47. Comme de rien

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Lorsque tous les lâches ont quitté la taverne, Jacques ferme les portes et rabat les rideaux. Puis, il pose ses mains sur ses hanches pour lancer la discussion :

— Bon ! Il va falloir que nous décidions comment réagir.

— Plus la peine d’aller creuser par chez moi, lâche Martine en agitant la main. Je sais de quoi ces gens sont capables.

Je m’assois sur le tabouret à côté de Jésus pour écouter, incrédule face à la terreur qu’inspirent les trois hommes en noir. Jacques tourne en rond en récapitulant.

— Dans l’immédiat, si j’ai bien compris, notre homme cherche un œil. Et, la Punaise, il ne l’a pas trouvé ?

— Non, réponds-je. Il a regardé mon nombril quand il est arrivé, j’ai senti qu’il y avait un danger, alors je l’ai enlevé.

— T’as eu du flair.

— Au moins, il l’aurait tué, indique Christophe.

— Je n’ai plus trop envie qu’on le tue, indiqué-je.

— De toute manière, il cherche qui a ouvert une porte sur l’Enfer, pas seulement l’œil, explique Martine. Il a dit à Prévost qu’il fallait installer une vigilance sur tous les sites connus.

— Sauf que certains sites donnent aussi sur notre monde, rappelé-je. Ils ont forcément trouvé les corps de l’autre inquisiteur et de son apprenti. Même s’il n’y a plus rien pour les identifier, ils sont arrivés trop rapidement pour que toute trace du double-meurtre soit détruite. Il suppose que c’est eux.

— Elle a raison, acquiesce Martine.

— Mais ça ne résout... ça ne dit pas ce qu’il faut faire, souligne Christophe. Il faut réagir tout de suite.

— Non, le calme son père.

— Qu’est-ce qu’on risque ? demandé-je.

— L’enfermement à Sainte-Cécile, suppose Jésus. Ou bien d’être fouettés en public sur une roue en hommage à Êve. Ça dépend lesquels d’entre nous.

— Mais pour le moment, ils n’ont aucune preuve formelle, souligne Martine. J’ai bien vu son regard lorsqu’il a planté sa satanée aiguille. Il était persuadé que l’une de nous deux avait un œil. Et ça, ça a ébranlé ses convictions. Les deux prêtres dont ils parlent se fréquentaient, ils auraient pu inventer toute cette histoire pour faire fermer le Païen. Il faut que désormais, il s’en convainque.

— Ce qui n’explique pas la disparition des deux autres, rappelle Jésus. Et il sait que nous sommes allés à La Main.

— Ils sont morts, rappelle Martine en haussant le ton. Pas de preuve. Ça peut être une pure coïncidence.

— Donc, on ne fait rien ? s’angoisse Christophe.

— Non, décide Jacques. On ouvre ce soir pour le spectacle comme d’habitude. Il n’y a que les coupables qui changent de comportement.

— OK pour le court terme, soupiré-je. Et pour ce qui est de rentrer chez nous ?

— Ils ne vont pas surveiller le site des années durant si rien ne se passe.

Mes yeux foudroyés d’incrédulité traversent Jacques.

— Des années ?

— Nous en parlerons au shérif.

— Le shérif, toujours le shérif, m’agacé-je. On croirait que c’est Dieu quand tu en parles.

— Un peu de respect. Ce sont ses fils qui t’ont emmenée voir la guérisseuse, et c’est lui qui t’a conseillé d’aller voir Célestin. Jusqu’ici, il est quand même de meilleur conseil que moi.

Je pince les lèvres.

— C’est vrai, désolée.

— Bon ! lâche Jacques. On va dire que De Ribaucourt n’a rien trouvé, mais on ne lui enlèvera pas le doute. On n’aborde plus jamais le sujet et Fanny tu gardes ton compagnon enfermé, même quand tu te balades à poil dans la taverne. Il ne faudrait pas qu’il soit aperçu par une vitre. Christophe, tu vas retrouver Valérie, offre-lui un bouquet, ne te préoccupe que d’elle et de toi. La Punaise, repose-toi, tu as une longue soirée qui t’attend. Moi, je vais démouler, car tout ça me fait chier.

Il prend la direction du jardin, nous laissant en plan. Jésus questionne :

— Bon ben, nous on fait une belote ?

— À trois, c’est chiant, répond Martine.

— Mais non, lui sourit Jésus. Quand on jouera ensemble je te ferai signe en te faisant du pied.

Son amante éclate d’un rire gêné. Nous nous installons à une table et elle demande :

— Comment vont les jumeaux ?

— Aucune nouvelle, réponds-je. Le spectacle les a un peu refroidis.

— Ah ? Je me ferai mon idée ce soir, alors.

Le soir tombe sur Saint-Vaast. Nous avons lustré les vitres, Jacques est parti trouver le shérif, mais il est revenu sans lui.

La foule s’amasse à l’intérieur. Depuis mon observatoire, je me demande si les trois ecclésiastiques seront poussés par la curiosité. Dans la foule, Jacques m’a dit qu’il y avait des gens de La Montagne, un hameau entre Port-Briec et Saint-Vaast. Ernest Paul, le propriétaire de la Goutte Blanche est arrivé parmi les premiers. Elégant dans son costume, il discute avec le Maire, comme deux hommes d’affaire au sens moral irréprochable. Lenoir, mon couturier, est venu avec sa fille aînée et sa femme dont l’air austère indique qu’elle n’est pas à sa place. Ils sont assis dans le fond, près de la porte, tendus et mal à l’aise. La lavandière entre à son tour, et à ma grande surprise, c’est la femme de l’ébéniste qui l’accompagne. En apercevant Martine, elles choisissent de s’installer à côté d’elle, pour se sentir protégée. Aussitôt, la guérisseuse leur fait la causette, et les met en confiance. Elle fait signe à Christophe de leur apporter un cocktail pour les détendre.

Lorsque Christophe est prêt, que chacun est assis, il pose sa main sur l’épaule de Jésus. Je plonge mes mains dans la magnésie, tamponne mes bras et mes jambes. Les lumières s’éteignent et les rumeurs se taisent. Mes jambes enlacent la barre, les premières notes s’envolent, puis enfin le néon rose révèle ma silhouette. Ma queue de pie magenta brille et voltige après mes envolées de jambes. Il me semble entendre l’exclamation émerveillée de Martine. Douce, tendre et sensuelle, je décroche les mâchoires sans toucher terre une seule fois. Lorsque ma jupe se détache, elle flotte au libre hasard vers mes admirateurs. Mes pieds se posent avec la légèreté d’un chat sur la scène. Mes hanches dessinent des cercles langoureux, pour reposer mes bras. Je m’assure que chacun est captivé. Lenoir est trop loin pour que je lise son air. Martine me regarde avec des yeux d’enfant émerveillé, tandis que ses voisines de siège restent sur la réserve. La musique divine de Jésus annonce la fin de la première partie. Mes doigts s’emparent de la barre et je décolle avec délicatesse, puis tournoie jusqu’à ce que la lumière me fasse disparaître.

Les lumières blanches font cligner les yeux de la foule. Martine pose sa main sur le bras de la femme de mon ancien amant pour la prendre à partie et faire l’éloge de ce qu’elle vient de voir. La lavandière a l’air d’opiner, mais pas ma rivale brune.

Je troque le corset rose pour le noir échancré au nombril avec les deux grandes ailes de plumes noires. Les mains repoudrées, la soif étanchée, je glisse au sol dans l’obscurité. Lorsque les néons bleus me révèlent, mes poignets semblent attachés. Je mime le plaisir, la fièvre du désir jusqu’aux premières lueurs oranges. Je tournoie, pieds vers le plafond, libère mes attaches, puis Christophe entame le jeu entre le bleu érotique et l’orange torride. Entre caresses sensuelles et pirouettes, je déplume mon buste, pour me jouer des spectateurs qui n’attendent que de voir tomber mon string. L’impatience les brûle tous en silence chaque instant où j’ondoie langoureusement. C’est un réel plaisir de jouer ainsi avec leur libido. Enfin il tombe et mon corps vient se lover contre la barre, comme à la recherche d’un réconfort. Mon corps tout entier dessine des vagues contre elle, puis face aux spectateurs.

Les notes appellent à elles seules la fin du spectacle, et les lumières s’éteignent. J’enfile rapidement mon string. Comme les deux précédents soirs, la foule se dresse dans un ban de sifflets et d’applaudissement. Même les femmes se sentent obligée d’imiter le sexe opposé en se levant. Martine s’écrie sans cesser de battre des mains :

— Super ! Super ! Super !

Je crie dans sa direction en regardant la lavandière :

— Alors ? Vous en avez pensé quoi ?

— Inattendu, répond la lavandière. C’est spécial.

La belle brune ne commente pas. Trop épuisée pour engager une conversation à tue-tête, je réponds à mes admirateurs qui trinquent à ma santé. Lenoir disparaît malheureusement sans me laisser le temps de connaître son avis. Puis, lorsque les premiers clients s’en vont, la foule se dissipe. Une fois que nous sommes seuls, je pousse la herse. Jacques me dit :

— Tu pourrais couvrir tes lolos, la Punaise.

Je remets mon corset ailé. Jacques fermant la porte à clé, je laisse mon troisième œil affleurer. Martine, jusqu’ici occupée à couvrir la bouche de Jésus de petits bisous, me rejoint en s’exclamant d’une voix aiguë :

— Mais c’était génial !

— C’est vrai ? Tu as aimé ?

— J’ai adoré ! Le final nu, il faut oser. Moi, je n’oserais pas devant autant de monde ! Surtout des inconnus.

— C’est plus facile d’être nue devant cent inconnus que devant quelqu’un qu’on connaît. Genre mon père, mes frères, jamais je n’oserai.

— Comme je te comprends. Mais quelle souplesse ! Quelle force !

— Qu’en ont pensé les autres filles ?

— La blonde, je ne me souviens plus de leurs prénoms, elle a dit que tu étais douée. Par contre, la brune, je pense qu’elle a été choquée, il va falloir du temps pour qu’elle s’en remette.

— Ah…

— Je pense que tu es tombée sur une ville idéale. Saint-Vaast, c’est une ville moyenne et côtière. Je trouve que les gens ont du recul par rapport à la religion. Tu n’as pas ça dans les petits villages. Et à l’inverse, les grandes villes comme La Main sont dominées par une bourgeoisie très croyante et austère.

— Elle est aussi au Païen, indique Jésus. C’est notre taverne qui veut ça. Les gens qui viennent ici savent pourquoi ils y viennent. Il y a toute une frange de Saint-Vaast que tu ne verras jamais ici.

— Alors Fanny, me sourit Martine en posant sa main sur mon bras. Il faut que je te dise : il y a un bel homme amoureux fou de toi. Pendant toute la soirée après le spectacle, il ne t’a pas lâché du regard.

— Comme tous les autres.

— Non mais lui, ça se voyait, je suis allé le voir, il m’a dit : elle ne me sort pas de la tête, cette fille c’est un joyau.

— C’était qui.

— Un beau brun, costume gris, avec petit gilet à carreau coloré, les cheveux en arrière, super bien coiffé…

— Ernest Paul ?

— C’est ça, il m’a dit qu’il s’appelait Ernest.

Jésus éclate de rire. Martine se sent gênée :

— Quoi ? C’est quoi l’histoire avec lui ?

— C’est le patron de la maison close, confié-je. Il a refusé que je danse si je ne couchais pas.

Martine met ses doigts devant la bouche, gênée. Je m’éclipse :

— Bon, je vais me rincer et mettre une chemise sèche. J’arrive pour les comptes.

— À tout de suite.

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