Chapitre III.2

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A midi, il passa à l’action. Comme chaque jour avant d’aller déjeuner, il éteignit son ordinateur. Ce dernier était relié au Réseau par un fil qui disparaissait dans le mur. Une méthode archaïque, mais comme l’utilisateur ne pouvait absolument rien débrancher, elle était jugée sûre. A tort. Io sectionna le câble à l’aide du petit couteau qu’il avait pris soin d’emmener. Il remit la machine en route, inconnu de tous. Il passa plusieurs minutes à parler au micro incorporé au clavier ; puis il transforma le message enregistré de façon à rendre sa voix la plus neutre possible, un rien métallique.

Il sortit alors de sa poche un petit magnétophone qui, une fois relié à l’ordinateur, allait recopier son message sur une puce émettrice, un disque noir d’à peine un centimètre de diamètre. Ceci fait, il rangea le magnéto, déposa avec précaution la puce dans la poche de sa chemise, puis il effaça toute trace de ses activités.

Il se servit ensuite de minuscules fils métalliques et d’un chalumeau miniature pour réparer les dégâts causés au câble de connexion au Réseau : ce dernier n’y verrait que du feu. Du moins pendant quelques temps.


Io n’allait pas manger à la cantine, pas tout de suite, mais une scène s’y étant déroulée lui revint en mémoire.

C’était l’année dernière. Des travaux pour améliorer la distribution de l’électricité, rendus difficiles par le soucis de transparence des murs voulu par l’architecte, avaient considérablement réduit la salle. Les repas s’étalaient sur une période plus large, et ainsi il y avait toujours assez de place, mais les employés de services différents au sein de l’immeuble publicitaire se trouvaient alors couramment réunis à une même table.

Ce jour-là, il s’était retrouvé attablé face à un homme grand et maigre, au regard fatigué et frisant la cinquantaine. Ils discutèrent de façon tout à fait banale, jusqu’à ce que le grand maigre en vienne à parler de son travail. Et quand il se mit à décrire certaines publicités sur lesquelles il était employé, Io se rendit compte, en reconnaissant des textes de sa création, que l’homme qu’il avait sous les yeux était chargé de contrôler, et au besoin de modifier le travail des types de son service, un travail qui le plaçait dans les hauteurs contraignantes de la hiérarchie. C’était son supérieur.

L’événement était tout à fait anodin pour Io, cela ne changerait jamais rien qu’il connaisse la tête de l’homme pour qui il s’affairait quotidiennement.

Mais il se souvenait de son numéro de matricule, grâce auquel il pouvait aisément localiser son bureau, et son terminal dans la salle de l’O.C.


C'était vers cette dernière qu’il se dirigeait ; comme dans la plupart des immeubles de travail, l’Ordinateur Central était situé au sommet.

Cependant, la salle n’était ici ni vaste ni impressionnante. En effet, seuls les dirigeants et quelques rares exceptions se servaient des cinquante terminaux de la petite pièce carrée. Et ici, chaque poste était réservé à un unique utilisateur, dont on avait pris soin d’inscrire très lisiblement le matricule au-dessus de l’écran.

Il n’y avait qu’une seule abeille de surveillance dans la pièce, mais il devait tout de même y faire attention. Il marcha tranquillement vers le terminal de son supérieur, qu’il avait rapidement repéré. Il attendit que l’abeille soit passée au-dessus de sa tête : il n’avait rien à faire ici, mais les renseignements qu’elle récupérait ne seraient analysés que plus tard. Pour peu que l’insecte ne détecte aucun mouvement suspect, il avait encore du temps devant lui. Et sitôt que l'abeille lui tourna le dos (ou plutôt l’abdomen), Io colla sa puce émettrice sur le clavier noir, où elle était presque invisible.

Il fit le tour de la pièce de son pas le plus nonchalant, et sortit finalement. Ouf ! Il devrait quand même se méfier un peu plus de ces damnés insectes électroniques. Dédiés à sa sécurité, certes, mais pour lors il les trouvait plutôt gênant.


La cantine, maintenant. Il s’agissait de repérer ce supérieur providentiel, et de ne plus le lâcher jusqu’à ce qu’il se rende à l’O.C., ce qu’il devrait normalement faire dès qu’il aurait achevé son repas.

Io entra dans la salle transparente. Aïe ! Deux abeilles voletaient parmi les employés attablés. Il n’y avait habituellement pas plus tranquille que cette cantine (la vue saisissante calmait facilement les esprits) et il ne voyait pas ce qui pouvait justifier la présence de deux de ces abeilles électroniques.

Sans doute était-ce que… oui ! Ce n’était qu’un changement de garde, un des insectes se faisant ouvrir la porte pour inspecter d’autres lieux.


Il s’avança plus en avant dans la pièce… Il était là ! Io venait de repérer le quinquagénaire fatigué qui (une chance !) avait fini de manger et venait de se lever ; après s’être débarrassé de son plateau il s’apprêtait à sortir par la porte opposée à celle que venait de franchir celui qui pour lui n’avait jamais été qu’un numéro, 21.

Ce dernier prenait des risques : s’il s’élançait à la suite de l’individu, l’abeille pouvait très bien s’apercevoir qu’il était entré et ressorti sans même prendre le temps de déjeuner, un comportement tout à fait suspect. Mais la salle était pleine de monde et l’insecte électronique n’avait pas semblé s’intéresser à lui…

Tant pis ! Il joua sa chance et traversa lentement la salle. La petite bête volante passa au-dessus de lui une fois, deux fois… Que se passerait-il s’il était repéré, au fait ? Il n’en avait pas la moindre idée, mais en tout cas il préférait de loin ne pas se trouver dans l’enceinte du bâtiment quand cela arriverait. Et cela arriverait forcément.

Mais pas pour l’instant : Io avait enfin quitté la pièce. L’homme qu’il suivait précautionneusement semblait bien, comme prévu, se diriger vers l’O.C. Il s’engouffra dans l’ascenseur ascendant.

La machine avait-elle cependant connaissance du nombre de personne devant se trouver dans sa cabine ? Ce serait le comble, s’il était dénoncé par un ascenseur.

Il hésitait, d’autant qu’il ne voulait pas que son supérieur le reconnaisse. En prenant les escaliers, il perdrait trop de temps (et surtout, il serait immédiatement repéré s’il gravissait les marches deux par deux). Il opta pour la cabine suivante. Arrivé en haut, il avait évidemment perdu la trace de l’homme. « La salle de l’O.C., vite, et pourvu que l’abeille ait été relayée ! » Heureusement, son supérieur s’y trouvait, debout devant son terminal, prenant connaissance de ses ordres pour l’après-midi.

Io, la main droite calée dans sa poche contre le petit magnéto, devait agir à la seconde près. Tout en marchant dans la salle, faisant mine de se diriger vers l’unique terminal réservé à son service, il surveillait étroitement, du coin de l’œil, l’homme dont les fonctions haut placées allaient lui permettre de se donner à cœur joie à ce qu’il projetait : le Grand Chamboulement !

Sitôt les ordres lus, une main lente et alourdie par le poids du travail se souleva du clavier, provoquant l’obscurcissement de l’écran.

Io, qui ne guettait que cet instant, enclencha discrètement un bouton du magnéto, et la petite puce qu’il avait déposée parla, comme cela arrivait parfois aux terminaux en cas d’informations de dernière minute.


« Z 9023, appela le petit disque noir, imitant parfaitement la voix synthétique utilisée par le Réseau. Ceci est une Modification Prioritaire de dernière minute. A une heure trente, il vous sera accordé cent vingt minutes de détente télévisée, ceci dû à un taux de fatigue trop important se reflétant dans votre travail. A l’heure dite, vous cesserez vos activités parmi celles vous ayant été attribuées précédemment, puis vous ouvrirez au Citoyen XZTF‑8888‑I‑2675. Vous lui faciliterez l’accès à votre ordinateur : il y effectuera certaines tâches, permettant par là même cet octroi plus que mérité de deux heures de détente.

Retenez bien : XZTF‑8888‑I‑2675. Bonne journée, Citoyen Z 9023. »


Il était une heure cinq. Io retourna à la cantine, cette fois pour y dévorer son repas d’un appétit solidement aiguisé. Mais il lui fallait se dépêcher s’il ne voulait être remarqué du fait d’un manque de place ; il quitta finalement la salle dix minutes plus tard. Dans l’ascenseur, il colla un nouveau numéro sur son matricule, et grâce à une excellente connaissance des bâtiments et à des années d’entraînement, il arriva en vue du bureau de son supérieur à la seconde près, la porte s’ouvrant au moment précis où il s’immobilisait devant.

Z 9023 le salua d’un bref mouvement de la tête (il ne lui accordait pas assez d’attention pour pouvoir le reconnaître), le fit entrer et lui indiqua l’ordinateur. « Tous les codes d’accès ont été entrés » précisa-t-il, avant que la porte ne se referme derrière lui.

« Ça marche », s’écria Io ; il en sautait presque de joie.

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