Chapitre XV.6

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Ils pénétrèrent donc à nouveau dans la bibliothèque. Elle était déserte, même si Sacahar leur affirma qu’il y avait d’habitude au moins un trio d’anciens en train de lire ; sans doute ces derniers avaient-ils trop fait la fête la veille.

« Voyons d’abord les listes, leur dit leur guide. J’espère que vous avez une idée de ce sur quoi vous allez commencer, sans quoi nous y serons encore l’année prochaine.

— Oh, oui ! répondit Imalbo. On doit bien avoir une idée… Voyons, laquelle ?

— Il faudrait peut-être commencer par repérer les livres dont on aura besoin, suggéra Féhna, afin de préciser la liste de Sacahar et ensuite de savoir vraiment où on aura des chances de trouver le plus d’informations sur un même sujet. Cela sera long, mais au moins on pourrait se répartir les tâches, et cela apportera une base à notre travail.

— Excellente idée, approuva Sacahar. Examinons donc les listes. »

Les listes étaient rangées sur une étagère à part, près de l’entrée de chaque niveau. Il s’agissait de dizaines de livres qui contenaient les noms de tous les ouvrages, par titre et par auteur, et d’autres encore qui proposaient des classements thématiques : ce furent ces derniers qui intéressèrent les chercheurs.

« Bon ! fit Sacahar. Quels que soient les thèmes choisis, il y a deux types d’ouvrages dans lesquels nous trouverons des éléments de réponse : les livres d’histoire, d’abord, pour avoir des faits précis, et les romans, ensuite, pour mieux comprendre les époques, l’atmosphère régnant dans certains milieux, ce genre de choses… Moins précis, plus flou, mais tout aussi intéressant.

— Bon, eh bien séparons-nous donc, décida Féhna : les plus vieux pour les livres d’histoire, Io et moi pour les romans.

— C’est d’accord ! répondit Sacahar. Les livres d’histoire sont pour la plupart aux niveaux huit et neuf sous nos pieds ; quant aux romans, c’est plus varié, mais vous pourrez commencer par vous intéresser aux niveaux trois et quatre. Sur place, chaque groupe étudiera les listes du niveau où il se trouvera, afin de choisir vers quel thème il orientera ses recherches. C’est parti ! »

Ils se dirigèrent tous vers l’ascenseur, auquel ils intimèrent l’ordre de descendre. La cabine s’arrêta au troisième niveau pour laisser descendre Io et Féhna, qui laissèrent les autres repartir pour le huitième.

« Eh bien, par quoi allons-nous commencer ? » demanda Io quand ils furent seuls. Pour toute réponse, Féhna lui sauta au cou et l’embrassa, longuement, passionnément.

Io quitta le sol : le contact fougueux des lèvres fraîches de la jeune femme eut raison de lui, et il s’abandonna au baiser de Féhna qui le serrait fort contre son cœur en figeant le temps.

Quand il rouvrit finalement les yeux et que leurs lèvres se séparèrent, il découvrit une expression sur le visage de Féhna qu’il n’aurait jamais cru possible : son sourire éclatant parmi ses joues rougissantes, elle transpirait d’amour.

« Enfin… murmura-t-elle. Je ne sais plus depuis combien de temps j’attendais ce moment, mais je n’en pouvais vraiment plus. Pourquoi fallait-il que je ne sois jamais seule avec toi ? Je t’aime : enfin je comprends ce que cela veut dire ! Je t’aime !

— Moi aussi, souffla Io, je t’aime. Ah ! »

Il détourna soudainement son regard, mais Féhna eut le temps d’apercevoir les larmes qui s’y étaient formées, et une colère sourde qu’elle ne comprenait pas.

« Io, qu’est ce qu’il y a ? demanda-t-elle, alarmée. Ça ne va pas ?

— Tu sais que je rêvais de ce moment, reprit-t-il quand il se fut maîtrisé. Mais je l’espérais et le redoutais à la fois. Peut-être t’aimais-je trop, et ma passion était telle que je n’osais même pas espérer voir naître l’amour dans tes yeux si profonds ; sans quoi j’aurais mieux agi.

— Mais de quoi parles-tu ? Pourquoi dis-tu avoir redouté ce moment ? Je t’en supplie, Io, explique-toi ! »

Il prit une profonde respiration, et plongea son regard dans les beaux yeux de Féhna pour y trouver le courage de parler.

« C’est mon secret depuis le début ; même Imalbo n’est pas au courant. Je crains que l’apprendre ne soit un peu dur, ça te fera mal. Mais hélas ! Il le faut : je t’aime trop pour te cacher quelque chose d’aussi vital, et si tu m’aimes il faut que tu le saches. »

Sacahar et Imalbo étaient loin d’avoir fini leurs recherches, mais ils voulaient discuter de certains points avec les deux humains ; aussi remontèrent-ils au troisième niveau, où ils se trouvaient. D’abord, quand la porte de l’ascenseur s’ouvrit, ils ne les virent pas ; mais ils étaient probablement dans les rayons en quêtes d’ouvrages. Cependant, alors qu’il allait traverser le niveau pour aller les chercher, Imalbo entendit comme un sanglot étouffé quelque part sur sa gauche.

Il se retourna prestement pour découvrir, sous l’antique statue d’une licorne ornant le coin de la pièce, Io assis à même le sol et serrant Féhna dans ses bras : la jeune femme pleurait abondamment, le visage enfoui dans l’épaule de l’homme ; et Io aussi avait les larmes aux yeux, des larmes de tristesse et de rage, alors qu’il caressait doucement les longs cheveux blonds. Ils semblaient coupés de tout, et accablés d’un terrible malheur, d’un fardeau insupportable pour des humains aussi jeunes et fragiles.

Imalbo ne comprenait pas quel malheur avait pu s’abattre sur eux, alors que quand il les avait laissés ils semblaient les plus heureux du monde ; mais Sacahar le prit par l’épaule et lui fit signe qu’il fallait peut-être mieux s’éloigner et les laisser tranquilles. Ce qu’ils firent : ils partirent en silence, discrètement, sans que les pauvres hères paraissent même les remarquer.

« Ce n’est vraiment pas juste ! s’écriait Féhna, le visage mouillé par les larmes.

— On ne peut rien y faire. Même pas espérer. Tu comprends pourquoi je redoutais ton amour, alors même que je le désirais tant : je ne pouvais me résoudre à te faire partager un tel fardeau.

— Mais je t’aime maintenant, ô combien ! Tant d’amour ne devrait pas pouvoir être gâché ainsi, c’est monstrueux.

— C’est comme ça. Sans cela d’ailleurs, je ne t’aurais jamais rencontré, j’aurais continué mon existence minable.

— Mais comment as-tu pu porter un tel poids ? Je ne pense pas que j’aurais pu supporter de vivre ainsi…

— Je ne me suis pas posé la question : j’ai pris ça comme un fait, avec lequel il allait falloir vivre. Ou peut-être est-ce pour le supporter que j’ai changé d’existence…

— Mais tu m’aurais quand même rencontrée, nous aurions pu vivre heureux sans cela, n’est-ce pas ? Qu’espérer maintenant, à part que notre amour soit plus fort que le désespoir ? »

Io l’embrassa, bien fort pour chasser le goût salé des larmes.

*

* *

Imalbo ne sut jamais ce que les deux humains s’étaient dit ce soir-là, dans les profondeurs de la bibliothèque des elfes. Tout ce qu’il pouvait voir, c’était qu’ils étaient désormais plus proches que jamais, l’amour fou de Io ayant trouvé réponse au point qu’ils semblaient ne plus former qu’un seul être. Mais cet être vivait dans une indicible tristesse.

Io et Féhna ne se quittaient plus ; quand ils marchaient, ils se tenaient toujours par la main, une étreinte incassable par laquelle ils semblaient se soutenir mutuellement. Et ils ne se parlaient plus que par des murmures, de doux murmures incessants, mais sans éclats de voix, sans gaieté ; Féhna posait sa tête sur l’épaule de son bien-aimé et ils parlaient ainsi des heures durant, avant de retourner dans la bibliothèque noyer leur chagrin dans le travail et leurs éternelles recherches du passé.

Leur beauté et celle de leur amour avaient dépassé l’imaginable, mais la simple joie de vivre les avait quittés.

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