Chapitre XI.1

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508 était partit. D’ailleurs c’était sans doute un robot… Io avait définitivement renoncé à lui faire comprendre quoi que ce soit, et il s’était énervé quand il lui avait demandé, après avoir affirmé la nécessité de la surveillance des abeilles : « Vous permettez que je vous appelle 21 ? » Io avait refusé, naturellement, et 508 avait continué, calmement : « Très bien, mon cher BTCR‑7563‑V‑0021. Maintenant…

— Je ne permets pas que vous m’appeliez comme ça non plus ! » avait explosé Io. Et 508 n’avait pas la plus petite idée de la façon dont il pourrait le nommer, après avoir épuisé son matricule et le diminutif de celui-ci. Mais maintenant il n’était plus là, et Io était seul. Il ne savait pas ce qui allait lui arriver ; 508 avait dit que la Société n’allait pas le supprimer tout de suite, mais qu’il allait être jugé d’abord, afin que sa punition soit exemplaire et que tout le monde voit bien que celui qui avait voulu leur faire du tort ne leur ressemblait nullement, qu’il était à peine humain. Io était bien d’accord sur ce fait : il avait maintenant beaucoup de différences avec le reste du monde ; mais il se considérait au contraire plus humain que les autres. L’humanité ne consistait quand même pas à acquiescer bêtement et à vouer un culte à la télévision !

Io attendait donc, et à propos de télévision il se demandait s’ils allaient passer son jugement aux yeux de tous, ou s’ils le tueraient dans un coin et qu’ils montreraient aux Citoyens un simulacre de procès où tout se passerait comme ils le souhaitaient. A vrai dire il s’en moquait bien maintenant, il avait perdu tout espoir : ils allaient le tuer, à la rigueur cela lui importait peu il s’était déjà fait à cette idée, mais il ne la reverrait plus, et son destin ne lui appartenait plus. Il n’était qu’un prisonnier.

Si jamais elle tombait amoureuse de lui… elle mourrait aussi.

Les pensées de Io ne lui laissaient pas de répit. Aussi s’assit-il sur une chaise laissée là, et il attendit en essayant tant bien que mal de ne penser à rien.

Un bruit, soudain… Un battement d’ailes : avaient-ils dépêché une abeille pour le tuer ici ? Il n’était tout de même pas abattu au point de se laisser faire… Utilisant les techniques de combat enseignées par Imalbo, il envoya son pied en plein dans le mur juste derrière l’abeille qui dut s’écarter pour l’éviter, et en tournoyant dans les airs il l’abattit du tranchant de la main. L’abeille tomba lentement sur le sol.

Io s’approcha de son bourreau tombé pour vérifier dans quel état il se trouvait. L’abeille semblait ne pas être morte, elle bougeait encore un peu. Io la prit dans la main, précautionneusement, prêt à l’écraser au moindre faux geste. Il y avait comme un bruit… Une voix ? Après vérification, il semblait bien en effet que l’abeille essayait de lui parler. Il approcha son oreille, l’approcha encore…. Et soudain comprit les paroles de l’insecte :

« Triple idiot ! Espèce de brute épaisse ! Carnassier !

— Ben ça va pas ? fit Io, plutôt surpris. On envoie une abeille pour me tuer, et elle râle parce que je l’écrabouille ? C’est moi qui devrais râler !

— Te tuer ? Pauvre imbécile ! Et il voudrait se plaindre ! C’est Imalbo qui m’envoie, tu ne peux donc rien comprendre ?

— Oups ! Désolé… Vous ne pouviez pas le dire plutôt ?

— J’ai une tête à avoir des poumons assez gros pour gueuler ? C’était à toi de réfléchir avant d’agir, si c’était ce que tu faisais d’ailleurs tu ne te serais pas retrouvé ici. Bon ! Ça suffit comme ça. Si Imalbo m’envoie c’est pour que tu saches qu’il ne les laissera pas te faire du mal, même si je ne vois pas pourquoi il faudrait s’occuper d’une grande brute comme toi. Seulement, il pense que, au cas où on déciderait de te faire un procès, tu pourrais peut-être découvrir quelque chose d’important. Voilà le plan : le programme que tu avais chargé dans ton immeuble de travail, Gapor, n’a apporté comme résultat que des incohérences : dans les hautes sphères, les vassaux commanderaient leurs seigneurs, ou des bêtises comme ça. Bref, un échec ; et Imalbo pense que si tu te débrouilles bien, tu pourrais t’arranger, tout en te faisant juger par la Société, pour remonter les échelons hiérarchiques et enfin découvrir qui commande vraiment. En effet, comme tes crimes posent un réel problème à la Société et qu’elle ne sait pas encore trop quoi faire de toi, tu devrais pouvoir, à chaque fois que quelqu’un t’interroge, te poser comme suffisamment problématique pour justifier l’intervention d’un supérieur, et ainsi de suite. Ce sera à toi de voir !

— Je comprends… Mais tout cela ne sert à rien, articula Io d’une voix faible. Ils me rattraperont toujours, et mon existence n’a pas de sens. Je suis totalement impuissant à me contrôler moi-même, alors quelles prétentions pourrais-je avoir de me croire capable de changer quoi que ce soit ?

— A vrai dire, Imalbo m’avait prévenue d’une réaction de ce genre, dit l’abeille malicieusement. Il m’avait dit qu’il avait prévu une petite récompense, si tu récupérais un peu de courage et de volonté : il sait comment trouver… son nom ! chuchota-t-elle.

— Vraiment ?

— Puisque je te le dis ! Et pas son numéro, son vrai nom. A toi de voir si ça vaux la peine de se bouger…

— Oui. Au fait, comment es-tu entrée ?

— Par les conduits d’air.

— Tu ressors par là ?

— Non, idiot !

— Par où, alors ? Il n’y a pas beaucoup d’issues, remarqua Io.

— Par nulle part, tête de pioche : tu m’as tuée » furent ses dernières paroles.

Io était assez perplexe : allait-il continuer le combat ? Tout cela s’était passé si vite… D’abord, il avait reçu le Message, un jour comme les autres, un jour banal, la banalité la plus importante de toute sa vie. Puis, dès le lendemain, il était passé à l’action et avait commencé à ravager la Société, dont le fait d’en avoir si longtemps été l’esclave inconscient l’avait profondément dégoûté. Il avait donc semé la pagaille parmi les policiers et la population, et s’était arrangé pour que le Centre d’Analyse de la ville soit détruit. Malheureusement, le Réseau fut vite remis en état de fonctionnement optimal, comme preuve le simple fait de sa présence dans cette prison. Mais les ennuis du Réseau avaient quand même permis que l’immeuble d’Imalbo s’en libère, et quand Io après s’être enfui de chez lui s’y était réfugié, cet immeuble était largement assez libre pour tenter de s’amuser à ses dépends. Ils avaient rapidement vu, cependant, qu’ils avaient de nombreux intérêts et désirs en commun, et avaient commencé à collaborer : l’immeuble l’avait logé, et ensemble ils s’étaient attaqués au Réseau, pour finalement chercher à détruire les informations de ce dernier concernant le bâtiment nouvelle génération qu’était Imalbo. Et c’est là que tout avait fini par flancher : les données à détruire s’était trouvées dans un bâtiment en compagnie d’une créature divine qui avait haché menu le semblant d’ordre qui régnait au sein de l’esprit de Io.

Alors qu’il se morfondait dans sa cellule, il se dit qu’aujourd’hui (ou était-ce hier ?), il avait eu une mission bien précise, juste brancher un petit programme, et malgré la simplicité de la tâche et le danger qu’elle comportait néanmoins, il s’en était détourné, presque contre sa volonté, et n’avait pu s’empêcher de retourner dans l’immeuble de la fille, l’immeuble du Projet Contrôle (au fait, pourquoi ce nom ?).

Io pensait donc, avec raison ou non, qu’il était passablement fou. Que devait-il faire, alors ? Faire ce qu’Imalbo lui demandait ? Après tout, sans l’immeuble il y aurait sans doute déjà longtemps qu’il se serait fait prendre, et il ne pouvait laisser tomber un tel ami. En même temps, avait-il le choix de ce qu’il pouvait faire ou non, vu qu’il ne pouvait plus choisir à quoi penser, et qu’il savait combien il était vain et inutile d’essayer d’oublier le visage qui obnubilait jusqu’à sa vision ?

Mais si Imalbo lui promettait de lui donner le nom de cette fille, ce nom qu’il ne connaissait même pas, cela voulait dire qu’Imalbo renonçait à vouloir lui changer les idées, et peut-être Io pourrait-il concilier les deux choses, sa passion et son combat ? Après tout, il n’avait rien à perdre. Il aurait très bien pu ne pas rencontrer cette fille, et alors il se sentirait au mieux de sa forme : c’était totalement absurde, pourquoi se sentirait-il mieux en n’ayant pas connaissance d’une chose sublime ? Il allait se battre, et à nouveau le visage angélique qui accompagnait son esprit allait le soutenir, non plus lui faire du mal et l’empêcher d’agir, mais au contraire donner une raison d’être à la moindre de ses actions, et lui procurer une volonté implacable et un courage encore accru.

Il savait que ce qu’il faisait était très dangereux : il voulait donner à sa passion encore plus de prise sur lui-même, et alors si à nouveau cette passion l’accablait au lieu de le fortifier, il était fort possible qu’il ne puisse jamais s’en remettre. Mais bon…

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