4 – Orah : Ouverture des cartons

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Le robot de transport dépose la dernière caisse à vider. Elle contient les choses les moins intéressantes : quelques vêtements mimétiques, des produits de beauté et des draps. Steeve est encore dans la salle des soins, en train d’installer son matériel à travers l’accès à la section de maintenance.

Transportant les draps vers l’armoire de la chambre, Orah le croise justement. Il a mis son l’une des enveloppes de sa couverture. Une habitude qu’il a toujours eue : mettre la peau de son personnage et s’y immerger le plus longtemps possible. L’enveloppe, supposée représenter un chien anthropomorphe relativement stylisé, possède visiblement une sacrée force puisque l’émissaire vient de déplacer deux robots de sécurité inactifs à la seule force de ses bras.

Les préparateurs de la mission ont préféré miser sur la présence d’une communauté de furries dans la cité. Orah, avec ses recherches, s’est vite rendu compte que ces personnes ne vivent pas dans un fantasme et rares sont ceux qui vivent à plein temps dans leur enveloppe anthropomorphe. Ce sont simplement des fans et les statistiques des services de sécurités sont formels : cette communauté est l’une de celles qui posent le moins de problèmes.

La cible n’en fait pas partie, mais comme Mars essaie au maximum de favoriser la mixité sociale, cette couverture sera largement suffisante. Et quelque chose d’ouvertement étrange reportera ses éventuels soupçons sur cette culture qu’elle ne connaît pas. Il ne restera plus qu’à se faire passer pour des voisins sympas.

Steeve en a visiblement fini avec l’installation de ses multiples enveloppes. Il en a quoi, huit autres qui attendent dans la section de maintenance ? Avec un émissaire, le prêt-à-porter prend une toute nouvelle signification. Alors qu’il revient avec son enveloppe « humaine », l’espion demande à Orah : « C’est bon de mon côté, on s’occupe de la surveillance ?

– Ok, on en profitera pour vérifier que personne n’a eu la même idée que nous, confirme-t-elle.

– Ce serait amusant, mais peu probable, conteste Steve.

– Je suis prête, on y va ? » indique la decker alors qu’elle range sa console de piratage sous son ample kimono.

Descendant dans l’entre-étage via l’échelle de service de l’accès de la salle de soins, les deux agents de Mars se dirigent vers le futur appartement de la cible. Le volume de la section est encombré de nombreuses machines, câbles et canalisations. Au sol, sur les murs et au plafond, des dizaines de spiderbots circulent, vérifiant que chaque élément est fonctionnel. Heureusement, la première tâche d’Orah fut de prendre le contrôle de la station de commandement de cette armée informatique pour couvrir leurs activités ici.

Arrivés à la trappe de l’appartement de la cible, Steeve dégaine son kit d’intrusion. Plantant la seringue dans le boîtier du verrou, il y injecte plusieurs millions de micro-robots avant de les diriger à travers son interface virtuelle. Profitant de ce temps, la decker camoufle quelques mouchards parmi les câbles pour prévenir l’équipe si quelqu’un avait la mauvaise idée de venir par ici.

L’émissaire a terminé et la trappe se déverrouille, déployant en même temps l’échelle d’accès. Les deux pénètrent alors silencieusement dans l’appartement inoccupé. Aucun des meubles n’est encore en place et l’agencement des cloisons n’a pas encore été personnalisée. Un logement modulaire à son état brut. Cela n’arrange pas vraiment Orah : elle ne peut pas se permettre d’accrocher ses mouchards à des éléments qui seront très certainement déplacés dans quelques jours.

Alors que Steeve balaie les murs et le plafond avec un scanner à champ proche, Orah examine les lieux et tente de prédire les configurations possibles pour installer ses appareils espions. Quelques recoins fixes dans les attaches de la verrière permettront de garder un œil sur la future salle de vie. La salle des soins ne sera probablement pas beaucoup modifiée et la position de l’évier, du sanitaire et de la douche ne devraient pas changer. Malgré tout, il reste encore beaucoup de surface à couvrir et lorsque les cloisons seront en place, il risque d’y avoir des zones d’ombres gênantes.

« Rien à signaler, indique Steeve.

– J’ai presque fini. », conclue Orah qui insère un autre capteur dans une imperfection d’une des dalles du plafond. Retirant son doigt ganté, l’espionne constate que le minuscule quadrilatère d’à peine trois millimètres carrés, est littéralement invisible une fois collé à la surface.

Les deux agents des renseignements repartent vers leur point d’entrée, s’assurant que l’espace presque stérile de l’appartement ne porte aucune trace visible de leur intrusion. Redescendant l’escalier, Orah, qui ferme la marche, reverrouille la trappe d’accès ajoutant un certificat falsifié à la liste des autorisations reconnues par l’accès. Elle rejoint ensuite l’émissaire rapidement à l’appartement.

« On dirait que nous sommes installés, constate-t-elle.

– Oui. Que dirais-tu si on prenait un peu d’avance en allant vérifier que tout se passe bien à l’infirmerie centrale ? propose son partenaire.

– D’accord, mais tu nous rapportes à manger au retour ? négocie-t-elle.

– Ça marche. Nigiris ?

– Saumon et thon. », confirme Orah en s’installant sur le canapé, déployant sa console de piratage, prête à suivre son coéquipier sur la matrice.

La connexion est prête et les données sensorielles de l’enveloppe de Steeve flottent virtuellement autour d’elle. La matrice du réseau informatique s’expose dans l’espace devant elle : pour le moment le réseau est calme.

Son coéquipier s’est injecté dans un l’un des deux répliquants à sa disposition. C’est un homme aux traits jeunes et agréables, avec une coiffure asymétrique, presque rasé d’un côté et avec des tresses de l’autre. Orah connaît Steeve depuis de nombreuses missions et l’aisance avec laquelle il change d’enveloppe la façine toujours.

On pense toujours que ce type d’opération ne doit pas être très compliqué avant de l’avoir fait au moins une fois. Mais comme tous les agents des renseignements finissent tôt ou tard par le découvrir, si l’esprit pilote le corps, le corps transmet de nombreuses informations et le décalage entre ce qui est attendu par l’intelligence et ce qu’elle reçoit réellement provoque ce que les spécialistes appellent le mal de l’embodiement : nausée, déséquilibre, hallucinations… Poussé trop loin, l’esprit peut même se dissoudre et perdre sa cohérence, une folie pire que tout. Steeve a reçu un entraînement que peu de solaires sont en mesure de supporter, même pour une intelligence artificielle, même pour une Ley-Wan.

Alors qu’Orah se remémore des souvenirs de ses premières « injections », son collègue sort par l’accès des toilettes publiques et débouche dans le hall de l’immeuble. Les grandes tours polyédriques, d’or et de saphir offrent un spectacle très intéressant : la lumière bleutée du couchant amplifie le contraste entre les éléments de structures et les verrières des grands bâtiments.

À cette heure de la journée, la plupart des gens sont en train de manger et les dômes sont presque déserts. Seuls quelques robots de patrouille circulent et sur certains bancs, des jeunes bivouaquent, insouciants.

Steeve s’installe dans une rame du réseau de transport de la cité, direction le dôme Pollet qui regroupe les services d’urgence de la cité. Le véhicule accélère à un rythme soutenu dans son tube sous vide et dépasse les cent quarante mètres par seconde avant de procéder à sa décélération. L’agent reste aux aguets et sa collègue vérifie les alentours à la recherche de toute personne ou chose qui pourrait avoir tenté de le suivre. Sur le réseau, l’activité est élevée, mais les messages ne sortent pas des paramètres de routine. Orah garde quand même un son second œil dessus, vigilante.

Steeve est sorti du train et s’apprête à entrer dans le hall de l’hôpital. La decker injecte un certificat à usage unique dans l’enveloppe de l’agent pour lui permettre de passer sans que les androïdes ne lui posent de question. L’immeuble est majestueux avec ses gigantesques colonnes à l’entrée couverte de faux or et sertissant la façade bleutée. Des robots de la sécurité portant l’uniforme martien et le brassard des secouristes attendent en ordre sur le parvis, prêts à intervenir si nécessaire.

Passant les portes, les deux agents constatent qu’il n’y a pas beaucoup d’activité à l’intérieur : seuls les synthétiques d’accueil et d’autres robots de sécurité sont présents. D’un pas assuré, Steeve se dirige vers les services d’entretien de l’immeuble, comme s’il y était habitué. À l’entrée du couloir, un agent de sécurité robotique le laisse passer en voyant le certificat falsifié. Guidé par son allié qui le suit sur les plans, il arrive finalement dans une réserve où il peut enfin s’isoler avec l’un des robots de ménage.

Pendant ce temps, la decker s’est construit un réseau de relais particulièrement dense sur le réseau et prépare une attaque sur le serveur de sauvegarde du service logistique de l’infirmerie. Elle veut déterminer l’étage et le numéro de chambre et de leur cible. L’attaque lui prend plus d’une demi-heure mais l’agent parvient à obtenir le fichier des admissions de patients sans lever la moindre suspicion de la part des systèmes de supervisions. Second étage, chambre deux cent quatre.

De son côté, Steeve a dégainé un relais informatique pour connecter le robot à la decker qui envoie ses logiciels de prise de contrôle. Une fois assurée du fonctionnement, Orah envoie l’agent automatique sur une ronde qui le fera passer près de la chambre.

Après avoir enfilé une blouse de technicien, Steeve ressort et se dirige vers la cantine, suivant l’avancée de sa rééducation, leur cible y est peut-être train d’y déjeuner et le dossier récupéré par Orah ne lui permet pas d’en être sûr.

L’espace restauration de l’infirmerie est une grande salle chaleureusement éclairée et compartimentée par des cloisons végétalisées. Sous cette ambiance presque rustique, des serveurs synthétiques distribuent des plateaux repas personnalisés en fonction des envies et des considérations médicales. D’un rapide coup d’œil, les deux agents constatent à quel point les plats sont appétissants.

« Je te promets, si tu oublies les sushis au retour… menace la decker à travers la connexion.

– Tu ne me laisseras pas oublier ça, je te connais. », plaisante Steeve qui viens de repérer leur cible : une jeune femme à la peau noire, qui dévore un plat qui ressemble à une sorte de poulet Tandoori.

« Elle à l’air d’aller mieux que ce qu’on nous avait prédit non ? intervient la decker.

– Oui. On nous l’a décrite comme une personne déterminée, pas surprenant qu’elle se soit aussi bien remise, constate Steeve.

– À mon avis, elle découvre son nouveau chez elle dans deux-trois jours maximum.

– Et tu oublies ses supers voisins. », plaisante l’émissaire alors qu’il franchit la double porte qui mène à la zone technique de la cuisine.

Plusieurs étages plus haut, le robot d’entretien est arrivée à la porte de la chambre deux cent quatre et Orah lui commande d’entrer vérifier que tout y est en ordre. Alors que le robot franchit le seuil, elle charge un logiciel d’analyse et commence la capture de tout l’espace de la chambre en haute résolution tandis que le robot suit ses routines. Le robot ayant terminé de constater le bon entretien de la chambre, il repart sur sa patrouille normale et Orah se déconnecte après avoir effacé toute trace du détour dans sa mémoire.

De son côté Steeve, toujours guidé par son ange à distance termine son tour d’inspection et revient au stockage. Se changeant rapidement, il remet la blouse dans sa pochette et ressort pour gagner l’entrée. Les données collectées sur toutes les personnes présentes dans la cantine ainsi que la numérisation de la chambre prendront une bonne partie de la nuit à analyser.

Et maintenant, il est temps d’apporter du poisson à l’affamée qui partage sa colocation.

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