Chapitre III.1

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Subitement, tel un plongeur atteignant enfin la surface, il ré-accéda à la conscience. Horreur : une fois de plus, il s’échappait. Io ne pouvait pourtant le laisser filer entre les mailles de son esprit ! Il poussa sa concentration au maximum et la projeta vers le mince filet qui tentait désespérément d’atteindre les ténèbres. Il ne le laisserait pas faire cette fois-ci ! Au dernier moment, il saisit à pleines mains le bout de la corde brumeuse qui fuyait, infini serpent rejoignant la nuit. Io tint bon, et ramena la corde à lui. Il tira, attira, il en avait de plus en plus…il réussissait !

Mais la brume se fit plus fine, la corde aussi, et soudain elle cassa… Io n’était parvenu à en sauver qu’un maigre fragment, et tout le reste était à jamais perdu.

Il regarda ce qu’il possédait, ce qu’il avait obtenu au prix d’efforts surhumains de concentration et de volonté : plus rien. Son esprit était vide. Le rêve était parti.

« Ne réussirai-je donc jamais ? cria-t-il. Personne ne peut-il donc se souvenir de ses rêves ? La nuit, ils sont quantités, et au matin, rien ! Dois-je donc définitivement dire adieu à mes rêves ? »

Jamais Io ne se souvenait ; et pour ce qu’il en savait c’était pareil pour tout le monde. Tous les matins, il avait beau s’accrocher aux fantastiques visions de son esprit, le rêve s’évaporait toujours. Mais jamais cela ne lui avait paru si anormal et injuste.

Il s’était réveillé avant l’heure. Il ne savait pas pourquoi, l’appartement étant le silence même ; sans doute son rêve l’avait-il éveillé pour mieux disparaître.

Mais qu’à cela ne tienne ! Il était debout, et plus que jamais décidé à rompre avec le grand Tout. Très guilleret, pensant aux délicieux dangers de sa nouvelle existence, il avala un bol de corn-flakes (lui aussi très enthousiaste), prit une douche et s’habilla.

Il redevint sobre quelques instants, le temps de vérifier la réalité du Message (de toute façon, s’il l’avait rêvé, il ne s’en saurait pas souvenu) et de le mettre virtuellement en pièces, effaçant toute trace de la transmission.

Il profita de ce que l’ordinateur était allumé pour vérifier ses « ordres » de la journée. Tout était comme d’habitude, mis à part le bus qu’il devait prendre. Le Réseau lui « conseillait » en effet de laisser passer celui qu’il empruntait généralement, pour prendre le suivant (qui arrivait une minute trente plus tard). Il en prit mentalement note.

Io marchait vers l’ascenseur. Il le prenait pratiquement tout le temps, une faveur qu’il jugeait assez inhabituelle mais qu’il appréciait néanmoins. Arrivé dans la cabine, il fit demi-tour, attendit trois secondes et reprit sa marche tranquille, en direction cette fois de la sortie de son immeuble.

La première porte s’ouvrit d’elle-même ; il s’interrompit à peine pour apposer sa main sur la seconde, et il était dehors. Ou plutôt à l’air libre, les rues étant séparées des cieux par d’immenses paravents transparents, géantes dentelles tendues entre les bâtiments pour protéger les Citoyens des intempéries. Ainsi la nature ne causait plus préjudice à personne.

Il attendit le bus trente secondes. On lui demandait toujours d’être en avance à l’arrêt. « On ne sait jamais » se dit-il, prenant immédiatement conscience de la nouveauté de cette pensée. Que pouvait-il arriver ? Rien, tant qu’il le souhaiterait.

Il monta dans l’appareil et s’assit sur le siège au-dessus duquel un écran indiquait son matricule. Le bus démarra, à moins que ce ne soit la rue qui reculait ; comment savoir, il n’y avait pas de bruit, et la radio attendait que les passagers soient plus confortablement installés pour se mettre en route.

Io regardait par la fenêtre ; il avait décidé que, cette fois, c’était la route qui bougeait. La rue s’éloignait de plus en plus vite, et la Compagnie des Immeubles semblait avoir décrété l’exode vers l’horizon. Ils fuyaient en file, d’abord au petit trot, puis courant si vite que Io n’en distinguait plus qu’un seul, immobile, un vieillard retardataire qui n’avait plus la force d’accompagner ses confrères dans le Grand Footing du Bâtiment.

Et ce vieillard, mélange des innombrables façades qui avaient aujourd’hui pris la route, établissant par là un nouveau record sur le nombre d’immeubles cherchant à dépasser le mur du son, ce vieillard était bien gris, décidément.

Io se sentait pris de pitié pour ce pauvre infirme, et, s’il se sentait bien incapable d’aider un immeuble à s’enfuir, il se dit qu’il ferait tout pour lui apporter au moins un peu de couleur. « Un jour, rouge sera la marche des immeubles défilant devant la fenêtre des bus ! » Il se demandait néanmoins s’il valait mieux peindre les façades, ou bien les vitres du véhicule ?

Les bâtisses commencèrent cependant à s’essouffler, le vieillard gris se redémultipliant pour laisser à nouveau les façades se succéder le long de la route.

Cette dernière n’était pas très large, il y avait tout juste assez de place pour que les véhicules puissent se doubler. De larges autoroutes à dix voies auraient offert aux conducteurs plus de confort et de sécurité, mais on ne pouvait laisser le système routier empiéter sur l’immobilier. De fines routes avaient été préférées, et la robotisation des chauffeurs conférait à ces derniers une rapidité et une dextérité sans pareilles.

Les trottoirs, par contre, étaient vastes et permettaient aux passants de déambuler tranquillement devant les vitrines des innombrables boutiques qui occupaient le rez-de-chaussée de la plupart des immeubles, quels qu’ils soient.

Ceux-ci étaient d’ailleurs tout à fait à bout de souffle, la route ayant fui jusqu’à ce que le bus arrive à hauteur de l’immeuble qui constituait la destination de Io.

Ce dernier franchit les portes, si familières, du bâtiment où il travaillait depuis tant d’années. Une vague tristesse l’envahit, qu’il s’empressa de chasser : ce n’était pas le moment de flancher !

Pour quelques instants, il lui fallait redevenir 21. Il se présenta au contrôle, où il fut immédiatement identifié et dirigé vers le premier étage (par les escaliers, cette fois). Là, dans une vaste pièce, il assista avec nombre de ses confrères à une sorte de mini-conférence télévisée où il prit connaissance des résultats et objectifs de son service, du bulletin d’informations, et de la mise en vente d’un nouveau robot-aspirateur absolument formidable.

Il se rendit ensuite (enfin !) dans son bureau, où le travail l’attendait.

« Prudence, cependant ! se dit-il. Vouloir bouleverser le monde ne permet pas n’importe quoi. Travaillons normalement ce matin, ensuite on verra ce qu’on peut faire ». Io tapa donc une nouvelle fois (« la dernière », jura-t-il) les messages publicitaires qui lui semblaient désormais si absurdes.

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