37. La lointaine cousine

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Si le sommeil a eu du mal à venir, le soleil a le mérite de me réveiller. Lorsque j’entrouvre les yeux, les deux jumeaux assis en train de grignoter des fruits secs, sont occupés à m’observer.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Nous te regardions dormir, c’est tout, répond Urbain.

— Tous des pervers, grommelé-je.

Je quitte mon sac, puis vide ma gourde d’eau à grandes gorgées avant de la remplir. Il fait plutôt bon, il est donc préférable de reprendre la route. Je mange quelques fruits secs, et après une escale derrière le rocher, je retrouve Marmiton.

— Bien reposé mon grand ? On va remettre le mors ? — Il secoue la tête quand j’approche mes mains. — Allez, ne sois pas chien ! Tu m’aimes bien, non ?

Je lui tapote l’encolure jusqu’à être bien contre lui. Rapidement, je passe le filet. Il recule, mais je reste accrochée. Il se retrouve avec le mors sous la bouche. Les jumeaux rient, et cela semble vexer Marmiton qui s’immobilise. Je replace le mors entre ses lèvres, puis referme les attaches. Il secoue la tête, mâchouille le métal, et Daniel se moque :

— Pas mal ! Il reste la selle !

Je tire mon âne jusqu’à sa selle.

— Tu ne bouges pas.

Je pose le tapis sur son dos, prends la selle à deux mains et lui jette dessus. Marmiton fait un pas chassé, puis part en trottant. Les jumeaux éclatent de rire. Heureusement, la selle ne tombe pas. J’avance doucement.

— Allez ! Sois cool, Marmiton.

Il a les oreilles droites, un air bien plus farceur que farouche, cependant, il me laisse le sangler. Mon pied glisse dans l’étrier, puis me hisse sur son dos.

— Il reste la jument de Jésus, me dit Daniel.

— Ben fais-le toi-même si tu trouves ça drôle !

Bien décidée à ne pas bouger, je regarde faire les jumeaux. Dix minutes après, nous sommes à nouveau en route. L’énergie pleins les pâturons, nos montures ne résistent pas à un petit galop.

Le soleil nous accompagne, nous hâle, et nous fait vider nos gourdes. Les bouches des chevaux écument. Daniel s’agace :

— Il n’y avait pas une ferme avec un puits ?

— Nous n’avons pas dû longer le bon sentier, répond son frère.

— Nous sommes perdus ? questionné-je.

— Non, les deux mènent à Sainte-Martine, me rassure Urbain en regardant sa boussole. Nous y sommes dans quelques minutes, nous allons croiser les premiers cueilleurs.

Je remets ma chemise dans mon pantalon. En effet, après quelques minutes, nous croisons cinq femmes en jupes longues occupées à effeuiller des buissons alignés. Elles s’arrêtent pour nous regarder avancer. Les jumeaux leur octroient un bonjour auquel elles répondent par un simple geste. Lorsque nous sommes assez éloignés, je dis :

— Il y a tellement peu de végétation, je trouve ça triste de leur arracher les feuilles.

— Ce sont des buissons cultivés pour Martine.

— C’est la guérisseuse ?

— Oui.

Les premières maisons de Sainte-Martine-du-Désert nous apparaissent au détour d’un roc. Elles encerclent une petite colline desséchée. Le village est bâti en bois et en pierre enduite de blanc. Des éoliennes tournent dans le vent. Les gens cultivent leur jardin, des petits carrés verts au milieu de la poussière. Tous lèvent la tête vers nous. Les jumeaux adressent des bonjours joviaux jusqu’à ce que nous parvenions au sommet, au pied d’une maison de pierre à laquelle se sont greffés des extensions en bois au fil du temps. L’aménagement lui confère un air massif et important. De surcroit, le village semble s’être construit autour. Deux petits garçons viennent à nous, alors Urbain descend de cheval et leur tend à chacun une pièce :

— Vous gardez les chevaux et vous en aurez d’autres.

Il fait apparaître un troisième franc derrière l’oreille du gamin qui le regarde avec émerveillement.

— Vous êtes des magiciens ! s’exclame le second.

— Juste un peu, sourit Daniel.

Nous descendons de nos chevaux. Jésus glisse de la selle au moment où une cinquantenaire aux cheveux blonds et blanc apparaît.

— Urbain ! Daniel ! Quelle surprise de vous revoir.

— Bonjour Martine, répondent-ils en chœur.

— Et que j’aime ne plus vous voir dans ce vilain uniforme.

Elle les embrasse, tandis que j'observe sa grande robe ample et ses nombreux colliers façon hippie. Son visage est marqué par le soleil et les rides de ses yeux sont prononcées. Urbain lui dit :

— Martine, nous t’avons amené des amis.

Elle dévisage aussitôt Jésus et répond avec un air navré :

— Je ne fais pas repousser les jambes.

— Vous me brisez le cœur, rit Jésus.

— C’est pour Fanny, rectifie Daniel avant de murmurer. Une créature s’est logée dans son ventre.

— Et bien allons voir ça ! Entrez tous !

Nous pénétrons dans l’habitation. Les ouvertures invitent les courants d’airs chauds dans l’extension en bois.

— Installez-vous, les jumeaux. Nous viendrons boire une limonade dès que nous aurons fait sortir ce petit intrus. Fanny ? Je peux te tutoyer ?

— Oui.

— Par ici. Désolée, je tutoie tout le monde.

Je la suis pendant que les jumeaux et Jésus s’installent dans un petit salon de fauteuils dépareillés. À l’intérieur de la pièce à laquelle elle me conduit, se trouve un lit d’auscultation, de nombreuses fleurs dans des pots suspendus. Une fontaine coule à travers le mur et emprunte des gouttières de bois qui fuient vers l’extérieur afin d’irriguer le village. Le bruit de l’eau qui coule apporte une sérénité à la pièce. C’est surprenant de couleur et de verdure, et très ombragé. La pierre épaisse qui compose sa maison gardant la fraîcheur, il y fait bien meilleur qu’à l’extérieur.

— C’est apaisant, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Assieds-toi.

Je m’assois sur le lit d’auscultation près du sol, et elle s’installe dans un fauteuil en osier rempli de coussins. Elle croise les jambes et se penche vers moi comme une confidente :

— Alors Fanny ! Qu’est-ce qui t’amène ici ?

— Ben une saloperie dans mon ventre. Comme l’a dit je ne sais plus lequel jumeau. J’ai un œil qui loge dans mon nombril.

Elle écarquille les yeux.

— Ah oui ! Quand même ! Et bien, nous allons voir ça. Si tu peux, du coup, ouvrir ta chemise et t’allonger. Tu veux un verre d’eau ?

— Volontiers.

Elle se relève et part remplir un verre à la fontaine du mur, tandis que je déboutonne toute ma chemise avant de m’allonger. Lorsqu’elle revient, elle balbutie :

— Mais ! Tu… Tu n’es pas d’ici ! Je veux dire, tu viens d’un autre monde !

— À quoi vous voyez ça ?

— Le soutien-gorge synthétique ! Le tatouage de cosmonaute !

— Vous venez aussi de mon monde ? !

Elle met le bout des doigts devant sa bouche. Elle sautille sur place, et en renverse le verre d’eau. Confuse, elle le pose, puis ses deux mains se repositionnent devant sa bouche sans voix. Elle s’exclame :

— Je n’y crois pas ! Je n’y crois pas ! Tu es bloquée aussi ?

— Oui. Depuis un mois et un jour.

— Un mois ? ! Nous sommes en quelle année ?

— 2018.

— J’ai cinquante et un !

— Ans ?

Ses épaules se baissent. Elle s’assoit sur le bout de son fauteuil, puis me confie :

— Ça fait vingt et un ans que je suis ici.

— Vous avez loué un appartement maléfique ?

— Non. Tu peux me tutoyer. Tu as loué un appartement maléfique ?

— Oui. Première nuit dedans, et hop je me suis retrouvée au milieu des marais, au sud de Saint-Vaast. Pas vous ? Pas toi ?

Elle secoue la tête avant de prendre une inspiration

— Non. Et tu sais comment repartir ? — A mon tour de baisser le menton. — C’était le jour de mes trente ans. Octobre 97. Je rangeais des médicaments homéopathiques dans la cave de l’immeuble… J’étais pharmacienne. Et pour fêter mon anniversaire, mes collègues ont fermé la porte. Youhou ! Ça les faisait bien rire, jusqu’à ce que tout d’un coup, je ne les entende plus. Ça m’a effrayée, mais en même temps, je pensais que cela faisait partie de leur blague, alors j’ai attendu. Comme ça, les bras croisés, genre sévère. Après quelques heures, j’en ai eu assez d’attendre. Je leur criais que ce n’était pas très malin, que ce n’était pas marrant. Je voyais le soleil sous la porte, je me disais : mais c’est quoi cet éclairage ? Mais qu’est-ce qu’ils essaient de me faire croire ? Je ne suis pas du genre à rester sans rien essayer. J’ai pris le diable, je l’ai mis sous la porte, et je l’ai dégondée. Alors là, stupéfaction. Au lieu d’avoir le vieux couloir qui pue la cave, il y avait le désert. Là, j’ai su que ce n’était pas une blague, qu’il s’était passé quelque chose.

— Je sais ce qui passe par la tête à ce moment. Et la porte donnait sur le désert ?

— Oui. J’ai fait construire autour après. C’était juste le renfoncement là. Il y avait juste cette sorte de chapelle avec la petite source d’eau, et mes médicaments à l’intérieur.

— Et vous avez… Et tu as mangé des médicaments pour survivre ?

— Je n’ai jamais osé bouger d’ici. Au bout de deux jours c’est un fermier qui a fait une halte et qui m’a rencontrée. Il m’a emmenée chez lui. Pour faire court, son gamin avait de la fièvre, un gros hasard. J’avais un tube d’aspirine sur moi, et j’ai fait dissoudre dans un peu d’eau. La fièvre est tombée tellement vite que j’ai été nommée guérisseuse… ou sorcière, ça dépend des gens. Comme j’avais espoir de retourner chez-moi, je voulais dormir dans la chapelle. Le fermier a accepté de m’aider à aménager une petite habitation autour de la fontaine, et de bouche à oreille, ils sont venus me voir pour les guérir en échange de vivres. La plupart du temps, c’était des trucs bénins. Niveau homéopathie j’étais garnie, donc ça s’est construit. Et le stock diminuant j’ai envoyé des commis chercher des graines de plantes, et aujourd’hui, nous les faisons pousser ici pour nous soigner, et tu vois, j’ai une petite communauté. Raconte-moi ton histoire maintenant. Comment tu es arrivée ici ? Comment tu t’es intégrée ?

— Et bien. J’ai trouvé un travail dans une petite ville. Une fois l’essai concluant, j’ai cherché un appartement à louer. Mes parents m’ont aidée à emménager…

— Tu as quel âge ?

— Vingt-et-un.

— Tu es née en ?

— En 1997.

— L’année où… Donc tu es plus jeune que mes fils. Le premier avait six ans, donc il a vingt-sept. Et le second, il a vingt-quatre… Il ne doit même pas se souvenir de moi. Il avait trois ans. — Elle mange ses lèvres, les yeux humides. — Excuse-moi, je t’ai interrompue. Et donc cet appartement ?

— Et bien, je suis allée boire un coup après que mes parents soient partis. J’ai dragué un mec mignon. Quand je suis rentrée, je me suis couchée, et je me suis réveillée dans une station de train désaffectée.

— Dans la station ?

— Mon appartement n’était plus dans un immeuble, mais à l’étage de la station. J’avais tous mes meubles. Heureusement, car du coup, j’avais une petite réserve de nourriture.

— Ça c’est bien.

— Et en fait, il y avait un train qui passait tous les deux jours. Après une semaine, j’ai pris le train en marche et il m’a amené à Saint-Vaast. J’étais en short et débardeur. Dès que j’ai posé le pied sur le quai, j’ai été arrêtée pour atteinte à la pudeur.

— Ils sont encore très marqués par la religion. Et ici, c’est une religion assez austère.

— Carrément ! Bref, pour survivre et trouver de l’argent pour payer la contravention, j’ai trouvé un tavernier très sympa et je danse en sous-vêtements, ça rapporte pas mal.

— Finalement, j’ai eu de la chance.

— Je préfère mon sort. Je ne me plains pas. Il y a pire.

Je désigne mon nombril d’un regard. Elle se penche.

— Il y a vraiment un œil là-dedans ?

Mes muscles laissent l’œil émerger. Martine balbutie :

— Incroyable ! Mais comment tu as découvert que tu avais ça ?

— En essayant de retourner dans notre monde. La station était désaffectée car l’Église a fait fermer les mines vers lesquelles elle envoyait. Jésus, moi, et le fils du tavernier qui m’héberge, nous sommes allés explorer la mine. Jésus et moi sommes parvenus jusqu’à une salle, avec une sorte de petite colonne au milieu. Et quand on appuie dessus, la salle change de monde.

— Notre monde ?

— Je ne serai pas là, si c’était le cas.

— Évidement.

— Non, c’est un monde où il neige de la cendre. Une espèce de grand temple, et il y a des yeux montés sur trois tentacules, dégoûtants. Jésus et moi, nous nous sommes enfuis à une vitesse ! Mais soit un œil est passé en même temps que nous, soit il est venu après, et il a retrouvé notre trace. Pourquoi moi plutôt que Jésus ? Je ne sais pas, mais il a choisi mon nombril. Je me suis réveillée une nuit, il avait ses tentacules plantés, je pissais le sang. Et il est entré définitivement.

Mon parasite semble regarder la pièce tout autour. Martine me dit :

— Vu d’ici, c’est plutôt rigolo. Et il te fait mal ? Je ne te cache pas que je ne sais pas quoi faire, mais par curiosité ?

— Non. J’ai eu un hématome quelques jours, mais… Et les tentacules sont tendus profonds, par-là, par-là, et par-là. Mais je ne les sens plus. Je suis plutôt en bonne santé, pour le moment. Je ne sais pas ce que c’est, ni ce que ça fait. On ne sait pas si c’est un animal, un démon, ou même l’œil d’un démon qui observe à distance…

— Soit c’est un être vivant, il a un but. Soit c’est un objet et dans ce cas il a une utilité.

— Je pense, en tout cas, que ce monde a un lien avec les passages entre les différentes réalités. L’Église et les yeux sont entrés en guerre, car dans leur monde, il y a plusieurs salles qui sont reliées par des passerelles, et que la passerelle pour aller dans ce monde a été détruite. Et les yeux, enfin nous le pensons, ont installé un épouvantail à l’entrée. C’est un crâne humain sur un pieu. Et une pancarte vibre et provoque une peur atroce. Jésus a touché la pancarte, ça n’a rien d’êvanique.

— Tu penses que l’Église connaît ces passages possibles ?

— L’homme qui avait l’appartement où je suis arrivée était de ce monde, apparemment. Et sa femme et ses enfants étaient dans notre monde. Il n’a pas pu les rejoindre. L’Église a fait fermer la mine et l’a interné dans un asile. Il est mort de vieillesse en essayant de s’enfuir. Peut-être que j’ai trop regardé la télévision, mais je suis persuadée que l’Église a voulu le faire taire. Mais Jacques dit que c’est tellement facile de tuer quelqu’un ici, que je ne sais pas pourquoi ils se sont embêtés.

— Le meurtre est proscrit par l’Eglise, je pense que c’est une valeur qu’ils respectent. Il y a non loin d’ici un ancien champ de course de chevaux. Il a été abandonné et l’Église a entouré le site de squelettes sur des croix êvaniques.

— Comme la mine !

— Ça vaudrait peut-être le coup de jeter un œil.

— C’est loin ?

— Non. Une bonne heure à cheval quand même.

— Il faut que nous y allions.

— Et pour lui ?

Elle désigne l’œil qui la dévisage.

— Ça attendra. — Mes abdominaux l’obligent à rentrer. — Dans notre monde, il y a des chirurgiens experts.

Une fois levée, je noue ma chemise et gagne la pièce extérieure où mes amis attendent.

— Debout les garçons !

Mon entrain surprend les jumeaux. Jésus demande :

— Il est enlevé ?

— Non ! Mais Martine est de mon monde. Et elle m’a donné un indice pour rentrer chez nous. Il y a un site interdit d’accès par l’Église. Je vais aller le visiter. Qui a les couilles pour m’accompagner ?

Piqués dans leur égo, les jumeaux se lève. Jésus me sourit :

— Une nouvelle aventure ! Peut-être que j’aurai le droit à mon œil, ce coup-ci.

— Il ne me permet pas de voir, indiqué-je.

— Parce qu’il ne s’est pas mis au bon endroit.

— Tu es aveugle ? réalise Martine.

— Et chauve, c’est ça le plus terrible, répond-t-il.

— En plus d’être cul-de-jatte, marmonne-t-elle.

— Je vous crois, mais je ne peux pas le certifier sans le voir de mes propres yeux.

— Tu as une sacrée détermination.

— Non. De la résignation, c’est différent.

Elle opine du menton, je les interromps :

— Assez discuté ! On y va ! Allez !

Les jumeaux aident Jésus à descendre, puis nous retrouvons les deux garçons et nos chevaux. Martine ordonne avec sévérité.

— Amenez-moi Tarzan, s’il vous plaît.

— C’est quoi Tarzan ? demandé-je.

— C’est un poulain qu’on m’a offert. Il est magnifique ! J’ai eu envie de l’appeler comme ça.

Les gamins reviennent avec un petit cheval blanc. Martine enlace sa tête et lui fais des câlins. Elle lui demande si ça va aujourd’hui, puis lui parle comme à un enfant, en lui annonçant qu’elle va le monter. Assis sur nos selles, nous attendons qu’elle le prépare. Sitôt qu’elle a posé le tapis, elle le monte à cru en remontant sa jupe au-dessus de ses mollets. Elle me sourit :

— Ne regarde pas mon épilation, jeune fille.

— Je ne regarde pas. Mais nous te suivons.

— Et bien c’est parti !

Elle fait avancer son étalon et me dit :

— Il est mignon, ton âne.

— Il est un peu con, par intermittence.

— C’est normal, c’est un âne. Mais c’est plus sympa qu’une voiture.

— Ah ça !

— Je suis sûre de ne plus savoir conduire.

— Mais si, ça ne s’oublie pas.

— Ne tirons pas de plan sur la comète. Nous ne sommes pas encore sorties de là. Mais te rencontrer me redonne de l’espoir.

— Je suis coincée aussi.

— Oui mais, à deux, on trouvera peut-être plus facilement la réponse à comment repartir. Et c’est possible puisque tu m’as dit que ton Monsieur avait sa femme dans notre monde.

— Oui, c’est possible.

Nous éloignant du village, je retrousse les manches, noue les pans de ma chemise au-dessus du ventre et déboutonne le col. Martine ne peut s’empêcher de me complimenter :

— T’es super mignonne.

— Merci.

— Et musclée.

— La danse et le régime.

— Moi, je suis vieille. Mon mari a dû se remarier. Mes enfants sont peut-être mariés.

Elle fait une moue dépitée et résignée.

— Sans doute. Mais si vous les revoyez, vous pourrez leur expliquer.

La conversation se poursuit. Il y a longtemps qu’elle n’avait pas parlé de ses enfants ni de son mari à quelqu’un. Elle a été incapable de trouver dans les villageois, ni même les visiteurs de plus en plus nombreux, quelqu’un pour remplacer ce vide. Au début, l’espoir de repartir a mis une barrière à toute nouvelle relation. Elle parvient facilement à imaginer les retrouvailles avec son mari, qu’elles soient tendues parce qu’il s’est remarié, ou fusionnelle parce qu’il se sera astreint à une attente romantique. Elle se demande comment il a vieilli, s’il a des cheveux blancs. Des larmes coulent quand elle évoque ses enfants. Parce qu’en aucun cas, elle ne les reconnaîtra. Ils sont adultes, ils auront peu ou pas de souvenir d’elle. Tout ce qu’elle aurait pu construire avec eux n’a jamais eu lieu. Martine cesse quelques minutes son monologue lorsqu’elle me fait pleurer. Elle me raconte alors les souvenirs gais qu’elle a gardés d’eux. Des passages de vie tout bête, mais tout aussi émouvants.

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