Chapitre 10

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Chapitre 10



    J'avance à pas lents avant de me faire violemment pousser à l'intérieur.

    " Sale brute de nazi."

    Je suis surprise lorsque j'observe la pièce. Ce n'est pas du tout ce que j'imaginais. C'est un entrepôt en fait. Une grande pièce aux murs clairs souillés par l'humidité et la crasse, avec quelques petites fenêtres pour laisser passer un soupçon de lumière.

    Il y a une petite odeur de cuir mélangé à une odeur de pieds. C'est étrange mais honnêtement, je la préfère à celle de ma ville natale et à ce camp de la mort.

    En avançant un peu plus, je vois une pile de vêtement. Elle est immense ! C'est juste incroyable. Mais combien de gens sont ici? Ou ont-été ici ? Plus que je ne le pensais apparemment. Il y a de fortes chances pour qu'une grosse partie de ces vêtements appartienne à des juifs morts. Rien que déjà les six cadavres en sortant du wagon, les deux d'hier soir (ou de ce matin, je ne sais pas quelle heure il était), les trois femmes dans le baraquement... Il y a plus de vêtements que de juifs ! 

    Et les chaussures, mon Dieu le tas de chaussures. Aussi grand que celui des vêtements. C'est incroyable.

    Le regard bleu persan d'un nazi me sort de ma curiosité lorsque mes yeux tous vitreux rencontrent les siens. Je baisse le regard immédiatement. Pas question de fixer cette ordure.


    Nous sommes sept à rester dans l'entrepôt, tandis que les autres femmes ressortent pour aller je ne sais où.

    Un SS me montre le tas de vêtements. Je m'avance et m'arrête devant. Deux autres femmes me rejoignent.

    Les quatre autres se posent devant la pile de chaussures comme leur a ordonné l'officier. Il leur parle, toujours sous la menace de son arme, mais je ne comprends pas tout.

    Le SS au regard quasiment translucide arrive vers nous. Il me fixe à nouveau.

    "Il est vraiment bizarre."

    - Nouvelle ?

    Il s'adresse à moi, et en polonais. Comment sait-il que je suis polonaise ?

    J’acquiesce d'un petit signe de la tête.

    - Tu tries le linge. Veste avec veste, pantalon avec pantalon... Tu fouilles les poches ("il se débrouille pas mal en polonais même avec son accent pourri") et tu mets les bijoux dans le coffre là et l'argent ici t'as compris?

    J'acquiesce de nouveau.

    Il y a tellement de linge que je ne sais même pas par où commencer, et l'autre continue encore de me fixer. Pourquoi moi et pas les autres ?

    "Hum, c'est pas bon tout ça..."

    Je commence par prendre un manteau de femme. Je fouille les poches extérieurs et intérieurs. Rien. Je le plie et le met sur une table. Le Fixateur (je vais l'appeler comme ça maintenant vu qu'il me fixe toujours) me regarde déposer le vêtement. Je m'en éloigne rapidement. Je sais qu'il me reluque toujours. J'ai des yeux derrière ma tête.

    Je passe ensuite à un pantalon, une jupe, un veston... Comme c'est long... Je ne sais pas depuis combien de temps je suis ici mais j'ai fait du sacré travail, et vous êtes loin de vous imaginer la pile de linge qui reste encore à trier. De toute façon, jamais ce ne sera fini aujourd'hui.


    J'entends une sirène stridente.

    Les SS nous hurlent dessus pour que l'on sorte vite de l'entrepôt.

    "Oh non, Fixateur est à mes côtés."

    Je passe la porte et forcément, lui aussi. Il m'effleure les... quel vicieux ! Il m'a effleuré les fesses avec ses mains ! Maintenant, je sais pourquoi il me fixe. C'est un pervers. "Je ferais attention à mes arrières si j'étais toi."  Tais-toi vilaine ! Cette voix m'énerve.

    Nous sortons et nous nous dirigeons vers notre camp. Lui part de son côté et je ne veux pas savoir où. Ouf, enfin débarrassée. Je vois un panneau. Je ne l'ai pas remarqué tout à l'heure vu que je somnolais à moitié. Dessus, il y a écrit :

BI droite, BII gauche.


    C'est le nom des camps. BI est celui des femmes, BII celui des hommes.

    On arrive à l'entrée du BI. Non loin de là, une esclave juive est debout derrière une table. Une grosse marmite est posée dessus.

    "Enfinnn ! À manger ! "

    Je vous rappelle que je n'ai rien dans le ventre depuis un jour. Mais les circonstances depuis que je suis ici ont fait que je ne pensais même plus à la faim.

    Je me mets derrière la file de juives. Il y en a beaucoup devant moi.

    Je m'occupe en observant autour de moi. Je vois plusieurs groupes de femmes attendre à manger. Elles sont comme nous, statiques. Elles ne bougent pas et attendent leur pitance.

    Derrière moi, j'entends un léger "boum". Je me retourne et vois une femme, étendue sur le sol. Je crois que je vais devoir m'habituer à ce genre de situation. Mais je ne suis pas sûre d'en être capable. Surtout quand c'est soudain.

    Un SS la bouscule avec la crosse de son arme et son pied. Elle ne bouge pas. Il part. Il la laisse en plan, comme ça, à même le sol. Un sol gelé. Comme d'habitude, personne n'en fait de cas.

    Arrive enfin mon tour pour manger.

    L'esclave a les joues vraiment creuses. On dirait que ses pommettes vont transpercer sa peau pale. Elle me fait limite peur.

    Elle me tend un bol rempli d'un liquide jaunâtre et un morceau de pain. Puis je m'en vais m'asseoir sur l'un des nombreux longs bancs mis à disposition au milieu du camp.

    "De la soupe, miam."

    Beurk ! mais quelle horreur ! Elle est vraiment trop diluée. On sent à peine son goût. C'est juste de l'eau parfumée, c'est tout. Même pas un bouillon. Dégoûtante.

    J'observe autour de moi. Toutes ici ont l'air de l'apprécier. Probablement par habitude. Je ne sais pas combien de temps je vais devoir rester ici mais, à mon avis, assez longtemps pour apprendre aussi à l'apprécier à sa juste valeur.

    Je trempe mon pain dedans pour le ramollir. Il est tellement dur et... dégueulasse. Mais au moins, j'ai le ventre un peu rempli.

    De nouveau, cette fichue sonnerie perçante retentit.

    Fin du repas. Je n'ai pas fini mon pain. Je décide donc de le mettre dans ma poche de pantalon à moitié trouée. On ne sait jamais, si j'ai une petite faim plus tard...

    On vient nous rechercher pour nous conduire de nouveau à l'entrepôt.

    Cette fois, Fixateur est de la partie. Il cherche quelque chose du regard.

    Quoi ?

    Ah ! Je crois qu'il a trouvé ce qu'il cherche.

    C'est moi.







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