s'écraser au sol, sa silhouette humaine se fondit en aigle royal et il reprit de l'altitude à grands coups d'aile chargés de folie. Il disparut dans les nuages nacrés, glissant et virevoltant dans le vent chaud.

– Hahahahahahaha !

La gargouille qui le regardait d'en haut, restée seule sur cette façade sinistre de cathédrale, cligna ses yeux de pierre. Elle essuya d'une griffe la larme ronde qui coulait sur sa joue, puis reprit sa posture rigide au dessus du grand vide.

Elle espérait qu'il reviendrait vite, ou qu'il ne reviendrait jamais. Tout plutôt que le voir faire ces allers-retours enfiévrés, dénués de sens.

La modernité n'apportait rien de bon aux créatures surnaturelles.




Le tac alla se baigner dans son lac favori, comme tous les jours ou toutes les semaines, il n'en savait rien ; il avait cessé de s'intéresser au temps qui passe. Seule la lumière, celle de l'aube et celle du crépuscule, découpait sa vie en parcelles significatives. Il se lavait quand il en avait envie ou ne se lavait pas ; il n'avait personne à gêner avec ses odeurs variées, hormis la gargouille qui n'en avait cure. Elle était bien trop occupée à râler contre les fientes des pigeons et des moineaux, qui sentaient autrement plus mauvais que lui.

– Gargouillinette, dit-il en entrant dans l'eau du lac.

Il mit des coups de pieds aux déchets de plastique et de fer qui flottaient doucement sur la berge ; cannettes, emballages et boîtes en carton, qui polluaient la pureté de cette source ancestrale depuis bien trop longtemps à son goût.

– Salauds, grogna-t-il.

Il s'y baigna quand même, sa peau d'humain se couvrant d'écailles scintillantes au contact de l'eau – c'était un réflexe, il n'aimait rien tant que glisser contre l'onde tel un brochet à l'affût. Au lieu d'être un gros tas de peau et de gras, avec une touffe ridicule sur le crâne et deux jambes semblables à des piliers disgracieux.

Il plongea et ses écailles glissèrent, s'échappèrent, se détachèrent comme autant de diamants ; elles disparurent doucement tandis qu'une fourrure veloutée recouvrait ses pattes palmées et tout son petit corps de mammifère. La loutre s'enfonça dans les ténèbres, glissant dans un sillage de bulles.

– Carcolh ? glouglouta-t-elle dans les profondeurs sombres et puantes du lac.

Elle chercha dans le noir, arpentant ces ténèbres vaseuses, tâtonnant avec agitation ; où était ce satané escargot ?

– Carcolh ! Réponds, sale gluant crevé !

Mais elle savait, comme à chaque fois, qu'il ne répondrait pas.

Elle trouva sa coquille, ou plutôt l'entrée de sa coquille, car le Carcolh avait été un monstre énorme, un mollusque titanesque, au corps de serpent, qui avait fait régner la terreur dans les Landes pendant des siècles et des siècles. Il avait dévoré des centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, et ces idiots avaient été persuadés que c'était pour défendre un trésor gigantesque caché au fond de son antre. La vérité, c'est que le Carcolh n'en avait rien à foutre des trésors ; comme toutes les bêtes, il avait son territoire, et détestait que de stupides bipèdes belliqueux en arpentent les frontières.

Mais après des millénaires de terreur et de mythes, le titanesque escargot avait fini par rendre l'âme. Un stupide sac plastique s'était collé sur son orifice respiratoire. Il avait agonisé longtemps, perdu dans sa coquille comme dans un écrin de souffrance ; des années après, il ne restait de lui que cette maison monstrueuse, une sorte de caverne tigrée, hérissée de coquillages et de stalactites, figée comme une statue éternelle au fond de ce lac.

Personne ne la découvrirait jamais. Pas avant des millénaires. Carcolh était mort, et pire que cela, son aura, son esprit, son œuvre étaient mortes avec lui. Et jusqu'à cette ombre noire qui jadis terrorisait les bergers.

Le tac continuait pourtant d'aller le voir, chaque fois qu'il en avait l'occasion ; le monstre était le seul souvenir tangible, le seul retour en arrière qu'il pouvait tâter, la seule parcelle de son passé qui subsistait de ce temps béni où les créatures, les vraies, arpentaient les Landes sans crainte. Même son amie la gargouille n'était pas aussi âgée que le tac ; et lui-même n'était qu'un enfant mesuré à la gloire ancestrale du Carcolh. Beaucoup de monstres étaient morts, mais la plupart n'avaient laissé aucune trace, mis à part un nom discret, quasiment introuvable autre que dans les archives des bibliothèques régionales ; un nom dont plus personne n'avait cure, qui s'évanouissait avec les livres qui le portaient.

Même Bigorne et Chicheface, ces monstres centenaires, qui traquaient l'humanité depuis que le mariage existait – dévorant les maris trop dociles pour l'un, les épouses soumises pour l'autre – n'étaient plus. Le tac avait vu leurs cadavres pourrir au soleil, leurs crinières d'ours s'imbiber de sang, un matin embrasé de lumière comme celui-ci ; mais c'était des siècles auparavant, lorsque les hommes se battaient encore à coups d'épées et de flèches, et qu'ils traquaient les loups comme du vulgaire gibier.

Chicheface avait fait ripaille de femmes et d'enfants – elle ne dédaignait pas les extras culinaires – pendant des siècles ; mais dans ses dernières années, ce n'était plus la gourmandise qui agitait son corps immense et squelettique, c'était la folie, une folie gloutonne sans autre limite que celle du trajet qu'elle pouvait parcourir chaque jour. Elle égorgeait, décapitait, digérait tout être braillard qui croisait son chemin dans les campagnes, hormis les mâles adultes dont son compagnon Bigorne se faisait le chasseur. Lui, rassasié de naissance, surtout en cette époque où bien peu nombreux étaient les maris trop doux avec leurs femmes, croquait un manant une fois l'an ; mais Chicheface, elle, avait dévasté la région entière, fait pleurer des centaines de familles, massacrer des dizaines de loups en son nom. Mais aucun homme ne la vit jamais, ne la tua jamais. Pourtant, les chasseurs avides de vengeance finirent par débusquer leur Bête. Ce fut Bigorne, cet énorme bestiau paresseux, aussi gras qu'un tigre bourré de cochonnailles, haut comme un homme et large comme un autre, qui fut tué au détour d'une battue plus acharnée que les autres. Il fut moqué, fouetté, ses os réduits en miettes à force de coups et de balles d'argent. On l'emporta au loin, et sans doute fut-il empaillé comme un vulgaire corbeau, pour satisfaire les goûts morbides d'un roi trop parfumé. Pourtant, il n'y eut plus d'autres meurtres dans la région. L'ère de la terreur avait cessé. C'était Chicheface qui avait été le loup du Gévaudan, et elle aurait pu le rester ; mais elle mourut quelques jours plus tard, seule et libre comme elle l'avait été toute sa vie. Elle se laissa mourir, là où son cher Bigorne avait été tué.

Le tac se plaisait souvent à imaginer qu'en cette époque d'ordinateurs et de réseaux virtuels, le couple monstrueux s'était réincarné et tourmentait encore et toujours ses proies. Se changeant en viols, en insultes et en harcèlement, en meurtres, procès conjugaux et divorces amers.

Le tac se plaisait souvent à imaginer beaucoup de choses, qui la ramenaient un peu à son passé et à sa vie d'antan.

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     « Et puis d'ailleurs, puisque nous y venons, je vais vous faire un récit préliminaire à l'événement qui nous poussa à partir : nous avons dans notre société deux camps qui se croisent et se tuent : les Modérés et les Radicaux. Et cette garce de Reine… ! — Marguerite ! C'est votre mère ! » Je ne reprends pas le choc de tout le monde ni le mien ; la Princesse reprit de plus bel : « — Salope ! C'est tout ce qu'elle est ! »
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     « En fait, vous n'êtes plus qu'une aristocrate comme dises les révolutionnaires [en Italie]. Dauphine de Celtie parce que vous êtes (ou plutôt étiez) fiancée à mon frère. Celui-là étant mort, vous avez de la chance d'être argentée pour que quelqu'un d'autre vous épouse. Votre situation est bien compromise et vos atouts peu nombreux donc utilisez-les avec soin. »
 Toc, dans les dents... Et elle l'audace de signer « Affectueusement » !

--- Notes ---
(a) Chez moi, Amérique a toujours un sens continental ; jamais il n'est utilisé pour désigner les État-Unis d'Amérique.
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