Chapitre 1

11 minutes de lecture

 La sonnerie retentit une nouvelle fois annonçant la fin de mon sursis. J’attrapai tant bien que mal mon téléphone, la tête toujours dans l’oreiller, pour l’éteindre. Je fixai l’écran les yeux injectés de sang pour y découvrir deux appels manqués, et une profusion de messages. Je n’avais pas le courage de les lire, surtout que je savais que la plupart d’entre eux concernaient mon absence de ce matin. L’administration de la faculté n’exigeait pas une présence assidue à tous les cours. Je savais pertinemment que les messages ne venaient pas d’eux. Et de toute façon, ils n’allaient pas me prévenir par téléphone que mon semestre venait d’être annulé par mon absence. L’annonce par courrier en fin d’année leur ressemblait davantage.

 Il ne restait plus beaucoup de possibilités. Peu sociable, j’avais tout de même été adopté par un petit groupe d’individu. Nous étions tous différents, et même si nous n’étions pas intéressés par les mêmes filières, nous avions réussi à trouver une certaine harmonie. La plupart se connaissaient depuis le lycée et pourtant je n’avais eu aucun mal à m’intégrer. À y repenser, je ne savais toujours pas comment cette intégration fut un succès. Un léger sourire se dessina sur mon visage, tandis que je regardai les expéditeurs des différents messages.

 Les deux appels manqués venaient de Lucile, une jeune vulpine au pelage roux et à la chevelure de feu. J’étais secrètement amoureux d’elle depuis le début de mes études, elle avait un certain charme et une élégance à couper le souffle. Mais ce qui m’avait fait éprouver des sentiments pour elle était son extrême générosité. Cependant, elle n’avait d’yeux que pour le jeune homme qui avait récemment repris l’entreprise dans laquelle elle travaillait pour arrondir les fins de mois. J’avais beau lui faire comprendre que son idylle n’était qu’illusion, je recevais toujours la même explication. L’amour ne signifiait pas être avec la personne, mais faire en sorte de la rendre heureuse. Touché par ces mots, je ne pus que la laisser rêver de son amour impossible tout en faisant mon possible pour la rendre heureuse.

 Même si elle ne m’avait pas laissé de message, je savais qu’elle avait dû s’inquiéter comme à chaque fois. Je poussai un soupir, avant de glisser à contrecœur vers mes messages. Comment ne pas tomber amoureux de ce genre de femme ?

 La suite de mes messages venait d’Andrew pour m’annoncer qu’il avait fait son possible pour récupérer mes cours auprès de certains de mes camarades. Fier lupus au regard glacial, le jeune homme obtenait toujours ce qu’il voulait. Il dégageait une aura puissante qui aurait pu désarçonner n’importe qui. J’étais certain que cette dernière lui serait d’une grande aide dans sa carrière de procureur.

 Enfin, les derniers messages venaient de Dan. Rien que lire son nom me fit sourire. En effet, le jeune serpentes avait toujours le mot pour vous remonter le moral. Parfait farceur, c’était celui qui nous emmenait toujours dans des plans déjantés. C’est d’ailleurs à cause de lui que nous avions tous fini coincés dans un arbre après une soirée. Nous n’avions plus les mêmes aptitudes et réflexes que nos ancêtres. Certains de nos aînés disaient même que nous nous étions encrassés en optant pour le même mode de vie que nos précurseurs. Cette expérience avait prouvé qu’ils n’avaient pas vraiment tort, puisque nous avions tous été incapables de sauter de cet arbre. Nous faisons à présent face à ce que les anciens n’avaient jamais connu : la peur.

 Le message de Dan n’avait rien à voir avec l’université, il me demandait simplement si j'étais disponible ce soir pour qu’on puisse aller boire un verre. Je restai un moment à fixer l’écran avant de réaliser qu’une information importante s’y trouvait. Ma main rencontra mon front, je poussai un long soupir. Comment avais-je pu oublier que je travaillais dans la soirée ?

 Je bondis hors du lit pour aller vérifier mon état dans la salle de bain. Lorsque mon regard croisa mon reflet, je compris qu’une simple douche ne suffirait pas à me rendre présentable. Je m’empressai de me débarrasser des vêtements encore humides que je portais pour sauter dans la douche. Je sentis mes muscles se détendre au contact de l’eau chaude. Mon esprit semblait plus alerte à présent, comme si la nuit que je venais de passer s’était évaporée. Un sourire de bien-être s’afficha sur mon visage, je décidai de prendre plus de temps que nécessaire.

 J’avais toujours ressenti une certaine attirance pour l’eau. Certainement à cause de mon hybridité, pensai-je en passant ma main sur les écailles recouvrant mon ventre et mes oreilles. Même si j’appréciai beaucoup le monde terrestre, il y avait des moments où j’aurais aimé avoir des branchies pour disparaître au fond des océans. Là où le calme est absolu, et le poids du corps néant. Soudainement, une sensation glacée m’extirpa de mes pensées. Je poussai un cri de surprise, fermant rapidement l’eau. Fichu ballon d’eau chaude ! pensai-je en sortant enroulé dans une serviette.

 Autant me préparer à présent, je pourrais ainsi récupérer la voiture plus rapidement. J’allai donc dans ma penderie pour en sortir délicatement un costume. Je travaillai en tant que chauffeur pour une grande entreprise : Ubear. Quand une personne voulait se rendre quelque part, il suffisait qu’elle utilise son téléphone pour me repérer et que je l’emmène à destination. Ainsi, je pouvais payer mes factures. Le seul souci était que je n’avais pas de voiture, elle m’était donc prêtée par l’entreprise. Chaque rayure étant retirée de ma paye, j’avais intérêt à faire attention.

 Le costume enfilé, je retournai à la salle de bain pour examiner une dernière fois mon état. Quand on travaille auprès de la clientèle, notre apparence doit être proche de la perfection. Ma fourrure ne collait plus et mes cernes semblaient diminuer, ce n’était pas trop mal, pensai-je en attrapant mon pot de gel. Je passai ma main dans mes cheveux teintés bleu marine pour essayer de les arranger. Je passai mes mains sous l'eau avant d’attraper ma boite de lentilles. Je n’avais jamais apprécié la couleur d’origine de mes yeux. J’usai donc de subterfuges pour remédier au problème.

 Je posai la lentille à l’iris violet sur mes yeux avant de les fermer afin de les ajuster. Un dernier regard dans mon reflet m’indiqua que je ne pouvais rien faire de plus pour mon apparence. De toute façon les gens notaient l’état de la voiture, la vitesse du trajet et bien d’autres choses, mais sûrement pas mon aspect.

 En regardant l’heure, je me rendis compte que ma préparation avait duré plus longtemps que prévu. Je pensais être en avance, j’avais donc pris le temps d’effacer les traces de la nuit précédente. Grave erreur, m’écriai-je à moi-même avant d’attraper expressément ma veste. Je sautais dans mes chaussures, rentrant les lacets à l’intérieur. J’aurais tout le temps de les nouer une fois dans la voiture. Ma sacoche dans les mains, je dégringolai les escaliers en espérant que le temps ne soit pas contre moi.

 Après une course effrénée et un changement de bus, j’arrivai à temps pour prendre mon service. La voiture m’attendait silencieusement dans le garage souterrain, une portière arrière était ouverte laissant entrevoir le dos d’un féline noir. Ce dernier se redressa en entendant ma présence, puis me serra la main avant de me mettre en garde.

« Je viens de lustrer le cuir Hensen, à la moindre rayure je t’arrache les oreilles.

- Aucun souci Ed’ tu sais que je prends toujours soin de tes bijoux, répondis-je un sourire aux coins des lèvres.

-C’est ça, c’est ça...»

 Le mécanicien posa à contre cœur les clefs de la voiture dans ma main. Même si je n’avais eu aucun problème jusqu’à présent, Ed’ portait véritablement chaque véhicule dans son cœur. Il pouvait passer des heures à les entretenir, veillant à repérer la moindre panne, la moindre bosse. Je ne pouvais pas lui en vouloir. Il adorait son métier et de nos jours, il était rare de rencontrer quelqu’un comme lui.

 J’entrai à l’intérieur de la voiture, sans surprise une odeur de propre arriva jusqu’à mes narines. J’activai mon téléphone afin de me rendre visible sur l’application. Je n’eus pas le temps de le reposer qu’un signal sonore m’indiqua la première course de la soirée. Mes doigts se posèrent sur le cuir du volant, je démarrai le moteur avant de m’élancer pour rejoindre ce client.

 Les quelques heures qui suivirent furent consacrées à amener des personnes à leurs destinations. Chacun avait des buts différents, amenant une ambiance particulière. Certains me racontaient leurs journées ou même des événements de leur vie, tandis que d’autres ne disaient pas un mot ou passaient leurs temps à critiquer ma conduite. J’avais eu la chance de ne rencontrer personne de désagréable ce soir-là. Passé vingt heures, les rues commencèrent à se vider. Le froid n’avait pas laissé de chance, même au plus courageux, de profiter encore quelques heures de l’extérieur. Le chauffage de la voiture tournait à plein régime, non pas que je n’apprécie pas le froid au contraire. Mais le véhicule devait pouvoir accueillir confortablement les passagers.

 Le téléphone sonna au même moment, visiblement une nouvelle course m’attendait au niveau du cinéma. Certainement un jeune couple qui désirait poursuivre leur soirée autour d’un verre. À force de conduire les gens, j’arrivais à prévoir ce genre de choses, à anticiper mes clients. Mon instinct ne s’était pas trompé. À peine tournai-je dans la rue du cinéma que je vis au loin la silhouette d’un jeune couple attendant sur le trottoir. Si j’avais su, je ne me serai jamais arrêté ce jour-là. J’aurais certainement perdu mon travail, mais mon moral se porterait beaucoup mieux.

 J’arrêtais le véhicule à hauteur du couple pour qu’ils puissent monter. Un homme rentra le premier, il s’agissait d’un jeune pantherines au pelage tacheté. Le costume qu’il portait était d’une grande qualité et devait valoir à lui seul le double de mon salaire. Je n’étais pas quelqu’un d’envieux, mais je ne pouvais m’empêcher de l’observer. Il dégageait un charme et une autorité naturelle.

 L’homme se décala sur le côté pour laisser entrer la jeune femme qui l’accompagnait. J’essayais de ne pas la regarder. Si jamais mon client croisait mon regard, il pourrait mal interpréter et je n’avais pas envie d’avoir d’ennui avec l’entreprise. Surtout pour un malentendu. Cependant, lorsque je la vis, mon cœur manqua un battement avant de se briser en plusieurs morceaux. Je reconnus ce pelage roux et cette chevelure de feu. Son doux regard se posa sur moi avec une pointe de surprise mêlée de gêne.

« Tobias ! Quel heureux hasard !

-Tu connais cet homme, Lucile ? demanda son compagnon, prenant en considération ma présence.

-Tobias est un ami de la faculté. Il fait des petits boulots comme moi pour arrondir les fins de mois.»

 Plusieurs sentiments me percutèrent de plein fouet. Je me devais de les contenir, de les laisser frapper sans avoir le temps de les assimiler, de les comprendre. La tristesse agissait en maître, suivi non loin par la colère. La honte s’immisça au fond de mon coeur lorsque je l’entendis parler de mes petits boulots. L’homme à ses côtés ne connaissait certainement pas les fins de mois difficiles ou encore le découvert. Une boule se forma au niveau de mon estomac produisant une vive douleur. À ce moment, j’aurais voulu hurler, leur demander de sortir. Mais le sourire de Lucile dans le rétroviseur me ravisa. Heureuse. Elle était heureuse.

 Je lui adressai un sourire complice à travers le rétroviseur, elle me répondit avant de mettre la main sur mon épaule.

« Quand Adam m’a annoncé qu’il prendrait un Ubear, je ne pensais pas tomber sur toi. Je suis vraiment contente.

-Moi aussi je suis content de te voir Lucile, répondis-je en feignant un sourire

-Encore une panne de réveil ce matin ? me demanda-t-elle avant de retourner s’asseoir à l’arrière.

-Mauvaise nuit.»

 Je demandais au jeune couple où il désirait finir la soirée. Mon intuition était bonne. Ce fameux Adam avait pensé à tout. Il voulait l’emmener dans un restaurant. Ils discutèrent ensemble, essayant de m’inclure dans la conversation. Cet homme semblait être quelqu’un de bien, il n’essayait pas d’accaparer l’attention. Au contraire, il écoutait les récits de mon amie. Elle lui racontait certaines anecdotes que nous avions vécues tous ensemble. Je ne faisais qu’acquiescer les dires de Lucile. Chaque sourire me demandait une importante quantité d’énergie. J’eus l’impression que le trajet dura des heures, j’avais les muscles crispés et la langue pâteuse. Je contenais toujours ce flux de sentiments. L’enseigne du restaurant arriva dans mon champ de vision, la délivrance était proche.

 Adam me remercia en sortant du véhicule, et m’annonça qu’il serait ravi de me revoir. L’envie n’était pas réciproque. Même s’il avait l’air d’être quelqu’un de tout à fait charmant, les voir ensemble était une véritable torture. Néanmoins, lorsque mon regard croisa celui de Lucile je ne pus répondre par la négative. Elle resta un long moment à me saluer. Je savais qu’elle était inquiète pour moi, sa gentillesse finirait par la perdre. Je lui adressai un sourire sincère avant de lui dire :

« Tout va bien Lucile. Tu ne vas tout de même pas faire faux bond à ton partenaire.

- Tu as mauvaise mine Tobias... Je..

-Tu t’inquiètes, je sais, la coupai-je en souriant avant de lui montrer la porte, mais ne va pas laisser passer ta chance. Je serai à la faculté demain.

-Promis ? me demanda-t-elle le visage marqué par l’inquiétude en me présentant son auriculaire

-Promis... répondis-je en enlaçant mon doigt autour du sien. »

 Lucile m’adressa un dernier sourire avant de disparaître dans la nuit. Je sentis ma peau me brûler à l’endroit où nous nous étions touchés.

 Je roulais un long moment à travers la ville ressassant les événements de la soirée. La tristesse venait de faire place à la colère. Je me mis à détester le monde entier. Je le haïssais, s’il pouvait quitter ce monde... Ma vie ne serait que meilleure.

 Je vis son corps étendu dans une flaque de sang. Son propre sang. J’étais juste à côté de lui, une arme encore chaude dans la main. Mon visage arborait un immense sourire, je sentis l’adrénaline parcourir mon corps. Mon poil se hérissa avant que je ne réalise que ce n’était que le fruit de mon imagination. Je freinais brusquement comprenant ce que je venais d’anticiper. J’étais un véritable monstre.

 La tête contre le volant, je me délectais de sa fraîcheur. Il fallait que je pense à son propre bonheur. Mais quand était-il du mien ? Sa philosophie concernant l’amour était un merveilleux message. Pour autant son application était périlleuse. Je comprenais enfin la souffrance qu’elle avait dû ressentir. Voir la personne qu’on aime tous les jours, lui offrir son amour sans attendre un retour. Je fermais les yeux laissant une unique larme couler le long de ma joue. Je l’essuyais furtivement lorsque mon téléphone sonna me renvoyant dans la réalité. Je m’apprêtais à répondre à la demande lorsque la porte arrière s’ouvrit à la volée.

 J’eus un sursaut de surprise, regardant immédiatement dans le rétroviseur pour distinguer la personne qui venait de rentrer de force dans le véhicule. Je m’apprêtais à la sermonner sévèrement lorsque je sentis le contact du métal froid sur ma nuque. Mes muscles se pétrifièrent et ma déglutition s’arrêta. Durant un instant, le temps s’écoula lentement comme figé dans un silence pesant.

« Démarre tout de suite ! m’ordonna sèchement l’individu armé à l’arrière de mon véhicule.»

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Recommandations

Défi
Enyad
La vie est une multitude de voies, mais une seul mènent au chemin de vérité.
5
3
4
0
Lou Shinto
Recueil de poésie et autres textes futiles.
27
14
21
8
Vlad
Il fait bien froid dehors.

Chroniques diverses d'un état plongé dans les ténébres.
Secte autours d'un personnage de fiction, crise du lait, tueurs en série, et bien d'autres...
3
4
138
10

Vous aimez lire Sïana Rooth ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0