Śimrod : la nouvelle attribution

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Bouleversé, Śimrod entra comme une tornade dans son cair, hurlant des ordres à tout va. Tandis que les sluagh couraient partout, mis en alerte maximum, Śimrod courut vers sa salle d’eau qu’on venait de remplir et sauta directement dans le grand bassin, Evaïa dans ses bras, toujours enveloppée de son shynawil. Il espérait que l’eau chaude lui ferait reprendre conscience.

— Réveille-toi ! lui criait-il, une angoisse sans nom ouvrant une saillie dans sa poitrine. Ne meurs pas !

Finalement, à court de solutions, il s’entailla le poignet d’un coup de griffe et laissa le miraculeux sang ædhel couler sur les lèvres bleues. Lorsque plus rien d’autre ne fonctionnait, c’était la solution ultime.

Et cela fonctionna. Evaïa ouvrit les yeux, ces yeux bleu-vert durs comme la pierre qui fascinaient tant Śimrod.

— Evaïa, souffla-t-il, sa voix habituellement assurée s’étranglant dans sa gorge. C’était toi !

Comment était-ce possible ? La vie d’un adannath est si courte ! Et il s’était écoulé tant de temps depuis son départ de la cour d’Hiver ! Cela ne pouvait être elle. Non, cela ne se pouvait pas !

Et pourtant. Ce visage aux pommettes hautes, cette petite bouche, et surtout, ces yeux couleur de miel et cette peau d’ébène qui l’avaient fascinés il y a une éternité, dans la salle d’eau du palais de Sneaśda… c’était bien elle. Evaïa.

La jeune humaine ferma les yeux un instant, et Śimrod dut résister à l’envie de la serrer fort contre lui. Tout ce qu’elle avait enduré à cause de lui… alors qu’il lui avait promis la liberté ! Il se haïssait.

— Vous avez l’air étonné, fit-elle de sa voix rauque après avoir rouvert les yeux. Ne savez-vous pas ce que nous offre le sacrifice du blót ? La damnation éternelle, comme vous. Tant que je resterai derrière le Voile, je resterai comme une fleur de printemps conservée dans l’ambre. Encore plus maintenant que vous m’avez donné votre sang.

Śimrod déglutit. Encore une fois, il avait commis une erreur.

— Pourquoi… pourquoi ne m’as tu rien dit ? Je ne t’aurais pas achetée. Et tu n’aurais pas subi tout… ça.

Ça. Les innombrables viols qu’il lui avait fait subir, les punitions, les morsures, les déchirures et les coups de fouet. Oh, comme il se détestait ! Une bête immonde. Voilà ce qu’il était.

— Et j’aurais été donnée à un autre, peut-être encore plus brutal que vous, lui répondit Evaïa froidement. Si une telle chose est possible.

— Tu me trouves brutal ?

Śimrod regretta sa question à peine l’eut-il posé. Elle était idiote, et même insultante.

— Je ne sais pas. Qu’en pensez-vous ? Pensez-vous être brutal avec moi ?

Se remémorant toutes les fois où on avait recousu Evaïa par sa faute, au lourd collier qu’elle devait porter pour éviter ses morsures, et les griffures qu’elle arborait sur les seins et le dos, Śimrod baissa le nez. Oui, il était brutal. Plus qu’il ne l’avait jamais été avec personne, pas même Ardaxe.

— Ne t’inquiète pas. C’est fini, maintenant. Tu es sauvée. Je vais te rendre ta liberté.

— Et me permettre d’être capturée à nouveau, et devenir une esclave de bordel à nouveau ? Vous êtes trop bon, maître.

Cet endroit où elle avait appris toutes ces choses… comment se donner à un mâle, comment le toucher aux endroits et de la façon qui lui faisait le plus plaisir. En pensant la mettre à l’abri, il l’avait en fait livrée à des bourreaux pires que lui !

— Je te ramène sur Ælba, se résolut-il. Loin d’un portail, cette fois, pour qu’ils ne te retrouvent pas.

— Donc, vous m’offrez comme alternative à l’esclavage sexuel de vieillir d’un seul coup et tomber en poussière, à peine le Voile franchi. Non, Śimrod. C’est trop tard pour moi. Je préfère encore rester votre possession.

Śimrod réfléchit. Qu’il était bête ! Bien sûr, cette fille n’avait aucun avenir.

— Je te trouverai une affectation. Tu aideras sur ce bord. À la… cuisine, ou ailleurs…

— Tout ce que vous voulez, à la seule condition que je ne sorte plus de ce cair. Sinon, autant me ramener sur Ælba immédiatement, pour que je revienne à la terre.

Śimrod secoua la tête. Non, non, et non.

— Tu seras en sécurité ici. Je t’en fais la promesse. Elle ne te touchera plus jamais.

Oh, combien de promesses n’avait-il faites, qu’il n’avait su tenir !

*

Śimrod ne se sentait plus capable de la toucher, maintenant qu’il avait mis un visage et une individualité sur cette esclave qu’il utilisait. Et pourtant, les mains expertes, la langue agile et le fourreau chaud et étroit d’Evaïa lui manquaient. S’il avait su, dès le début…

Non. Il avait toujours su. Dès qu’il l’avait vue la couleur de sa peau, si proche de la sienne, dès qu’il avait senti son parfum unique. Chaque humain possédait une odeur, qui lui était propre. Impossible de se tromper. Il savait, tout à l’intérieur de lui, que c’était elle. Il l’avait même espéré. Mais, tant qu’elle portait le masque, il pouvait se mentir à lui-même. Prétendre qu’elle était autre. Lorsqu’il lui avait fait ces choses, c’était en toute connaissance de cause, parce qu’il était, au fond, comme les autres : dominateur, cruel et indifférent à la souffrance des autres êtres. Un monstre esclave de ses pulsions, ainsi que les humains les décrivaient.

Śimrod chassa ces sombres pensées de son esprit, se concentrant plutôt sur une nouvelle attribution pour Evaïa. Il lui fallait une tâche sur le cair. Et si elle lui apprenait la langue des humains du Nord, afin qu’il puisse mener son enquête sur les Enfants de Mannu directement là-bas ? Il n’aurait qu’à se déguiser, prendre l’apparence d’un guerrier viking, l’un de ces berserkers qui se changeaient en ours. Quel déguisement lui conviendrait mieux que celui d’une grande brute vêtue de peaux de bêtes ? Oui, c’était sans doute une bonne idée.

— J’ai trouvé ce que tu allais faire, lui annonça-t-il en venant la trouver.

Evaïa, qui attendait sur sa maigre couche, dans sa cellule – qui ressemblait surtout à une cage – se redressa à l’arrivée de Śimrod, raide et droite. Elle semblait déjà aller beaucoup mieux.

— Maître, s’inclina-t-elle brièvement.

Śimrod tritura la natte blanche qui pendait sur son épaule. Il se sentait nerveux.

— Tu vas m’apprendre ta langue, et les coutumes de ton peuple. J’imagine que ce sera facile. Après tout, vous autres adannath, vous vous ressemblez tous, et vous parlez une version abâtardie de notre langue. Ce ne sera pas trop dur pour toi.

La jeune femme posa sur lui son regard froid. Śimrod avait du mal à soutenir ce regard, surtout depuis qu’il lui…

— Et je ne servirai plus à assouvir vos besoins ?

— Non, bien sûr ! grogna Śimrod. Comment peux-tu croire…

Elle le coupa.

— Vous n’aurez plus vos fièvres ?

— Si, mais…

— Alors, comment allez-vous faire ? Je sais que vous ne voulez pas saillir Sneaśda, et je sais aussi que l’autre ne veut plus que vous la touchiez, depuis qu’elle a eu son petit. C’est bien connu : vos femelles repoussent les mâles, une fois qu’elles ont engendré.

Śimrod sentit un reste de vieille fierté outragée remonter à la surface. Qu’est-ce que cette petite adannath osait prétendre ? Que les femelles se refusaient à lui ?

— Tu as la langue bien pendue, dis-moi ! Si elles t’entendaient, elles t’arracheraient les yeux. Ce sont des dames ædhil dont tu parles, des ellith.

— C’est vous qui en parlez ainsi. Je ne fais que répéter ce que vous dites.

Śimrod sentit ses oreilles rougir. Il lui confiait tant de choses… croyant qu’elle parlait mal leur langue, il s’était montré bavard pendant l’amour, comme un vieux dragon gâteux. Non, en fait, il savait bien qu’elle le comprenait. C’est pour cela qu’il lui parlait.

— Je ne sais rien de votre vie, Śimrod, reprit Evaïa plus doucement. Tout ce que je sais, c’est que vous avez besoin de vous soulager régulièrement. Vous êtes un mâle dans la force de l’âge, encore capable d’avoir des portées, et ce pour de nombreux siècles.

— Tu en sais bien long sur notre race !

— J’ai servi dans un bordel fréquenté par les vôtres, rappelez-vous. J’ai vu plus d’un mâle ædhel arriver les veines en feu, l’organe si engorgé qu’il ne pouvait plus dégonfler. C’est comme les cerfs de nos forêts : certains meurent de ne pouvoir déverser leur semence dans un vestibule de femelle.

Les oreilles de Śimrod chauffèrent violemment. Encore une fois, il se félicita d’avoir la peau noire.

— Je ne suis pas un daurilim, se défendit-il. Je suis un ædhel, l’une des plus anciennes races conscientes de la création. Et tu me compares à une espèce incapable de faire des configurations !

— Oh, je sais bien. À l’origine, il n’y avait que vous, et tout allait bien. Mais c’est votre envie de goûter au plaisir charnel qui vous a fait perdre votre place privilégiée au sein de la création. Votre appétit pour les humains, notamment.

Śimrod ne savait plus quoi dire. Aucune elleth, aussi belle et puissante soit-elle, ne lui avait cloué le bec comme cette mortelle.

— Écoute, je réprouve ce que les miens t’ont fait. Je réprouve ce que moi, je t’ai fait… je reconnais que nous vous traitons mal, mais c’est parce que vous avez besoin d’être guidés, que vous êtes arrivés par erreur…

Evaïa leva un sourcil.

— Par erreur ?

— Oui. Il y a peu de créatures conscientes dans les royaumes, hormis quelques inférieures qui nous servent, ou que nous chassons et mangeons. Ce n’était pas prévu que vous soyez si…

Les mots s’emmêlaient dans sa bouche. Cette femelle...

— Intelligents ? Sensibles ?

Śimrod fit l’erreur d’acquiescer, puis il secoua la tête et se reprit.

— Je ne veux plus discuter de cela avec toi. Ce que je te propose, puisque tu dois rester à mon bord, c’est de m’aider dans ma quête, comme partenaire. Une partenaire humaine. Et je ne te toucherai plus, promis : tu n’as pas à t’en faire.

Mais Evaïa ne se laissa pas attendrir par ce discours.

— Et donc, je vous le demande encore une fois, comment allez-vous faire pour vos fièvres, maître ?

Śimrod réfléchit rapidement, trop vite.

— Je… j’irai à la maison de passe.

— Donc, vous ferez à d’autres ce qu’on m’a fait. D’autres qui ne vous connaissent pas comme moi je vous connais, qui ne sont pas habituées à vous, et qui mourront de peur et de douleur.

Face à la mine interdite de Śimrod, Evaïa reprit :

— J’ai une autre solution à vous proposer. Je vais continuer à vous servir pendant vos fièvres. Comme l’a souligné si élégamment celui qui m’a livrée à vous, je suis rompue à cet exercice. J’y suis accoutumée, et pour tout vous dire, je ne ressens plus rien. Ainsi, vous pourrez continuer à vous soulager, sans vendre votre fierté aux ellith ni en courbant votre grande silhouette dans une maison de passe, caché sous un masque et une capuche noire.

Śimrod abasourdi par la proposition. Il ne put qu’acquiescer, sans oser demander ce qui le taraudait : était-ce donc vrai qu’elle ne ressentait « rien », lorsqu’il la prenait ? Et qu’avait ce « plus » qu’elle ressentait avant ?

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