Chapitre six - Mon cousin était poursuivi

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Trois semaines après le mariage de James Brightwell et Arabella Thorne

« Ce que vous dites là est très grave, Monsieur Brightwell, dit l'inspecteur Bishop, de Scotland Yard. Si vous vouliez bien le répéter devant le sergent Beyis, qui sera témoin ?

-Je dis, répète et signerai tout ce que vous voudrez là-dessus, répondit Albert Brightwell, que mon cousin était poursuivi par une croqueuse de diamants. Elle l'a appelé au ''parloir'' du club plusieurs fois, sous des prétextes divers - l'interviewer pour un journal dont elle tient pourtant la rubrique savoir-vivre et pas les faits divers, lui proposer des partenariats commerciaux alors qu'elle était journaliste ! - elle l'a même poursuivi au mariage de notre cousine Helen Mu... enfin, McPherson, désormais. Au bout d'un mois de harcèlement, cette croqueuse de diamants...

-C'est la deuxième fois que vous employez ce terme, remarqua Bishop. Pourriez-vous être un peu plus spécifique ?

-Elle est plus âgée que lui, et après s'être toujours montrée indifférente à son égard, répondit Albert, elle lui saute dessus dès son retour à Londres. Retour coïncidant avec son héritage de la moitié des parts du Brightwell's. Non, pardon, je vais préciser. Elle l'a interviewé pour son journal, d'abord. Elle l'a trouvé détestable, lui a lancé du thé au visage. Quand il a été présenté à la bonne société après plusieurs autres mois d'isolement, là, elle a été charmée - et mon cousin n'a pas changé, du tout, je peux vous l'assurer - et l'a demandé en mariage d'elle-même. Bref, elle n'en voulait clairement qu'à ses parts du Brightwell's, et maintenant qu'il est mort, elle hérite. Enfin, ce serait le cas si il était possible d'hériter de parts du Brightwell's en étant une femme, ce qui est impossible mais qu'elle ignorait puisque je suis le seul à le savoir avec le notaire. Enfin, évidemment, il est tout à fait possible que dans les mois à venir elle annonce qu'elle est enceinte, et avec sa chance de pendue ce sera un fils qui naîtra, qui héritera des parts de son père, et elle gèrera tout pour lui. Mais il y a alors peu de chances que ce fils soit de James, étant donné la rapidité avec laquelle il est mort, et le fait qu'au moment de sa mort elle ignorait encore qu'elle n'hériterait pas - alors il aurait été inutile de s'encombrer d'un enfant pour sa prochaine chasse. »

Voyant que l'Inspecteur Bishop semblait un peu ébahi, Albert s'enquit :

« Est-ce que votre confusion vient du fait que j'ai été peu clair, ou du fait que vous m'avez trouvé à la limite de l'impolitesse ?

-Je n'ai pas trouvé ça très clair, répondit Bishop, mais je dois admettre que j'ai compris. En revanche, vous avez, effectivement, eu des mots très graves. »

Le sergent Beyis se poussa pour laisser les ambulanciers passer. Ils emmenaient le corps de James Brightwell à la morgue.

« Reconstituons les faits depuis notre dernière rencontre, voulez-vous ? s'enquit l'inspecteur Bishop.

-Très bien, dit Albert, qui en avait assez de répéter les mêmes choses mais savait qu'il se desservirait en s'emportant. Après son mariage, mon cousin James est parti en voyage de noces avec sa femme en France pendant une semaine, puis il est revenu. Il a passé deux semaines avec elle dans le local situé juste à côté du club dans le but d'ouvrir un pub avec elle. Un pub à côté du club, je vous demande un peu ! Enfin bref, ils ont passé deux semaines à organiser l'intérieur, à meubler, ils ont même demandé à utiliser la cour du Brightwell's pour ranger leur bois de chauffage, j'ai accepté, plus par bonté d'âme qu'autre chose, et ils avaient fixé l'inauguration au mois prochain, parce que Thorne... enfin, Madame Brightwell - ça fait tout drôle, pour moi Madame Brightwell reste ma mère - n'était pas sûre de pouvoir obtenir de ses fournisseurs l'alcool suffisant pour une ouverture de pub avant ce temps. Ce matin, il m'a harponné dans le couloir et m'a dit qu'il devait me faire signer des papiers, je suis allé dans son bureau une demi-heure après, vers... je ne sais pas, neuf heures, et je l'ai trouvé dans une mare de sang. Je vous ai aussitôt appelés, et j'ai interdit aux portiers de laisser sortir qui que ce soit.

-Bon réflexe, dit l'inspecteur Bishop. C'est vrai que vu le nombre de cadavres qu'on a vu dans le coin ces dernières années - et par ''coin'', j'entends le Brightwell's - vous pouvez les avoir aquis sur le terrain. »

Albert Brigthwell avait une tête de six pieds de long, mais Bishop n'aurait su déterminer si il prenait mal le rappel qu'il y avait eu pas mal de morts dans le coin depuis l'achat des bâtiments délabrés par Andrew Brightwell, ou si c'était simplement qu'il avait mal dormi - ou encore que c'était son air normal.

Bishop et Beyis prirent congé, et repartirent vers Scotland Yard. Dans le coche qui les ramenait, Beyis demanda à Bishop :

« Que pensez-vous de cette affaire, Monsieur ?

-Trois blessures à la poitrine... dit Bishop. Sois on fait confiance à Mrs Brightwell qui nous a dit qu'un malade avec une triple arbalète ou quelque chose dans le même genre courait après son mari, soit on part du principe que quelqu'un qui en avait après James Brightwell l'a poignardé à trois reprises.

-Et si on part de ce principe, Monsieur ? demanda Beyis.

-Eh bien, la dernière personne à avoir parlé avec Mr Brightwell, la personne qui a découvert le corps et la personne qui lui en veut le plus sont une seule et même personne, son cousin Albert. Enfin, j'attends le rapport d'un ami médecin qui m'a dit qu'il examinerait le corps pour déterminer l'arme du crime, et on verra ce qu'on en fait. Dans tous les cas, son cousin, son père et son parrain sont tous les trois morts en peu de temps, sans compter un vague oncle qui est tombé du toit... ça commence à faire place nette autour d'Albert Brightwell. »

Puis il prit un air pensif et ajouta :

« Cependant, gardons en mémoire le fait que la sœur de Mr James Brightwell est arrivée à Londres il y a peu, et qu'ils n'étaient pas en bons termes du tout. Il est toujours possible qu'ils se soient disputés. C'est sordide d'imaginer une dispute au sein d'une fratrie qui pourrait dégénérer à ce point, mais si notre seul autre suspect est son cousin... bah ! L'enquête nous en dira plus. Mais retenez une chose, Beyis. Ce n'est pas parce que l'un de nos suspects accuse si fortement Mrs Brightwell qu'elle n'est pas elle-même coupable. Après tout, pourquoi nous aurait-elle parlé d'une triple arbalète - chose impossible - si elle n'avait pas poignardé elle-même James Brigthwell trois fois ? Enfin, nous verrons, je vous l'ai dit. Impossible de se prononcer, mais nous avons trois suspects. »

*

* * *

*

A un moment, la voiture hippomobile des deux policiers passa par une rue que Beyis reconnut bien - il était dans les assurances à l'époque de l'incendie, avant de rejoindre Scotland Yard. Mrs Brightwell, une de leurs suspects, se disputait violemment avec le concierge de l'un des immeubles. Bishop ouvrit discrètement la fenêtre de leur coche et ils entendirent cette bribe de conversation :

Vous mentez ! Vous mentez ! (dit par Arabella Brightwell)

Madame, je vous assure que jamais des gitans ne se sont installés dans cette rue, ni avant ni après l'incendie. Maintenant arrêtez de faire du scandale ou...

Beyis et Bishop échangèrent un regard, mais Bishop se contenta de refermer la fenêtre et dit :

« Ce n'est pas parce qu'on enquête sur elle qu'on aura le fin mot de toutes les histoires qu'elle a vécues. Dans le doute, abstenons-nous de nous inquiéter pour ça. Si on ne peut résoudre l'enquête sans passer par là, on lui posera la question. Sinon... »

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