Partie III

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Dehors, son futur meurtrier se fit plus insistant encore, donnant des petits coups sur la porte sans jamais s'interrompre, ce qui en plus d'horrifier Eddy, l'agaçait au plus haut point.

— Je sais qu'il y a quelqu'un, alors ouvre cette porte. C'est méchant de laisser une pauvre personne sous la pluie en plein orage ! cria le tueur, rivé à la porte d'entrée.

Eddy ne l'avait entendu que difficilement à cause de la tempête et c'est en tremblant de tous ses membres qu'il s'approcha de la porte et se colla prudemment contre elle, redoutant encore le coup de hache.

— T’habites pas loin, rentre chez-toi, parla-t-il en haussant légèrement le ton, de façon à être entendu uniquement par l'autre garçon.

— Je préfère rentrer chez-toi. Allez Vincent, ne m'oblige pas à te supplier... répondit-il.

— C’est quoi ce cevi ? J'suis pas Vincent ! répliqua Eddy en serrant les dents.

— T’es le petit Edouard alors ? Désolé, dans le noir, je t'ai pris pour ton frère. Ouvre-moi s'il te plait, je suis trempé et je me les caille, dit l'autre garçon.

Eddy grommela, mais intrigué, il déverrouilla la porte et jeta un coup d'œil au garçon sur le perron, dont les vêtements — et pas seulement — étaient entièrement trempés. Il ne semblait pas cacher d’arme, ni quoi que ce soit de dangereux.

— Argh, relou ! Tu rentres pas comme ça, tu vas tout niquer, dit Eddy en cherchant des yeux comment arranger la situation.

— Va me chercher une serviette et un sac plastique, ordonna simplement l'intrus.

Eddy suivit ses exigences à la lettre, se giflant mentalement pour obéir aux ordres d'un pauvre mec qui venait ici pour une raison qui lui échappait totalement. Voulait-il voir Vincent ? Pourquoi ? Tous deux se détestaient et s'étaient battus plusieurs fois. Eddy ne voyait donc pas pourquoi ce type était venu traîner dans le secteur. De plus, il se sentait immédiatement chez lui, donnant des ordres à Eddy alors qu'il avait eu l'amabilité d'ouvrir cette porte — sans raisons. Il n'habitait pas loin, il aurait très bien pu rentrer chez lui, évitant d'incommoder d'innocentes personnes qui ne souhaitaient que dormir. Au lieu de ça, il était venu ici et désormais Eddy était bien curieux de savoir ce que ce dérangé du bulbe leur voulait.

Quelques minutes plus tard, après avoir bien pris son temps — juste pour emmerder le jeune homme qui attendait trempé —, Eddy revint à la porte et l'ouvrit de nouveau, tendant sans un mot la serviette et le sac plastique au garçon qui les lui arracha presque des mains.

— Merci, dit-il simplement.

Puis il commença à ôter ses vêtements et Eddy, gêné, se retourna, attendant patiemment qu'il en ait fini. Il était perplexe et se sentait perturbé par la situation fort peu commune. Ce garçon, ses manières étranges — sa façon d'être, tout simplement —, faisaient qu'Eddy n'osait même pas s'enquérir du pourquoi du comment de sa présence. Il fallait dire aussi que les racontars n'étaient pas pour aider. Il craignait que l'autre ne le frappe s'il osait dire quoique ce soit. Il avait l'air violent. Il lui avait même donné des ordres et il se mettait déjà à son aise. Eddy réprima un frisson. Il avait fort heureusement prit le temps de vérifier l'absence de hache autour du garçon. Dans le cas contraire, il serait très certainement parti en courant.

— C’est bon. Je peux entrer ? demanda le jeune homme à Eddy, qui fixait la porte d'un air éteint, la peur au ventre.

— Ouais, répondit-il — faisant le fier et s’armant de courage — en ouvrant grand la porte, le garçon juste derrière lui.

Eddy grimpa lentement les marches des escaliers, se faisant le plus discret possible. Le garçon l'imita, se rendant plus furtif encore qu'Eddy. Ils pénétrèrent dans sa chambre — pourquoi l’amenait-il ici ? c’était sa pièce, il se sentait plus en sécurité, et au moins, c’était discret —, et il referma la porte derrière eux. Puis il alluma sa lampe de chevet, terrifié à l'idée de rester dans la pénombre avec un inconnu.

— Par contre faut parler bas, j'veux pas qu'mes vieux voient que t'es ici, chuchota Eddy.

— Pas de problème, dit le garçon d'un ton très faible.

Il détailla la pièce du regard, et Eddy se demandait bien à quoi il pouvait penser, debout au milieu de sa chambre, une longue serviette enroulée autour de lui et un sac plastique à la main, analysant les lieux. Il était légèrement plus grand qu'Eddy, mais vraiment très subtilement ! Ses cheveux noirs étaient coupés assez courts, sans aucun style. Ses grands yeux noirs pétillaient d'une malice qu'Eddy avait envie de qualifier de mauvaise. Il était fin, presque maigre, et sa peau laiteuse laissait voir pas mal de petits grains de beauté éparpillés. Eddy avait horreur des grains de beauté. Lui-même avait le malheur d'avoir le même type de peau que ce garçon : pâle et avec des petits grains de beauté qui ressortaient trop bien sur sa peau claire.

— Ta chambre est sympathique, commenta le garçon au bout de quelques secondes.

Eddy jeta un regard méfiant à sa chambre, se demandant si le garçon prévoyait de lui voler quelque chose ou bien de se servir après l'avoir étranglé. Il fut cependant rassuré de constater que physiquement, il semblait avoir l'avantage. Le garçon n'avait pas l'air d'être un grand sportif. Peut-être qu'il aurait des facilités pour le mettre hors d'état de nuire en cas de problème. Néanmoins, s'il s'en référait aux films de combat, parfois ce n'était pas le gabarit qui comptait. Ce type pouvait très bien être un champion d'arts martiaux !

Voyant que le garçon le fixait comme s'il était idiot, Eddy finit par se dire qu'il fallait qu'il prenne la situation en main.

— Ouais. Merci. Moi c'est Eddy, et toi ? demanda-t-il au garçon.

— Je croyais que tu t'appelais Edouard, répondit ce dernier.

Son hôte tiqua, agacé, puis répliqua.

— Eddy, dit-il simplement.

— J’entends tes parents t'appeler Edouard des fois, insista le garçon.

— Babin bouffon, tout le monde m'appelle Eddy. C'est mon blase, quoi !

— Je vois... dit simplement son interlocuteur en fronçant les sourcils. Puis, après quelques secondes : je préfère t'appeler Edouard.

— Eh ! Fais pas ton fouleck ! Tu m'appelles Eddy parce c'est comme ça, c'est tout. Et d'abord c'est quoi ton nom ? demanda je plus jeune, irrité.

— Parle-moi français, s'il te plait...

— Ta mère, répondit Eddy.

— Pas les mamans, on les laisse en dehors de tout ça, rétorqua le garçon.

Eddy soupira, ne commentant pas la dernière phrase : il fallait se montrer discret, et il sentait bien qu’il perdait déjà patience. Il allait rester poli, et après ce civisme de base, il allait s’enquérir du but de la visite de ce type.

— J’sais toujours pas comment tu t'appelles, dit-il au bout d'un moment.

— Vincent ne te parle jamais de moi ? s’étonna le garçon.

— Si, pour dire qu'il a marave sa gueule au boulet qui vit dans la rue. Tu t'appelles pas boulet, ni blaireau, ni connard, ni pédé, ni débile, ni dégénéré ? J’crois que j’en zappe, répliqua Eddy.

— T’as dû oublier bâtard, c'est son préféré, dit simplement le garçon.

— Peut-être. Tu m'gaves à pas répondre, acheva Edouard.

— C’est parce que c’est drôle de te voir taper du pied de plus en plus vite, répondit le garçon avec un grand sourire.

Eddy le regarda — de la pointe du crâne aux ongles des pieds — avec une moue dégoûtée. Ce gars était une véritable tête à claques. Comme on n’en faisait plus ! Malgré tout, même s'il semblait être un casse-couille de premier ordre, il n'avait pas l'air d'être un tueur à gages, un voleur ou quoique ce soit dans le genre ; contrairement à ce que lui avait dit Vincent. Par chance, ce dernier dormait chez une copine et ne pourrait pas se confronter à son ennemi de toujours. Dormir devait être un bien grand mot, songea alors Eddy en imaginant son frère s'envoyer en l'air avec une jolie blonde. Peu importe, le fait est que ce type n'avait pas l'air si mauvais que ça. Chiant, à la limite. Néanmoins, une petite voix dans la tête d'Eddy lui rappela que les rumeurs étaient rarement infondées...

— J’ai soif, dit le garçon en fixant Eddy, l'interrompant dans ses grandes réflexions.

— Je t'emmerde, répliqua ce dernier.

— D’accord, mais après m'avoir servi à boire.

— Tu me fous le seum avec tes trucs de relou, grogna Eddy en croisant les bras.

— Allez, sois gentil petit Edouard, j’ai pas envie d’essorer mes fringues pour me désaltérer, répondit le garçon.

Eddy se demanda s'il ne devait pas lui-même étrangler ce crétin qui lui prenait sérieusement la tête, mais il décida de jouer le jeu, un peu à contrecœur.

— Ouais, je t’apporte à boire, mais seulement si tu m'donnes ton prénom.

— Isidore.

— Argh ! Meskine pour toi ! T'as un nom de clébard ! s’exclama Eddy en éclatant de rire puis en se reprenant immédiatement, songeant que ses parents dormaient.

— Je me disais aussi que Vincent et toi n'étiez pas frères pour rien. Vous avez les mêmes réactions de débiles, répliqua simplement Isidore, ses yeux noirs jetant sans arrêt des lueurs qui le faisaient paraître espiègle.

Ce qu'il était à n'en pas douter.

— Ta gueule, dit le débile en question.

— J’ai toujours soif, railla l'invité.

Eddy soupira et descendit chercher un verre d'eau, sursautant à chaque éclair et coup de tonnerre qui frappait. Quand il revint dans sa chambre, Isidore n'avait pas bougé d'un poil.

— Merci beaucoup, dit-il en lui prenant le verre des mains et en savourant lentement chaque gorgée de liquide.

— Qu'est-ce que t'es venu foutre ici ? demanda Eddy, profitant du fait qu'Isidore était occupé à boire.

— Je t'ai vu, je suis venu, c'est tout, répliqua le garçon.

— Tu venais pas voir mon frère ? Et puis c’est pas une raison ! On s'connait pas, j'aime pas ta gueule, t'aimes pas la mienne, mon frère t'a cassé la tienne j'sais pas combien d'fois. Dehors c'est la fin du monde, il est presque deux heures du matin et toi t'étais planté dehors comme un con. C’est quoi l'truc ? marmonna Eddy en ayant la sensation de s'exprimer intelligemment.

Isidore lui adressa un drôle de regard, avant de répondre

— Nous ne nous connaissons pas. Je n'apprécie pas du tout ton frère et il me le rend bien. Mais je ne tire aucune conclusion hâtive te concernant. J'ai l'âge de faire ce que je veux, je n'ai pas à me justifier face à toi de ce que je faisais dans la rue aussi tard. Il n'y a aucun truc.

Puis il jeta son dévolu sur le mobilier, et reprit.

— Sans transitions, il n'empêche que j'aime bien l'ambiance qu'il y a dans ta chambre. C'est tout propre, sans rien qui dépasse et ça reste assez chaleureux. C'est étonnant. Je peux poser mon sac dans un coin et m'asseoir sur ton lit ?

— Euh... fit simplement Eddy, déstabilisé.

L'autre garçon prit cette absence de réponse pour une affirmation, et alla déposer le sac plastique contenant ses vêtements humides près de la fenêtre, s'installant sur le grand lit deux places, trônant à l'autre bout de la petite pièce contre deux murs ; un bureau et un placard l'avoisinant.

— J’aime pas trop ça, commença Eddy, comme si de rien était. J'aime pas, y a plein d'histoires qui circulent sur toi et ta famille, et mon frère a raconté plein de crasses sur toi aussi. J'ai pas très envie que tu restes assis — là — sur mon lit. Je veux que tu rentres chez-toi, poursuivit-il en prenant son courage à deux mains.

— Tu sais, la rumeur court, gronde, s'amplifie et ne part de rien, sinon de quelques préjugés et d'attitudes parfois mal interprétées. Tu devrais faire attention. Je sais ce qu'il peut se dire sur ma famille, contrairement à ce que tu peux croire. J'ignore d'où ça part et je trouve ça puéril mais c'est la vie, il faut éviter de s'en référer à ça. De toute évidence, quand on est un minimum intelligent on n'y accorde aucun crédit, déclama tranquillement Isidore.

— T’insinues quoi là ? gronda Eddy, qui avait surtout compris qu’on l’insultait sous couvert de mots pompeux.

— Je dois dire que ça me semble pourtant clair, répond l’invité en souriant.

— Eh ! Fais pas ta pute avec moi ! s’exclama — tout en silence, aucune crédibilité — le plus jeune, en contenant son envie de crier sur le débile qui avait prit ses aises, tranquillement assis sur son lit.

— Loin de moi cette idée. Il me faut même avouer que je n'ai jamais joué ce rôle-là avec personne, répliqua Isidore, ses yeux lançant des éclairs de jubilation.

— Disquette, tu me prends la tête ! Tu m'gaves à fond. Casse-toi et rentre chez-toi, tu me pètes les couilles. Bouge ! railla Eddy en pointant du doigt la porte de sa chambre.

C’était sa façon de dire que le garçon était vraiment un drôle d’oiseau, et qu’il ne savait pas comment se comporter face à lui.

— Ce n'est pas très respectueux de t'adresser à un aîné de la sorte. Et ce n'est pas gentil du tout de me virer de chez-toi, alors que je n'ai rien sur le dos et que le climat ne fait qu'empirer dehors. Tu me déçois, petit Edouard, gronda Isidore sur un ton faussement affectueux.

— M’appelle pas comme ça ! lança le plus jeune, désespéré, en levant les yeux au plafond.

— Chiale un bon coup. Après, ça ira beaucoup mieux, dit Isidore en posant son verre vide sur le bureau d'Eddy.

S'apprêtant à répliquer, le petit Edouard fut coupé net dans son élan par un éclair qui illumina intensément la pièce. Il fut immédiatement suivit d'un coup de tonnerre assourdissant qui fit bondir le jeune homme. Quelques instants plus tard, il n'y avait plus aucune lumière, que ce soit dans la pièce ou à l'extérieur.

— Coupure… de… courant... chantonna doucement Isidore.

Dans la pénombre la plus complète, n'entendant que les horribles bruits en provenance de l'extérieur et se sachant seul avec une personne de très mauvaise fréquentation, Eddy se mit à paniquer. Il n'osait pas bouger d'un poil, puis il pensa aussi aux monstres nocturnes et jugea qu'il serait bien plus à l'abri sur son lit. Il avança doucement en direction de sa cachette secrète sous les draps, cherchant son matelas du bout des doigts. Il s'affala rapidement dessus, s'éloignant le plus possible d'Isidore et s'installant en tailleur. Il était totalement apeuré.

— Tu vas bien ? demanda l'invité en sentant l'angoisse dans les gestes et dans la respiration de l'autre.

— Lâche moi ! marmonna difficilement Eddy.

— Tu veux que je te raconte une histoire pour te détendre ? questionna Isidore, goguenard.

— Mais va te faire foutre, pédé ! râla son hôte, d'autant plus terrorisé à l'idée que l'on puisse se moquer de lui.

— Non, non. Couche toi ! Je vais te raconter des histoires d'empereurs romains, tu vas adorer, annonça Isidore en prenant son ton le plus sérieux possible.

— Qu'est-ce que je m'en branle de tes conneries ! grommela Eddy, subitement exténué.

Isidore lui semblait plus pénible que des enfants en bas âge.

— Fais ce que je te dis, et fissa, ordonna gentiment l'aîné.

Le cadet laissa échapper un soupir et — après avoir vérifié que l’autre se trouvait à bonne distance —, ôta non sans crainte ses vêtements, économisant chaque mouvement. Il enfila son espèce de pyjama, un tee-shirt blanc associé à un caleçon noir et se coucha bien à l'abri sous ses couvertures, avec la ferme intention de rester sur le qui-vive pour surveiller ce voleur. De toute évidence, il ne pourrait pas fermer l'œil avec cette terrifiante tempête.

Sentant que son hôte était bien installé, Isidore commença à conter ses fables d'empereurs romains — dont il inventa la quasi-totalité —, mais peu importait puisque tout ce qui comptait, c'était que le petit trouillard se calme. Rapidement, le garçon endormit Eddy dans tous les sens du terme. Sa méfiance se perdit en même temps que le sommeil venait et l’adolescent ne se soucia plus de savoir si on l'étoufferait pendant son sommeil, ni même si on allait lui voler toutes ses affaires personnelles.

Le petit Edouard trouva le sommeil bien sagement, oubliant la tempête et omettant tout ce qui n'était pas cette voix calme qui racontait des sornettes qu’au final, il n'écoutait même pas tant que ça.

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