4.6 Śimrod : la malédiction

4 minutes de lecture

Irmghal n’avait plus beaucoup à patienter. À la prochaine lune, il serait initié. Il espérait secrètement que leur drughi, dans sa grande générosité, offrirait aux guerriers nouvellement intronisés l’aslith humaine que son fils avait capturée. Elle ne valait pas une elleth, bien sûr, mais c’était toujours mieux que rien. En attendant de faire partie de la société des chasseurs qui partaient faire des raids loin de la tribu, il accomplissait avec sérieux toutes les tâches que le clan lui confiait. Monter la garde aux lisières du territoire en faisait partie. Une tache simple, qui ne risquait pas de lui apporter de déshonneur et de compromettre son initiation.

Malheureusement pour lui, cette tâche, on la lui avait demandée le jour où Śimrod Surinthiel décida d’attaquer son clan. Pour un orc, la capture était pire que la mort : c’est ce qui l’empêcha de se féliciter que, pour une fois, Śimrod eut choisi de privilégier la tactique plutôt que l’attaque frontale. Lorsque le jeune orc sentit la lame de ce dernier sur sa gorge, c’était déjà trop tard. Il eut beau se débattre avec toute la fougue de sa jeunesse, la partie était perdue d’avance. Il se battait contre une ombre. Une ombre aux bras d’acier, à la force de pierre... Cela, il pouvait encore gérer, en combattant, ou en mourant honorablement. Mais ce qu’il entendit murmurer dans son oreille le glaça d’effroi.

Je porte la malédiction de l’Aonaran, celui qui marche seul entre les mondes. Tous ceux que je tue deviennent la proie d’Arawn.

L’Aonaran. Personne n’osait le nommer frontalement, mais les vieux parlaient parfois à mi-voix de ce personnage maudit, au coin du feu, au cours des nuits les plus froides et les plus sombres de l’hiver. L’Aonaran était celui qui avait été « touché » par Arawn, le Père de la mort. Une sorte de mort-vivant qui prolongeait son existence impie en buvant l’âme des autres... les empêchant de se réincarner, et les condamnant au néant éternel. Certains vieux disaient même pire : il existait, quelque part, un monde pour les élus d’Arawn, une sorte de limbe noire et glacée comme un éternel hiver, pire encore que celui auquel les ædhil avaient condamnés les orcs autrefois, en les chassant de leurs terres.

Les orcs étaient pétris d’honneur, et prêts à se battre jusqu’au bout s’il le fallait, mais ils craignaient Arawn. Pourquoi mourir, si on ne pouvait pas rejoindre ses glorieux ancêtres et se réincarner ? Mieux valait abdiquer, et faire ce que cet étrange inconnu, surgi dans la solitude glacée de la nuit enneigée, lui demandait.

*

— Amenez-moi votre drughi. Où je le tue.

L’ultimatum prit de cours la première défense, un petit groupe de guerriers qui partageait un cuisseau de daurilim devant le feu. L’agresseur était apparu juste derrière l’épaule de Vazhgard, pourtant réputé pour avoir l’oreille la plus fine du groupe. Et il tenait le fils de Nhuur sous son coupe-coupe, une lame argentée aussi recourbée qu’une faux.

Impossible de discerner ses traits sous sa capuche noire. Tout ce qu’on pouvait voir de lui, c’était deux lueurs qui brillaient comme deux cristaux maudits au fond d’un puits oublié, et une silhouette imposante qui tenait Irmghal, le plus puissant de leurs jeunes, aussi facilement qu’une mère encolérée soulevait un petit hënnel.

Nhuur était parmi le groupe de garde ce soir-là. Humilié de voir son fils ainsi pris en faute, il se leva et saisit son nayan dans son dos, un arc puissant à double courbure dont les traits étaient capables de transpercer un wyrm en plein vol.

— Désolé, fils, grogna-t-il en armant la corde. Tu n’aurais pas dû lui laisser franchir le premier cercle, quoiqu’en fut le prix.

Tous savaient qu’Irmghal n’aurait pas le temps de supplier : son père laverait sa honte dans le sang en un seul trait, qui le tuerait avant de transpercer le cœur de l’ennemi. Son bras était sûr, et sa vue perçante : il ne ratait jamais une cible.

Mais l’étranger repoussa légèrement Irmghal, le retenant d’un seul bras. Ce seul geste fit apprécier aux guerriers silencieux sa forme phénoménale. D’une main puissante, Śimrod écarta son shynawil et souleva le rebord de son plastron.

— C’est le moment, grogna Vazhgard, vexé de s’être laissé surprendre. Tire-lui en plein cœur, Nhuur !

Mais Irsh, le plus expérimenté du groupe, arrêta le geste du tireur.

— Attends.

Dans la harde, on respectait les vieux chasseurs. Si Irsh avait empêché Nhuur de tirer, c’est qu’il avait une bonne raison. Alors, les sourcils froncés sur leurs visages tannés par le blizzard, les orcs regardèrent l’intrus se mordre le pouce et badigeonner de sang sa poitrine. À la vue du glyphe qui apparut à l’emplacement de son cœur, ils reculèrent d’un seul mouvement, horrifiés. Ils avaient compris pourquoi Irsh leur avait recommandé d’attendre, pourquoi Irmghal s’était laissé capturé aussi facilement, et aussi pourquoi Vazhgard n’avait rien entendu.

— Vous avez compris ? leur lança Śimrod. Allez me chercher votre chef. Sinon, je vous tuerai tous, y compris ce petit. Et vos âmes iront nourrir celui que vous redoutez tant.

Nhuur, désespéré, tendit une main suppliante vers lui.

— Laisse partir mon fils, gémit-il, et prends-moi comme otage à sa place !

Son visage fier s’était changé en un masque de pure terreur. Ses compagnons eurent le cœur serré en le voyant se déshonorer ainsi, et être prêt à endurer la froide étreinte d’Arawn pour sauver l’avenir de son fils.

Mais la voix de Śimrod sonna comme un couperet.

— Non. Vous détenez quelque chose qui m’appartient. Rendez-le-moi, et je vous rendrai le jeune. J’espère pour vous que mon bien est intact !

Vazhgard, qui depuis tout à l’heure n’osait pas bouger — l’inconnu était dans son dos, juste derrière lui —, déplaça ses pupilles jaunes sur Tuurok.

— Vas-y, Tuurok, lui proposa-t-il. Va chercher le drughi et expose-lui la situation. Vite.

Tuurok était leur plus rapide éclaireur, et aussi, le conteur le plus habile de la troupe. Il partit comme le vent, la vie — et l’âme ! — de ses camarades entre les mains.

Annotations

Vous aimez lire Maxence Sardane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0