Rien qui sorte de l'ordinaire (première version)

8 minutes de lecture

Premier entretien


Il est 9h48. Je me tiens bien droite dans le hall face à la réceptionniste, feignant un calme que je ne ressens pas. Tout est blanc et épuré, d’une propreté dérangeante, d’une clarté qui m’abîme les yeux. La réceptionniste me jette des regards tantôt nerveux, tantôt glacials, comme si elle ne savait pas pas quoi faire de moi. Déjà, à mon entrée, lorsqu’elle m’a aperçu, je l’ai senti se raidir, se préparer inconsciemment à appeler la sécurité. J’ai pris l’air aussi innocent que possible, me forçant à marcher de manière décontractée jusqu’à elle. La sécurité, discrète, aux alentours, m’a observé avec le même zèle et le même calme que pour tout le monde, mais peut-être sont-ils plus entraînés à cacher leurs émotions.

Elle finit par me donner un étage, un ascenseur à prendre, une direction dans laquelle allait. Je sens son attention sur mon dos, tout autant que celle, plus diffuse, des gardes. Une fois dans l’ascenseur, je me permets de souffler tout en dégageant le col de mon chemisier d’un doigt. Je regrette presque le tailleur, mais je retiens les mots de ma mère, martelés si souvent : “Sois fière de ce que tu es. N’aie pas honte. Habille-toi pour leur montrer qui tu es.” J’inspire profondément à mon étage. Temps d’y aller.

Bien entendu, je ne suis pas la seule candidate. Nous sommes quatre en tout, venant de tous les horizons. Et à leurs têtes, je sais que je pars déjà avec du retard. Mais mon CV est en or. J’ai confiance.



Deuxième entretien


“Entrez, entrez… hum, asseyez-vous.”

Quelque chose dans l’attitude bourrue de mon interlocuteur me fait comprendre que cela ne va pas bien se passer. Il regarde mon CV plusieurs fois sur sa tablette. Fait défiler le tout, mine de relire, me regarde avec un grand sourire, mais toujours sans rien dire. Le silence commence à peser, maintenant. Je me permets de m’éclaircir la gorge, très discrètement. Il sursaute, alarmé.

“Bien, bien, bien, marmonne-t-il aussitôt. Votre parcours est… très impressionnant. Vraiment. D’excellentes études et d’excellents résultats, oui, quelques stages où vos employeurs ne crachent pas sur vos mérites, hm… On ne s’attend pas à…”

Il bafouille, hésite. Se reprend enfin. Se force à prendre du café.

Le reste de l’entretien sera un simulacre parfait. Je sais qu’on ne me recontactera pas.



Troisième entretien


Lorsque j’entre, j’entends distinctement l’un de mes trois juges en charge de l’entretien glisser à un autre :

“Qu’est-ce que c’est que ça ?”

Je fais mine de n’avoir rien entendu. Je m'assois là où on me l’a indiqué, réponds aisément aux différentes questions. Ma veste me serre les épaules, je commence à suer dans le dos, le col de mon chemisier me gratte, mais je prétends être bien. Je suis très douée pour prétendre ne rien ressentir. Celui qui a murmuré ne m’a toujours pas adressé la parole, n’a toujours pas posé de questions. C’est à peine s’il semble suivre l’échange pourtant fort intéressant que j’ai avec les deux autres. Ses yeux fixes sur moi finissent par me troubler un tantinet, ma voix hésite légèrement dans une réponse. Il s’engouffre dans la faille.

“Vous auriez pu tout mettre sur votre CV. Ca se fait, vous savez.”

Son voisin le tance d’un coup de coude. La troisième personne lève brièvement les yeux au ciel. L’entretien reprend, mais le charme est brisé. L’énergie qui l’animait jusque-là s’est dissipée. Lorsque je m’en vais, c’est la tête un peu basse. Dans mon dos, j’entends des murmures exaspérés.



Septième entretien


Elle me jauge en silence. L’entretien s’est bien passé, elle a paru satisfaite. Je la sens bien. Elle hoche la tête à mon encontre.

“Je vais être franche avec vous : mon supérieur ne voudra probablement pas. Même si vous êtes la meilleure candidate jusque-là. Et je n’ai pas besoin de vous expliquer pourquoi.”

Elle pousse un long soupir.

“Désolée. Je ferai tout pour que ce soit vous.”

Je la remercie chaudement. Une telle honnêteté, même aussi brutale, est comme un bain de jouvence.

Mais lorsque je m’en vais, je crois l’entendre murmurer une insulte. Mes oreilles me jouent des tours, finis-je par décider.

Je reste toujours aussi douée pour prétendre ce qui m’arrange.



Quatorzième entretien


Un employé refuse de me laisser entrer. Il me dépasse de deux têtes, et doit faire le double de ma carrure.

“Qu’est-ce que tu veux toi ? Dégage.”

J’insiste, j’essaye de lui expliquer, de le convaincre me laisser passer. Son supérieur finit par arriver, demande ce qui se passe avec un ton colérique envers son employé. Avant que son attention finisse par tomber sur moi. Il m’examine, de haut en bas, et je frémis presque, effrayée par son expression. D’un coup, c’est moi la cible de sa hargne. C’est avec une difficulté manifeste qu’il se retient de me cracher au visage, et me demande avec une froide politesse ce que je viens faire là.

J’explique que je viens pour un entretien. L’employé rigole, son supérieur le fige d’un seul regard. On vérifie mon identité, mon CV. Le supérieur hoche la tête et me dit qu’il va vérifier tout cela.

Lorsqu’il revient, il m’annonce que le poste a déjà été pourvu. Je souris et m’excuse du dérangement en m’inclinant légèrement. Tous mes vêtements me serrent et rendent la manoeuvre désagréable, mais qu’importe. Je m’en repars le pas léger.

J’ai envie de hurler.



Vingt-troisième entretien


On approche de la fin. Je suis aux anges. Mon futur employeur rigole avec moi, lance des blagues, me pose des questions pointues et me félicite de mes réponses immédiates et précises. Il se dit légitimement impressionné par mes compétences.

Vient la question du salaire.

Il m’annonce, toujours goguenard, la moitié de ce qui était prévu sur l’annonce.

Je cille. Je lui demande si j’ai mal lu l’annonce, mais, sérieux, il répond que non, non, effectivement.

“Mais je ne peux pas vous mettre au même salaire que les autres, vous comprenez. Cela ne fait pas sérieux.”

Je cligne des yeux plusieurs fois. Je ne sais quoi répondre. Je souris timidement, hoche la tête. Bien sûr que je comprends. Bien sûr. Nous nous saluons amicalement, et je m’en vais avec une impression de vertige qui refuse de s’en aller. J’ai envie de vomir.

Je sais déjà qu’il ne me recontactera pas.



Cinquante-huitième entretien


Mon interlocutrice ne cache pas son dégoût. Dès qu’elle a posé les yeux sur moi, tout son être a paru se révulser. C’est avec une hostilité manifeste qu’elle a appelé mon nom, m’a enjoint à m’asseoir, m’a posé des questions acerbes et de principe. J’ai répondu par pur automatisme. Je feins encore de ne rien voir, mais je suis lasse. Si lasse.

“Bien.”

Sa voix claque, sèche et froide.

“Nous allons étudier attentivement votre demande. Sachez toutefois que je ne suis pas… impressionnée.”

Elle désigne mes habits avec une moue désapprobatrice.

“Et honnêtement, je ne comprends pas vous teniez à venir ainsi en entretien. Je comprends bien que c’est… normal pour vous, mais si vous voulez vraiment faire bonne impression, vous avez tout faux.”

Je ne jette qu’un coup d’oeil à ma veste impeccable, ma chemise d’une blancheur immaculée. Je touche mon tailleur du bout des doigts, appréciant son textile doux et délicat. Je feins un petit sourire penaud, mais elle n’en a cure.

“Vous pouvez y aller.”

Mon visage reste figé sur ce sourire. Je sors d’un pas mécanique, l’esprit vide. Ce n’est qu’une fois dehors que je me rends compte des larmes qui gouttent de mon menton.



Quatre-vingt-treizième entretien


Je regarde la table qui me sépare de ma vis-à-vis sans la voir. Elle regarde mon CV en hochant la tête doucement. De temps à autre, elle me jette un coup d’oeil interrogateur, avant de reprendre. Elle lit les divers documents joints en silence. Depuis qu’elle m’a appelé et que je me suis assise face à elle, pas un mot. Elle finit par poser une question, de but en blanc :

“Qu’est-ce que vous faites ici ?”

Je relève la tête et croise son regard sans ciller. Je ne sais pas quoi répondre, si ce n’est l’évidence, alors je préfère me taire.

“Non, mais, sérieusement, avec vos accréditations, vous n’avez rien à faire ici. Si j’en crois ce que je lis, et vous avez fourni assez de preuves pour que j’y croie, vous êtes plus que surqualifiée pour faire ce travail. Qui, je l’admets, est un peu sous-payé par rapport à la concurrence. Alors pourquoi ?”

Je me secoue un peu. Je ne m’attendais pas à un tel discours. Je me redresse et, la gorge sèche, explique faiblement :

“Je… Oui, je dois avouer que vous n’êtes pas mon premier choix.”

Elle considère cette réponse quelques instants. Puis finit par comprendre, implicitement. Elle se radosse en poussant un long soupir.

“Je vois. Ils n’ont pas voulu de vous ailleurs, à cause de… vous, en somme.”

Je hoche la tête imperceptiblement. Même là, même face à quelqu’un qui me comprend, qui reconnaît réellement ce qui s’est passé, je ne peux me débarrasser de cette façade. Je ne peux m’arrêter de prétendre. Même si je sais, au fond de moi, que si je n’ai pas été pris à tous ces endroits, c’est pour une simple et bonne raison.

“Vraiment… Après tout ce temps, tout ce que nous avons vécu, toutes ces avancées technologiques, tout ce progrès… On reste malgré tous les mêmes gros cons terrifiés par l’inconnu, hein ?”

Je suis surprise par le langage cru, mais je tiens ma langue. Elle secoue la tête, dépitée.

“Bon, écoutez, on va faire cet entretien. Mais honnêtement, vous êtes déjà engagée sur le papier. Voyons voir maintenant ce que vous avez dans le ventre. Enfin, figurativement, bien sûr.”

Je me redresse d’un bloc, ma lassitude dissipée d’un coup, mon énergie retrouvée. C’est avec entrain et confiance que je réponds aux questions, sans bafouiller, sans bégayer, sans avoir à me demander ce que pense au fond mon interlocutrice de moi et de ma prestation. Cela fait si longtemps que je n’ai pas été aussi… à l’aise. Considérée comme un être vivant digne de ce nom. Je m’emballe presque, et je dois régulièrement calmer mon excitation.

Une dizaine de minutes plus tard, l’entretien vient à sa conclusion. Elle paraît extrêmement satisfaite.  Elle se lève et je fais de même.

“Ecoutez, pour moi, c’est tout bon. Je vous laisse quelques jours pour y réfléchir et…

  • Je n’ai pas besoin d’y réfléchir, l’interromps-je en souriant. Je veux travailler avec vous.
  • Ahaha, j’entends bien, j’entends bien. Tout de même, il me faut voir les deux derniers candidats, pour le principe. Et puis, cela me laisse le temps de faire la paperasse en amont.”

Petit silence. Elle penche la tête sur le côté et finit par me demander :

“Vous comptez y retourner, un jour ? Lorsque la situation se sera calmée ?”

Je secoue la tête.

“Je suis née ici. Je ne peux pas retourner là où je ne suis jamais allée.

  • Oh, bien sûr. Je comprends. Excusez-moi.
  • Aucun problème.”

La Geminienne me tend la main. Je suis surprise, mais je la serre délicatement, évitant d’écraser avec la mienne les trois doigts fragiles. Sa peau violette est fraîche et légèrement collante, mais ce n’est pas désagréable.

“J’ai eu l’occasion de faire plusieurs séjours sur Terre, avant la guerre. J’espère que vous aurez vous-même cette chance, un jour. C’est une planète magnifique.

  • Merci. Vraiment.”

Je m’incline légèrement. Elle m’ouvre la porte et me fait signe de m’en aller d’un geste.

Le soleil brûle mes yeux à travers l‘épais double vitrage. Je regarde avec un grand sourire la métropole spatiale gigantesque que l’on devine dehors.

Et pour la première fois depuis bien trop longtemps, ce sourire est sincère.


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