Évacuation

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Devant la gravité de la situation, quelques habitants lucides avaient déjà quitté Pripiat, n’attendant pas les ordres, mais l’immense majorité de la population était restée dans la ville contaminée. Les ordres furent donnés par Moscou pour que Pripiat soit évacuée dans l’après-midi du 27 avril. Il fallait également évacuer les villes et villages aux alentours, dans un rayon de trente kilomètres autour du réacteur n°4, couvrant une zone de deux mille huit cents kilomètres carrés et représentant deux cents soixante-dix mille personnes en danger. Pour ce faire, mille cent bus furent acheminés. L’armée circulait dans les rues et demandait à la population de rejoindre la gare routière dans les plus brefs délais, en n’emmenant que le minimum d’affaires. Les militaires mentirent aux gens en leur disant qu’ils seraient revenus dans trois jours. Mais qui pouvait y croire ? Qui pouvait croire que l’armée soviétique évacuait deux cents soixante-dix mille personnes pour trois jours seulement, et ce, alors même que tout le monde savait qu’un réacteur nucléaire venait d’exploser ? Il était manifeste que le discours était taillé pour empêcher les gens de paniquer. Cependant, même ceux qui avaient compris qu’ils partaient pour toujours ne pouvaient emmener grand-chose avec eux, les restrictions de bagages étant très strictes. De nombreux paysans refusèrent d’évacuer pour ne pas abandonner leur bétail. L’armée réagit avec une brutalité soviétique typique : le bétail fut sauvagement abattu devant les paysans puis ceux-ci furent chargés de force dans les camions. Il fut également interdit d’emmener les chats, les chiens et autres animaux domestiques – même un chiot qui aurait facilement pu tenir dans un petit sac à dos. De nombreux chiens tentèrent de suivre leurs maîtres en courant derrière les bus pendant des kilomètres. Ils hurlaient à la mort, provoquant des adieux déchirants. Trente ans plus tard, un homme qui n’était alors qu’un petit garçon se souvient, avec des trémolos dans la voix : « J’ai laissé à mon chien de la nourriture pour trois jours. Et je suis parti pour toujours. »

Les bus démarrèrent vers quatorze heures et firent route dans la campagne dans un nuage de poussière contaminée, puis les réfugiés nucléaires furent déposés plus ou moins aléatoirement dans des villes et villages éloignés, sans qu’il leur soit donné la moindre assistance ni la moindre visibilité sur ce qui allait se passer. Le gouvernement évacuait les gens, et c’était tout. La rumeur courait que tous les habitants de Pripiat étaient gravement contaminés, alors personne ne voulut les loger ou les aider. En l’espace de quelques heures, ils étaient passés du statut de presque bourgeois de la plus belle ville d’Union soviétique à la réclusion absolue. Au soir du 27 avril, Pripiat était devenue une ville fantôme, évacuée « à la manière russe », c’est-à-dire dans la peur, la violence et l’incompréhension.

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