Chapitre 3 : Errances dans Paris

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Un journal sous le bras je traverse la Rue de Richelieu.

J’emporte sur moi mon carnet de notes, quelques projets de nouvelles ainsi que des tirages sur papier d’autres « écrivains en herbe » pour les lire et les apprécier.

La façade de mon immeuble se pare d’échafaudages pour assurer des travaux de ravalement. Je sens un goût de poussière sur la langue. Des nuages de particules à l’allure fantomatique s’enfuient dans la rue Saint-Marc portés par le vent tournant.

Je me dirige vers le Boulevard des Italiens.

Dans la rue d’Amboise, je devine Monsieur Lu derrière sa vitrine. Masseur, acupuncteur et médecin chinois, il regarde, comme à son habitude, les jambes étirées sur le bureau, un programme en mandarin, sur un écran minuscule en attendant un client à masser, "pas fooort ! ".

Plus loin, un maitre tailleur et couturier examine un tissu et sa doublure, un ruban souple de mesure autour de l’encolure et des épingles au poignet. De petite taille et d’aspect débonnaire, je devine sur un visage rond au sommet dégarni, un œil rieur.

Les enseignes au néon des restaurants du bout de la rue apportent de l’éclairage et de la gaité dans ce ciel triste de février. Une agence de voyages, affichant le nom un peu démodé de "L'étoile du sud", incite à l’évasion par ses panneaux publicitaires aux destinations lointaines et colorées. Le personnel ne semble pourtant pas débordé en raison d'une faible activité touristique.

Je longe l’une des façades de l’Opéra-comique.

Des intermittents fument une cigarette ou vapotent à l’une des entrées de service entre deux livraisons de décors.

Le mélange entre vent, soleil et nuages offre un cocktail perturbé et mes pensées semblent agir de même. Ah, oui ! Je me rappelle que demain, je dois soulager mes articulations en ostéo à la Clinique du sport, au 20 de la Rue Laffitte. Le talon droit me lance quand je marche avec des chaussures de ville.

Mes semelles résonnent sur le sol humide. Ma solitude me pèse.

Je pense à Mitsy, petite chatte tigrée de quelques mois, seule dans la chambre à coucher à l’étage de ma maison ; elles jouent avec des souris synthétiques pendant que des artisans-peintres œuvrent au rez-de-chaussée. Une couleur plus lumineuse sur les murs pour une vie nouvelle qui commence.

Les conditions météo s'avèrent épouvantables. Les gens que je croise portent des tenues bien différentes de couleur sombre. Le vent prend un malin plaisir, à chaque carrefour, à chahuter les passants en s’acharnant sur les plis des manteaux et des imperméables ainsi que les coiffures.

Les parapluies ne résistent pas aux assauts. Voici le "chant des baleines".

Je réalise que nous traversons une période de vacances ce qui explique le peu de monde dans les bureaux et dans les rues. Seule, la présence des touristes du bout de la planète permet d'animer le quartier et offre du travail aux commerçants des Grands boulevards.

Je me projète par la pensée vers la Salle des ventes de Drouot, les galeries voisines dédiées aux estimations, les numismates et les philatélistes, et plus haut le Musée Grévin et son dernier hôte de cire, le grand Zlatan.

Sans véritable raison, je songe au train du soir à 20h08 en Gare du Nord. Peut-être une envie de rentrer.

Les aléa d'horaire s'avèrent continuels sur la ligne régionale Paris-Laon. Tous les jours, pour de multiples raisons parfois invraisemblables, nous partons et nous arrivons en retard. Impossible d’honorer un rendez-vous de façon certaine.

"Le temps se figure un personnage qui sait se faire désirerr". Alors la journée est longue et "elle n’avance pas".

Je dois passer des coups de fils, rédiger des courriels pour relancer des prestataires afin de disposer de justificatifs de loyers et de charges. C’est la période des régularisations de l’année précédente.

Mes pas m'amènent dans le restaurant rapide "Costa" sur le Boulevard des Italiens : sandwich panini poulet à réchauffer et dessert ; je m’assoie à une petite table. Le réseau Wifi permet à des étudiants, semble-t-il, de travailler des cours sur leurs portables, tout en s’exprimant en anglais. J’imagine un instant en les regardant, une période estivale avec les mêmes personnes qui se retrouvent sur la pelouse ensoleillée du campus en train de déjeuner.

Il tombe à présent de la grêle dehors. Un véritable bombardement.

Le bruit assourdissant et surtout les projectiles surprennent les gens dans la rue. En un instant, le sol se couvre des billes de neige glacée. Pris au dépourvu, les passants s’agglutinent sous les porches et les auvents des restaurants. Le vent est très violent et même capricieux.

La table vibre ( ?).

Depuis mon portable, la station "France-Info" me pousse des notifications sur fond jaune et noir : "grandes marées à fort coefficient ; encore des soldats morts en Ukraine et des chars russes qui passent la frontière ; l’Europe refuse d’accorder un délai supplémentaire au règlement de la dette à la Grèce ; des menaces lancées dans une vidéo par les shebabs somaliens, pèsent sur des centres commerciaux dans plusieurs pays dont la France, les USA, le Canada... "

L’espace d’un instant, des pensées sombres me submergent.

Tout semble possible dans ce monde et même le pire peut arriver à tout moment.

A la table voisine, des jeunes filles se délectent de boissons chaudes et d’un seul dessert à deux cuillères. J’aimerai leur tenir compagnie, comme emballé par leurs attitudes complices.

"Dans le JDD, le ministre Emmanuel Macron poursuit ses réformes sociales et attend selon les journalistes l’enrichissement de son texte de loi par la chambre haute. De leurs côtés, les journalistes font des pronostics sur l’utilisation du 49-3 lors d’une session parlementaire exceptionnelle à l’été. "

Un petit café parfumé en fin de repas me satisfait. Je débarrasse la table pour aider au service.

Je remonte la rue Laffitte, un bout de la rue Le Pelletier et enfin dans la rue Drouot, je marque une escale dans une pharmacie. Je vois par la vitrine des soldats qui patrouillent en raison du niveau élevé de Vigipirate. Je prends quelques cachets et un spray pour la bouche. J’emporte le visage agréable de la pharmacienne et poursuis à présent par la rue Richelieu.

Un sol mouillé.

Des grêlons fondus.

L’air garde cependant le souvenir de cette fraîcheur glacée soudaine.

Mes pensées vagabondent encore. Avec la grippe qui sévit, je me demande s’il faut se saluer entre collègues de loin ou tendre la main ou la joue. Difficile de trancher.

Je m'approche d'un monsieur au visage émacié et engoncé dans plusieurs épaisseurs ; il fait la manche sur une margelle de devanture, entouré de son barda ; à cet instant, je l’aperçois qui revient à sa place après avoir changé sa mitraille contre une boisson au Mc’ Do du Boulevard Poissonnière et soulagé sa vessie.

Moustache, lunette, il essaie d’être digne. Souvent le soir, je lui donne des pièces lorsque je quitte mon travail. Je lui serre la main et lui souhaite du courage. Il me répond en roulant des syllabes dans un français approximatif. Je lis dans ses yeux comme de la reconnaissance.

Je passe le long des magasins de jouets du "Passage des Princes". Noël s’égare quelques secondes dans mes pensées. Je rejoins mon immeuble à air climatisé, impersonnel et à "faible teneur en chaleur humaine".

Dernier étage.

J’arpente le couloir et mon pas résonne, estompé par la moquette rase. Je ne pense plus à rien. Ma pause méridienne s'évanouie dans Paris et je "disparais" dans mes dossiers.

Paris, Février 2015

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