Un soir

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On était vendredi et je rentrai d’une semaine de formation qui m’avait laissé profondément abruti. J’avais été exposé à une telle dose de conneries que je me demandais s’il n’existait pas un équivalent en sieverts et, si oui, j’estimai que ça devait se situer au moins dans le sievert et demi. Ça avait commencé très fort, avec un tour de table où chacun devait se présenter, et qui avait immédiatement tourné au défilé des inadaptés sociaux anonymes, avec notamment un petit jeune qui avait dit un truc du genre « Salut, je m’appelle Élie, je bosse chez Aptus, ça rime avec anus. » Je m’étais tout de suite dit que la semaine allait être très longue, et je ne m’étais pas trompé : une certaine Sandra fondait en larmes moins de dix minutes après. Prise de hoquet et couverte de honte, Sandra avait essayé de fuir, mais le formateur l’avait retenue par le bras. Il lui avait sorti un truc du genre : « Ne crains rien Sandra, tes larmes ont toute leur place ici. » Rendu là, très honnêtement, je m’étais demandé « Putain mais qu’est-ce que je fous ici ? ». Je n’avais jamais demandé à être inscrit à cette formation, dont par ailleurs l’intitulé m’échappait : « Le management humain : les nouveaux indicateurs. » Au fur et à mesure que la première journée avançait, avec un formateur qui abordait tout sous l’angle psychiatrique et un public qui me semblait composé de parfaits psychotiques, je commençais à me demander si ce n’était pas une sorte de camp de redressement pour ingénieurs socialement inadaptés et récalcitrants et, si c’était le cas, cela en disait long sur ce que mes supérieurs pensaient de moi. Je ne me sentais absolument pas à ma place dans le groupe, et j’avais la désagréable impression d’avoir été convié à une sorte de dîner de cons dont la formule aurait évolué en une sorte de « stage all inclusive d’une semaine pour les cons. » J’en étais là de mes réflexions lorsque le professeur s’interrompit pour me demander quel était mon état d’esprit. Je haussai les épaules et bottai en touche avec un « C’est super intéressant ce que vous dites, je suis très content d’être ici. En fait, j’ai l’impression d’avoir déjà beaucoup appris. » Je n’aurais su dire si le formateur avait été dupe ou s’il avait décelé mon mépris, l’essentiel était pour moi qu’il décida de s’intéresser à un autre abruti.

La semaine s’était passée ainsi.

Je n’étais toujours pas parvenu à une conclusion : cette semaine était-elle oui ou non une expérience sociologique sur les cons ? Avais-je été étiqueté champion de l’année ? Peut-être, mais je n’en avais cure : on était vendredi.

Une copine m’avait invité à une soirée, mais j’avais décliné en prétextant je ne sais plus quelle connerie ; la vérité c’était que j’étais claqué. De toute façon c’était une soirée pinard en terrasse sur Paris, et je savais très bien ce que le mot « terrasse » recouvrait dans ce contexte précis : un trottoir qui pue la pisse avec plein de bagnoles qui passent. Par je ne sais quelle faillite cognitive, les parisiens appellent ça une « terrasse » – joli hold-up neuronal organisé par les garçons de café. Par ailleurs, comme je l’ai dit, c’était une soirée pinard, or je préfère le coca au pinard.

J’imagine que cela fait de moi un connard.

Tout ça pour dire que j’étais tranquillement rentré chez moi pour une soirée pizza.

Arrivé en bas de mon immeuble, j’avais récupéré mon courrier, principalement constitué de pubs pour ces enculés de serruriers. J’avais donc entrepris de consciencieusement bourrer la boîte aux lettres du voisin avec tout ce purin, avant de me rendre compte – sublime défaite – que j’avais en réalité bourré ma propre boîte aux lettres.

J’avais laissé tel quel tout ce merdier et puis j’avais regagné mon appartement tragiquement situé au de rez-de-chaussée.

En rentrant enfin chez moi, j’avais bien évidemment commencé par me servir un bon coca. Et puis, je m’étais dit : « Au diable, la pizza. » Je m’étais donc mis en tête de cuisiner. Mais tout ce que j’avais réussi à faire, c’était de déclencher le détecteur de fumées en essayant de cuire mon poulet. Je me battais avec mes plaques à induction qui avaient manifestement décidé ne rien induire du tout – à part, peut-être, d’enduire de gras le mur de ma cuisine. J’avais réactivé le plan pizza et puis je m’étais posé devant Arte.

Un reportage sur Goldman Sachs m’avait filé la nausée.

Je m’étais dit que, finalement, chez Greenpower, nous n’étions peut-être pas les derniers des enculés. Cette pensée m’avait – vaguement – réconforté.

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