Sneaśda : le miroir

4 minutes de lecture

Cependant, constatant la patience avec laquelle Śimrod subissait sa punition, Sneaśda se douta de quelque chose. Elle s’en ouvrit à Amarië, qui se révélait une confidente avisée et surtout, désintéressée : la princesse Niśven haïssait les mâles, et au lit, elle se dévouait entièrement à elle.

— Oh, il a une esclave de plaisir à bord, lui apprit Amarië d’un air indifférent, tout en continuant à brosser sa chevelure de jais. Il en est complètement fou. Ces filles de bordel connaissent des techniques que nous n’imaginons même pas, y compris à Ymmaril !

La pointe des oreilles brûlante, Sneaśda quitta le visage racé de son amie pour regarder le sien. Sa peau était pâle et sans vie, sa chevelure comme recouverte de poudre grise. Ses prunelles carmin semblaient fiévreuses, et sa robe vaporeuse de fine toile kharie, qui lui paraissait si belle encore ce matin, lui apparut soudain comme un tas de haillons dégoûtants.

Śimrod s’accouplait avec une autre femelle. Une simple mortelle. Une esclave. Il la délaissait, elle, une reine, au profit d’une vulgaire catin de bordel.

— Cela ne se peut pas, chuinta la reine. Il t’avait toi, une pure sang Niśven…

— Śimrod se fiche de la pureté du sang des femelles qu’il remplit, répliqua Amarië avec un joyeux sourire. La lignée, le nom, ne sont que des notions abstraites pour lui. Il est semi-orc, élevé dans une guilde de bateleurs et d’assassins, sans parents… et, comme moi, il déteste les lois, les règlements. Du reste, les ellith ne l’attirent pas. Il n’aime pas être dominé. Ce qu’il veut, c’est une femelle soumise, plus faible que lui, mais insatiable, constamment en chaleur, comme ces chiennes de femmes adannath. Tu connais l’effet que leur font nos mâles… elles ont beau souffrir, elles en redemandent, jusqu’à en crever ! Cette gourgandine venait le trouver au bain tous les soirs, avec pour seuls atours ses chaines, ses gros tétons lacérés et son con sanguinolent. J’étais bien contente qu’elle s’occupe de lui comme ça : ainsi, je n’avais pas à le subir ! Sous ses abords nobles et son physique racé, Śimrod est un orc bestial. Plus la femelle est noble, plus il aime l’humilier, la dominer. Il lui arrivait même de me fouetter ! Cette esclave, c’est presque tous les jours qu’il lui zèbre la croupe de sa cravache de cuir. Tous les prétextes sont bons pour la punir : ensuite, il lui fait ce que font les orcs à leurs captives.

Sneaśda s’empara du peigne en nacre qui trainait sur la coiffeuse, contrariée. Elle n’aimait pas lorsqu’Amarië parlait ainsi. Les Niśven avaient renoncé à tout, disait-on, y compris au beau langage. Elle employait constamment des mots grossiers, qui blessaient les oreilles délicates de la reine des neiges.

— Śimrod n’a jamais… procédé ainsi avec moi.

Sneaśda essayait d’imaginer Śimrod la plier sous son grand corps, la dominer de sa masse et la forcer à genoux. Tremblante, elle le visualisa en train d’enfoncer son volumineux appendice dans cet endroit interdit, humiliant et douloureux, et la soumettre ainsi.

— Tu ne lui as pas laissé le loisir, répliqua Amarië sans rien voir. Il est à ton service, Neas. Et tu ne couches qu’avec des mâles enchainés, un collier étrangleur autour du cou. Moi, j’étais une prise de guerre. Chaque étreinte était une lutte : il devait mériter la moindre goutte de plaisir qu’il prenait. Mais il a perdu tout intérêt pour moi lorsque cette esclave lui a été offerte, c’était plus facile.

— Par qui ? s’enquit timidement Sneaśda, les oreilles bourdonnant tellement qu’elle échoua à entendre la réponse.

Elle ne voulait pas que son amie discerne son trouble. Amarië était cynique et moqueuse, et son humour pouvait se montrer dévastateur. Si jamais elle découvrait qu’elle rêvait secrètement de cette chose-… elle perdrait son respect à jamais.

Mais en attendant, c’était à une insignifiante humaine qu’il offrait cela. Et son lit à elle, Sneaśda, était vide. Oh, Amarië était une amante talentueuse et fascinante, qui l’avait, en quelque sorte, hypnotisée. Mais ce n’était pas un mâle. Elle ne produisait pas cette matière fabuleuse qu’était le luith, qui envoûtait les sens et faisait perdre tout sens de la réalité en mêlant le plaisir à la douleur. Elle ne possédait pas cet organe qui ouvrait les femelles en deux en s’enfonçant, conquérant, dans leurs orifices les plus intimes. C’était cet abandon qu’elle voulait ressentir, cette folie. Mais on le lui avait retiré.

*

Sneaśda décida d’aller rechercher au fond de ses trésors un artefact rare et ancien : un portail portatif non poli qui, s’il ne permettait pas de relier les mondes, permettait de voir ce qui s’y passait. Elle chargea l’un de ses aios de se rendre sur le cair de Śimrod pour y déposer la moitié, cachée, permettant de le relier au miroir. Le jeune mâle mourut dans l’aventure : Śimrod l’intercepta en retournant sur son cair, sans doute impatient de « sauter » son esclave, comme disait si joliment Amarië. Mais il avait eu le temps de déposer l’objet, et à partir de ce moment, Sneaśda eut accès à l’intimité du navire de Śimrod.

Ce qu’elle y vit la plongea dans un désespoir sans nom. Amarië n’avait pas menti. Śimrod prenait cette esclave tous les soirs après les avoir quittées. Il la prenait sur le sol de sa salle d’eau, les genoux sur les dalles. Dans une salle de saillie – Sneaśda découvrit à ce moment-là que de telles horreurs existaient : les mâles, finalement, leur cachaient tellement de choses ! – , harnachée et ligotée les fesses en l’air, luisantes de sueur, et de luith. Les cuisses écartées sur la table de navigation, même, oubliant tout respect pour son navire. Le matin, lorsqu’il se levait, le soir, quand il revenait… des dizaines, des vingtaines de fois par jour. En son absence, la catin était remise sur pieds, lavée et parée de nouveau. Et lorsqu’elle reconnut sa peau noire, Sneaśda fut envahie d’une colère sans bornes. Elle connaissait cette putain à la peau brûlée, elle l’avait déjà vue. Et elle allait la punir. Elle allait les punir, tous les deux.

Annotations

Vous aimez lire Maxence Sardane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0