le cerf

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Fatigué, je me levai avec difficulté. Plein d'appréhension, j'examinai mes pieds... et constatai, stupéfait, que j'étais guéri !

Je repensai au rêve étrange que j'avais fait durant la nuit : je sentais une présence bienveillante à mes côtés, pas une personne à proprement parler, juste une ombre. Elle m'avait saisi les pieds, puis une boule lumineuse était apparue à proximité de mes plaies et les avait cicatrisées, avant de disparaître dans un nuage de fumée. Mais ce n'était qu'un songe.

N'ayant pas de réponse et n'étant pas médecin, je me contentai d'accepter que j'étais de nouveau en pleine forme !

Je repensai ensuite à cette vieille folle qui m’avait piégé dans le bar. À ma bonne étoile qui m'avait donné la victoire grâce à un revirement de situation.

Désormais, cette femme ne m’effrayait plus, car si j'avais dû subir ses points forts, mon instinct de survie m'avait permis de connaître ses faiblesses. Elle tenterait peut-être de m'attaquer, mais ce n’était pas sûr. Si ça devait arriver, ce ne serait pas maintenant : elle devait récupérer des forces pour m’affronter une seconde fois…

Je pris quelques instants pour me requinquer, maman ne devait s'apercevoir de rien.

Je descendis dans la cuisine et retrouvai ma mère.

« Bonjour chéri. Tu as bien dormi ?

– Comme un ange, mentis-je. Et j’ai une faim de loup, ce qui pour le coup était vrai.

– Tu m’en diras tant. Je t’ai préparé un vrai festin ce matin. »

Je m'attablai et commençai par avaler un bol de céréales. Je m'attaquai à ma première tartine nappée de beurre et de confiture à la groseille – ma préférée – lorsque ma mère m’ébouriffa les cheveux et me dit d’un ton affectueux :

« C’est bientôt la rentrée. Il faut que tu sois en forme. D’ailleurs, pendant que tu dormais, la mère d’un certain Dimitri m’a appelée. Elle m’a dit qu’il voulait t’emmener dans les bois ce matin avec Matthieu.

– La journée promet d'être bien remplie, répondis-je.

– Je vous ai préparé des sandwichs. Vous pourrez déjeuner en route.

– Cool ! Merci maman ! », m'exclamai-je en l'embrassant.

Sur ce, je continuai mon repas. À peine le temps de boire mon jus d'orange que l'on sonnât à la porte.

« C'est sûrement tes copains. »

J'entendis maman saluer Dimitri et Matthieu puis les guider jusqu'à la cuisine.

« Coucou Fabien. J’espère que t'es en pleine forme, déclara Dimitri.

– Ouais, parce qu’on va crapahuter, enchérit Matthieu en riant.

– Je suis à bloc ! répondis-je.

– D'abord, finis ton petit déj'. », poursuivit maman, un large sourire aux lèvres.

J'avalai rapidement ma tartine et mon bol de lait. J’enfilai ensuite mes chaussures et mon blouson.

« N’oublie pas ton sac à dos. Vos sandwichs sont à l'intérieur.

– Oui m’man. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Après ces derniers préparatifs et un au revoir à ma mère, nous sortîmes dans la rue.

« C’est parti. », annonçai-je.

En chemin, nous nous taquinions, parfois nous nous bousculions également. Nous atteignîmes l’orée du bois sans voir le temps passer !

« C’est maintenant que l’aventure commence ! », lança Matthieu.

L'air pur nous requinqua à notre entrée dans les bois, bientôt suivi par les odeurs des pommes de pin ! Dimitri fut le premier à en ramasser pour nous viser. Matthieu et moi répliquâmes et une bataille mémorable s'en suivit ! C'était presque aussi amusant que les boules de neige ! Ensuite, nous écoutâmes les oiseaux qui nous accompagnaient par cette belle journée ensoleillée. Les premiers chantaient et d'autres leur répondaient. Au loin, un petit ruisseau cascadait et nonchalamment on se dirigeait vers lui, afin d'y faire trempette ou de construire un petit barrage.

Mais dans ce village, la quiétude ne durait jamais très longtemps…

Nous étions tranquillement installés près d’un bouleau à discuter de tout et de rien lorsque, subitement, un changement s’opéra.

Le temps d’un instant, j’aperçus un regard vert noisette au loin et frissonnai malgré moi.

Des corneilles poussèrent des cris rauques. Comme un signal. Plusieurs battirent des ailes frénétiquement dans les profondeurs des bois. Des nuages couvraient le ciel.

« Tout va bien Fabien ? me demanda anxieusement Dimitri.

– Oui… J’ai… un peu froid.

– C’est vrai, parfois j’oublie que tu viens du Sud, se moqua mon ami.

– Chut, indiqua Matthieu, visiblement nerveux.

– Quoi ? T'as froid toi aussi ?

– Quelque chose ne colle pas, murmura Matthieu.

– Que veux-tu dire par là ?

– Écoute !

Ils se turent, jusqu'à ce que Dimitri reprenne la parole :

– Les oiseaux !

– Quoi, les oiseaux ? demanda Matthieu, paniqué.

– On ne les entend plus !

– J'aime pas ça. », soufflai-je.

Je ne suis pas un grand ornithologue mais je sais que quand les volatiles cessent de chanter, c'est jamais bon signe…

« C’est quoi ce délire, commenta Matthieu, en se raidissant.

– Je n’aime vraiment pas ça, confirma Dimitri.

– Et si on reprenait la route, ce sera peut-être moins flippant ailleurs.

– Tu as raison. On ferait mieux d’y aller. », décida Matthieu.

Toute la forêt s'agitait : les lièvres regagnaient précipitamment leur terrier, un troupeau de biches et de faons fuyaient également. Nous regardions, figés, cette effervescence, lorsqu'apparut au loin, un énorme cerf avec des bois majestueux. Il se tenait sur un sentier parallèle au notre. Toutefois, il était planté sur les hauteurs et dans la direction opposée à la notre.

Brusquement, devant moi, se dresse ce mystérieux regard vert noisette intense…

Il se redressa, gonfla ses muscles et poussa un brame qui résonna dans tout le bois !

« Il sort d’où celui-là ? questionna Matthieu, sur la défensive.

– Je sais pas, mais j’aimerais bien qu’il arrête de nous fixer, répondis-je, anxieux.

– C’est vrai qu’il est intimidant, heureusement qu’il est loin de nous. », poursuivit Dimitri.

Je scrutai l’animal et sursautai : ses yeux flamboyaient d'une lueur malsaine…

« C’est moi qui déconne ou ses yeux sont rou, rou…ges. », bégayai-je, tremblant.

Matthieu et Dimitri observèrent plus attentivement à leur tour les pupilles de la bête et prirent peur également… D'autant plus que le cervidé s'était baissé et avait dévoilé ses bois... pointus ! Et il nous chargeait !

« Cassons-nous, dit Matthieu.

– Courez ! », cria Dimitri.

Nous essayâmes de nous enfuir, mais à chaque fois que je regardais en arrière, notre avance diminuait. Le cerf gagnait du terrain inexorablement. Un point de côté me força à stopper et je vis l'animal bondir par-dessus un tronc avant de s'arrêter. Il me fixa d’un regard fiévreux tandis que ses naseaux soufflaient sa haine.

Mes pensées défilaient à toute allure !

C’est quoi ce village de fous où les animaux sont aussi cinglés que les habitants ! On va faire comment pour s’en sortir ? Il va nous rattraper et il va nous…

Ne panique pas et cours, tu vas perdre du temps sinon. On doit s’échapper. Ne pense pas et repars.

L’animal se rapprochait dangereusement.

Nous tentâmes une diversion et nous séparâmes. J'avais retrouvé mes forces et cavalais, tout comme Dimitri qui fuyait du côté Nord. Matthieu devait avoir pris le Sud. J'entendais son souffle irrégulier, ce qui ne présageait rien de bon et j'espérais que le maléfique roi des forêts ne le choisirait pas comme cible. Je souhaitais encourager mon ami... Hélas, quand je le regardai...

D’un élan, les bois de l'animal le frappèrent brutalement dans les jambes, les cornes remontèrent dans la cuisse et l’envoyèrent valdinguer au loin.

Il cria de douleur. Dimitri se retourna à son tour et constata l’horreur de la situation. Nous étions paralysés par la peur.

L’animal laissa une plaie béante et le sang gicla d’un peu partout. Matthieu essayait de compresser ses blessures, mais le sang continuait de s’écouler et assombrissait la terre.

Le cerf chargea à nouveau vers Matthieu.

« Hé trouduc, prends ça dans la gueule. », criai-je en lui lançant des cailloux dans le bur de ralentir sa progression.

« Viens m’attraper si tu l’oses. », continuai-je, en agitant mes bras dans tous les sens.

L’animal stoppa sa course et m’observa, le regard à la fois mali-cieux et furieux, semblant se demander quelle cible choisir.

Finalement, énervé par mes projectiles, il changea de cap et s’élança à ma poursuite en bramant de rage.

Dimitri se précipita vers Matthieu. Quant à moi, je courais comme un dératé ! La sueur et l’angoisse mouillaient mes vêtements, mes jambes tremblaient et manquaient de se dérober. Cependant, je puisai dans mes réserves la force de continuer. Je devais poursuivre ma course malgré l’angoisse qui m’assaillait. Je jetais fréquemment des regards derrière moi : mon avance diminuait au fur et à mesure, mais la bête sauvage avait étrangement ralenti son allure. Au moins, elle avait oublié Matthieu et Dimitri ! Néanmoins, je devais accélérer, car l'animal se rapprochait.

*

« Zlough »

Non, pas là ! Je tombai sur le sol durement. Je regardai Matthieu et Dimitri.

« Je n’ai pas le temps pour ça, le cerf va revenir. », paniquai-je.

Je tentai de me lever, mais une force invisible m’en empêcha. Je ne pouvais plus bouger, complètement paralysé ! Je tentai de me débattre contre ce champ gravitationnel, cependant ce dernier résistait à mes mouvements et m'entravait au sol. Rien à faire : j'étais coincé. La sueur perla sur mon front et descendit le long de mon corps. J’étais trempé et j’avais froid, mes dents claquaient et j’assistai au jump-look de Dimitri et Matthieu. Le cerf pouvait m’embrocher à tout moment s’il le souhaitait… J'étais offert sur un plateau d'argent !

Dimitri s’assit à côté de Matthieu.

« Tout va bien se passer, ça va aller.

– Pour...quoi il nous a atta...?

– Ça va aller, ça va aller... Tu vas voir... Je vais... je vais stopper l'hémorragie, déclara Dimitri, en détournant les yeux et en maintenant une pression sur les plaies.

– T'es médecin, maint'nant, plaisanta Matthieu, à bout de force. »

Matthieu obéit à son ami et prit une grande inspiration pour se détendre.

Dimitri retira son sweat et son tee-shirt, qu'il serra ensuite et forma une boule compacte qu'il plaça sur la plaie. Ensuite, il retira sa ceinture pour établir un point de compression, en l'apposant sur le pansement vestimentaire.

« Froid, souffla Matthieu.

– Garde tes forces. Attention, ça va serrer un peu. », prévint Dimitri.

Le blessé poussa un juron entre ses dents pour surmonter la douleur.

« Reste allongé et repose-toi. Si tu récupères assez de force, on marchera jusqu’à la cabane des chasseurs.

– Après ?

– Après on téléphone aux pompiers et on t’emmène aux urgences.

– ...

– Reste avec moi, implora Matthieu en donnant des petites tapes à son ami.

– Fab...

– Il va semer le cerf, ne t'inquiète pas, coupa Dimitri. »

« Zlough »

Cette fois le jump-look ne me fit que peu d’effet. Le cervidé s’était rapproché et semblait vouloir jouer. Il se tenait face à moi et faisait des allers-retours incessants. Je tentai de me remettre debout. J’avais récupéré un peu de force avec la fin du jump-look, mais pas suffisamment pour marcher. Je rampai donc pour m'échapper, le sol m’écorchait les bras et les ronces me griffaient.

Brusquement, le cerf m’attaqua ; il sauta sur moi et ses bois transpercèrent mes fesses !

J’hurlai de surprise et de douleur. Puis je sentis que l'animal retirait ses cornes. Je n'y comprenais plus rien. Que cherchait-il à faire ?

Soudain, son ombre m'incita à lever les yeux. Il avait fait un détour et se dressait devant moi, l'air hautain et fier de lui.

C’est un cauchemar… Je vais me réveiller… Ce n’est pas possible.

J’avais beau fermer les yeux puis les rouvrir, la douleur était toujours présente et la bête me fixait continuellement. Il s'éloigna. Il allait me charger ! Je cherchai désespérément un moyen de m’en sortir. Je m’encourageai, ramassai des pierres que je lui jetai en visant les yeux, mais ce dernier esquiva toutes mes attaques. Ensuite, le cerf se cabra et se laissa retomber, bois en avant. D'un côté dans le sol, l'autre dans ma jambe, il remonta jusqu'au genou.

La douleur s’intensifia, néanmoins je tentai de conserver mon calme pour être attentif à la moindre erreur du cerf…

Puis, il s’agita et me traîna sur le sol ; les ronces ralentissaient la vitesse, toutefois ma situation n’était guère confortable ! Les pierres m'écorchaient le dos et les jambes.

Ce bougre d’animal semblait rire de mes souffrances ; il me faisait penser à la vieille folle… J'étais persuadé qu’elle rirait à gorge déployée si elle me voyait à cet instant.

Mes larmes se mêlèrent au sang, à la sueur et aux écorchures. Je ne pus les retenir. Je perdis espoir et me laissai traîner. Personne ne pourrait nous sauver, Matthieu et moi allions nous vider de notre sang… Je fermai les yeux en attendant la fin… Ma fin.

Soudain le cerf se calma ; à l'approche d’un grand chêne, il retira brusquement ses bois. Le sang gicla sur mes jambes.

Tout d’abord la douleur et la joie se mélangèrent.

Le cerf avait peut-être retrouvé ses esprits et allait me laisser tranquille !

Mon répit fut de courte durée. Peu de temps après s’être libéré, il recula de quelques enjambées avant de me fixer à nouveau de son regard haineux.

Le cauchemar ne finissait pas. J'avais un mauvais pressentiment : cette fois ses pupilles brillaient d'une aura de folie meurtrière ! Je me voyais mourir à l'intérieur !

« Zlouuugh »

Bref retour en arrière avec Matthieu et Dimitri. Ce sera probablement mon dernier jump-look vu la situation.

De l’autre côté de la forêt, Dimitri surveillait Matthieu et le réconfortait du mieux qu’il le pouvait.

Ils avaient avancé un peu, l'un soutenant l'autre, cependant la fatigue et la douleur avaient épuisé le blessé.

« Encore un effort, on y est presque, encouragea Dimitri.

– Stop. Appelle... » bredouilla Matthieu.

Dimitri sortit son portable de sa poche, mais il n’avait pas de couverture téléphonique à cet endroit. Le seul salut demeurait la cabane des chasseurs et son poste de secours.

« Pas de réseau. Bon, on va essayer quelque chose ; ça m’étonnerait que ça marche, mais au point où en est, on n’a plus grand-chose à perdre.

– Quoi ? soupira Matthieu.

– Pas grand-chose, en fait. Ferme doucement les yeux et détends-toi.

– Sérieux ? » murmura le blessé.

Super idée. Matthieu ferme les yeux et tu le soignes par l’opération du Saint-Esprit. Et après tu fais pareil avec moi, tant qu’on y est...

« Zlouuugh »

J’avais perdu le contact avec Matthieu et Dimitri. Je me retrouvais seul.

Le regard glacial du cerf me donna encore plus de frissons. Je sus que je ne devais pas commenter le jump-look. L’animal perdait patience.

Et c’est là que tu vas me prendre pour un fou : comment un animal peut ressentir que je commente une situation ? Et pourquoi penser à ce genre de choses à un moment pareil ? Je ne suis pas dingue, je ne suis pas…

« Zlouuugh »

C’est reparti pour un tour. J'avais droit à un peu de répit, je devais en profiter pour ne penser à rien, juste regarder.

Dimitri leva les paumes de sa main vers le ciel, le fixant de son regard perçant.

Matthieu se contentait d’attendre et essayait de rester le plus zen possible.

Les iris de Dimitri changèrent de couleurs et passèrent à un bleu intense.

Une boule d’énergie apparut entre ses mains et navigua de gauche à droite ; grossissant progressivement jusqu'à atteindre la taille d'une balle de tennis.

C’est quoi ce délire ? Comment il fait ça, lui ?

Dimitri superposa ses mains avant de toucher la plaie de Matthieu.

La boule d’énergie rentra dans la blessure, se promena dedans, comme une boule de flipper, ce qui fit réagir Matthieu.

« Dimitri, qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, inquiet.

– Rien. Reste calme et garde les yeux fermés surtout. Tout va bien se passer. Fais-moi confiance. Respire bien. »

Matthieu conserva les paupières closes et inspira profondément.

La sphère énergétique continuait de se balader dans le corps de Matthieu et cicatrisait sa plaie.

Hé, mais c’est que ça marche son truc ! C’est un vrai magicien lui ! Il faudra qu’il me montre son tour. Enfin s’il arrive à temps pour me soigner, parce que là, c’est pas gagné.

Quelques instants plus tard, les iris de Dimitri retrouvèrent leur état naturel et la boule sortit du corps de Matthieu avant de s’évaporer.

Après son expulsion, Matthieu termina sa guérison. Ses joues rosirent et toutes traces du corps étranger disparurent. Seule une petite marque restait présente aux points d'impact des cornes.

Matthieu ouvrit les yeux et resta stupéfait.

« Comment as-tu fait ?

– ...

– En tout cas, tu avais raison, ça me chatouillait ! », termina Matthieu.

Un timide sourire se dessina sur ses lèvres. Il ne comprenait pas comment son ami avait soigné ses blessures, mais ce n'était pas le plus important pour le moment. Le plus urgent était de rejoindre Fabien et de l'aider. Les réponses pouvaient attendre...

« Bon, c’est pas le tout, mais on va essayer de trouver Fabien maintenant. »

Matthieu se leva et étreignit Dimitri avec reconnaissance.

« Merci pour tout mon pote. Je ne sais pas comment tu as fait ça, mais encore merci.

– Eh ! doucement. Tu vas finir par m’étouffer ! rit Dimitri.

– Comme tu l’as dit, partons à la recherche de Fabien. »

Ils se remirent en marche dans la forêt.

« Zlouuugh »

Au moins Matthieu semblait sauvé, c’était déjà ça. Pour ma part, c’était mal engagé. La fin du jump-look avait clos la pause des intentions belliqueuses du cerf. Ce dernier semblait animé d’une rage folle et s’apprêtait à m’embrocher vivant.

Je parvins difficilement, à la force de mes bras, à contourner un chêne en attendant son attaque… Le souffle court, la peau griffée, les jambes en coton. Je n'avais même pas eu assez de forces pour me cacher entièrement et attendais qu'il...

L’animal se rua vers moi… Mais au dernier moment chargea l'arbre !

Ses bois explosèrent comme du cristal et il hurla longuement…

Au loin j’aperçus une boule d’énergie qui se perdit dans la forêt.

Les iris du cerf passèrent fugacement à une couleur vert noisette avant de retrouver une couleur naturelle ; l’animal redevint ordinaire et s’enfuit dans la forêt…

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Tom Men

 Ce fut difficile pour Cole de s'intégrer lors de son entrée au Temple. Mais après quelques semaines d'adaptation, et surtout sa rencontre avec Elden, il avait réussi à remonter la pente. Son cloîtrement l'avait rendu plus discipliné et bien plus studieux qu'il ne l'avait jamais été avec son père. Six mois à peine s'étaient écoulés qu'il connaissait déjà tous les quantiques sur le bout des doigts - et ceux malgré un piètre talent en chant.
 Le Temple de l'Oblihati ne cessait jamais de recueillir de jeunes enfants perdus, abandonnés ou en quête de rédemption. Bien que plus rares, ceux-ci étaient tout de même les bienvenus au sein du culte. Cole en faisait partie, et cela faisait bientôt trois ans qu'il était entré dans les ordres. Dès ses premiers jours, il avait eu le temps de se familiariser avec les lieux, sous la tutelle du père Boreun. Puis on lui avait attribué une chambre, dans la tour couventine, de laquelle il n'avait le droit de sortir que pour suivre ses classes ou se laver. Le cloîtrier avait le droit d'avoir de la visite, même si elles étaient régulées par les frères plus âgés.
 Dans son humble chambre, dotée d'un lit, d'un bureau et d'une bibliothèque, il avait certes l'une des plus belles vues sur la cité, mais également un silence pesant et immortel, comme celui d'une cathédrale dont personne ne souhaitait passer les portes. Les cloîtriers n'avaient que rarement de la visite, et Cole faisait partie de ceux qui en avaient le plus. Elden, Cellica, et parfois les deux ensemble, venaient régulièrement prendre de ses nouvelles.
 Le jeune religieux trépignait d'impatience. Sa période d'étude dans la tour touchait bientôt à sa fin. Il pourrait bientôt se mêler aux autres moines, mais ce qui lui manquait vraiment, c'était de parcourir les pavés de l'Oblihati avec la liberté qu'un enfant devrait avoir. Comme il avait l'habitude de faire avant son entrée au Temple.
 Pensif, Cole admirait la vue à sa fenêtre, ouverte. En grandissant, elle était devenue trop étroite pour qu'il puisse s'asseoir correctement sur le rebord de pierre. Aussi observait-il la ville, l'épaule posée sur le cadran. La neige n'était pas tombée depuis plusieurs jours en raison d'une légère brume. L'automne arrivait à grand pas. Le soleil était haut dans le ciel, et renforçait la teinte immaculée qui dominait autant l'Oblihati que tout le paysage autour.
 Un éclat de voix attira son attention. Au pied de la tour, ses deux amis étaient en train de glousser, au détour de la cantine. Cole tendit l'oreille, mais sans même savoir ce qu'ils se disaient, il savait qu'ils étaient là pour lui. Elden et Cellica se montraient souvent devant le couvent lorsqu'ils voulaient que Cole les rejoigne. Au début de sa formation, il s'était prêté au jeu avec assiduité afin de prendre un peu l'air. Dans le meilleur des cas, Cole revenait dormir, un grand sourire sur le visage. Au pire, il était privé de nourriture pendant une journée.
 Avec le temps, ces sorties prohibées s'étaient faites plus rares. Le jeune cloîtrier s'était peu à peu habitué au règlement. La plupart du temps, il les rejoignait presque à contre-cœur, ou pour les mettre en garde sur les risques qu'il prenait pour eux. Car des trois moniaux, Cole était le seul à être encore sous le joug du couvent.
 L'adolescent se prépara à sortir. Il s'assura que le frère Deril, responsable de la tour, n'était pas en pleine ronde, puis quitta sa chambre sur la pointe des pieds. Il descendit les marches silencieusement et, d'un coup d'œil furtif, balaya toute la place du regard. Il n'y avait personne à l'horizon. Cole rejoignit ses amis près de la cantine.
— On l'a trouvé ! s'exclama Elden en se couvrant la bouche.
— Quoi donc ?
— Le trésor sous la ville, pardi !
 Ils avaient pris l'habitude d'explorer tous les moindres recoins du Temple, et plus particulièrement ceux qui avaient été abandonné au fil du temps. Si la majorité des bâtiments usités se trouvaient tout autour du monument principal, nombre se trouvait à la périphérie du lieu saint. La plupart datait de plusieurs siècles et coûtait trop cher pour être restaurée. Il était commun de dire que l'Oracle les ferait détruire un jour, mais jamais personne ne s'en était occupé.
 Les explorations du trio d'adolescents les avaient un jour mené à une pièce dissimulées derrière une cheminée factice. Ils y avaient trouvé un bureau poussiéreux et plein de toiles d'araignées. Cellica avait même juré avoir vu un groupe de rats se faufiler dans une crevasse, dans le sol. Sur un pupitre se trouvait un très vieux registre, sous une cloche de verre. La protection était couverte de poussière, que Cole essuya d'un revers de la manche. Un épais nuage les fit tousser pendant plusieurs minutes.
 Le livre avait une magnifique couverture avec des bords en métal finement ciselés. Les pages, légèrement gonflées à cause de l'humidité, ne semblaient pas avoir subi les affres du temps, ou du moins pas autant que le reste du mobilier. Un arbre au tronc biscornu était gravé sur le cuir, symbole que les trois adolescents avaient déjà aperçu plusieurs fois dans leurs recherches. Cellica avait feuilleté le tome pendant plusieurs jours et découvert la présence d'un "trésor sous la ville". Ils avaient continué à enquêter sur cet arbre, dans les anciens bâtiments et dans les bibliothèques.
 Après plusieurs mois de recherche, ils étaient parvenus à rassembler quelques indices. Cependant, Cole n'était que peu au fait des avancées : Elden et Cellica enquêtaient essentiellement de leur côté. Lors de sa dernière sortie, Cole s'était fait prendre et avait passé près d'une semaine dans un cachot, avec pour seule nourriture une miche de pain et un pichet d'eau. Durant sa détention, il avait pris conscience que ledit trésor n'existait probablement pas. Les mois qui suivièrent renforçèrent sa conviction.
 Selon le livre, le "trésor sous la ville" avait été enterré dans les fondations du Temple. Il ne mentionnait pas son contenu ni même ce à quoi il pourrait ressembler, mais plus les recherches avançaient, plus le symbole de l'arbre revenait. Ils avaient donc deviné que le trésor était enterré dessous ou à proximité.
 Cole secoua la tête.
— Vous délirez. Il n'existe pas.
— On a trouvé un autre passage caché, murmura Cellica. Comme le premier qu'on a trouvé : derrière une cheminée.
— Et alors ? Cela prouve juste qu'aucune cheminée du Temple ne permet de faire brûler du bois.
— Sauf que celle-là se trouve dans la basilique. Plus précisemment dans une ancienne classe abandonnée de l'aile troglodyte. Et l'arbre est gravé dans la pierre.
 Cette partie du Temple, située à l'ouest, était encastrée dans la montagne et avait été désertée. Elle était considérée comme extrêmement dangereuse après qu'un plafond d'une tonne s'était écroulé sur une classe de moines encore en apprentissage. L'événement, survenu deux cents ans plus tôt, restait gravé dans la mémoire des religieux, si profondément que personne ne s'approchait de l'aile troglodyte.
— Pourquoi une cheminée dans un endroit qui n'a pas de toit ?
— Tu l'as dit toi-même : elles sont décoratives ici, répondit la jeune fille.
— Ça fait des semaines qu'on fouille l'endroit. C'est la seule qu'on a trouvé, alors on a pensé que c'était bizarre.
 Cole serra les poings. À chaque fois qu'ils le faisaient descendre pour lui annoncer qu'ils venaient de découvrir quelque chose, quoi que ce fut, ils lui racontaient des histoires à peine croyables.
— Cet endroit est dangereux ! s'énerva t-il.
— Tout va bien, regarde.
 Elden tendit les bras pour montrer qu'il ne s'était pas blessé. Furieux, Cole laissa ses émotions prendre le dessus.
— Et s'il vous était arrivé quelque chose ? On ne vous aurait jamais retrouvé.
 Elden et Cellica échangèrent un regard, ne sachant quoi répondre. Cole ne sut jamais s'ils connaissaient son passé. Ne souhaitant pas retomber dans la démence qui s'était emparée de lui à son arrivée au couvent, il ravala ses mots et décida de les accompagner.
— Je ne peux pas traverser la basilique. Je me ferais repérer immédiatement.
— Elden m'a montré un passage. Suis-moi.
 Ils se séparèrent et Cellica guida Cole entre les différents bâtiments, en prenant soin d'éviter quelque groupe de moines en vadrouille. Elden avait pour mission de passer par l'intérieur de la basilique pour leur ouvrir le passage. Pendant le trajet, la jeune fille se montra plus proche de Cole maintenant qu'ils étaient seuls. Elle le tirait par la main, s'assurait qu'il restât bien caché dans l'ombre lorsque des religieux passaient près d'eux.
 Ils atteignirent l'aile ouest et longèrent le mur jusqu'à la paroi rocheuse. Ici, une fenêtre était calfeutrée par une planche en bois. Cole et Cellica durent attendre quelques minutes avant qu'Elden n'arrive pour ouvrir le passage. À l'intérieur, cela sentait fort la poussière et l'humidité. C'était une salle de classe, dont les anciennes tables et chaises, laissées ici à l'abandon, étaient rongées par la moiteur ambiante. Dès l'instant où Cole entra, ce fut comme si ses poumons s'étaient remplis d'eau. Il toussa bruyamment, et l'écho qu'il provoqua résonna jusqu'au bout du couloir. Elden ouvrit de grands yeux surpris et se tourna vers lui.
— J'espère que personne ne passait par là.
— Dépêchons alors.
 Le groupe quitta la pièce et s'enfonça dans le couloir troglodyte jusqu'à un petit salon, au fin fond du bâtiment. Cellica se précipita vers la cheminée dont ils parlaient un peu plus tôt. Incrustrée dans le mur en face du couloir, elle imposait par sa largeur. Un grand tableau d'ardoise, monté sur deux pieds, avait été entreposé devant, mais ne parvenait même pas à la dissimuler. L'adolescente se glissa derrière après que Cole et Elden eurent déplacé le tableau. Elle appuya dans une encoche située bien à l'abri des regards et l'âtre de pierre se déplaça d'un demi-mètre à l'intérieur de la salle. Cole fut moins surpris du mouvement que du silence dans lequel l'objet s'était mu. Aucun son, aucune vibration n'avait été produit, comme si la pièce était faite de mousse ou de papier.
 Derrière, un étroit couloir s'enfonçait dans la montagne. Le chemin plongeait vers les ténèbres, mais le groupe avait tout prévu. Elden tira une torche et une pierre à briquet de son petit sac de jute, qu'il emmenait partout avec lui. Cole se demandait souvent ce qu'il pouvait bien contenir : le garçon à tout faire avait toujours tout ce dont il avait besoin.
 Traverser cet espace étriqué fut aisé pour les trois enfants. Cole remarqua tout de même que peu d'adultes pourraient en faire autant sans avancer complètement recroquevillés. La roche était si rugueuse qu'elle ne semblait pas creusée par l'homme. L'âtre camouflait l'entrée naturelle d'une grotte qui emmenait ceux qui l'arpentaient dans les entrailles de l'Oblihati. Le jeune cloîtrier se sentit revenir plusieurs années en arrière, et un malaise s'installa en lui.
 Le temps s'étira, ou se contracta. Cole ne sut réellement dire combien de temps ils avaient passé dans le tunnel, ni combien de bornes ils avaient parcouru. Il pensait un instant être là depuis une heure, mais en jetant un œil vers l'arrière, la lumière de l'ancien salon lui parvenait toujours. Cependant, dès qu'une faible lueur commença à se faire entrevoir en face d'eux, ce fut comme s'ils venaient tout juste de pénétrer dans le couloir.
 Plus ils approchaient de la sortie, plus l'atmosphère était lourde, chargée d'une humidité millénaire que personne n'avait bravé depuis longtemps. Quelques mètres avant de déboucher dans une nouvelle zone, Cole remarqua que le sol était recouvert d'eau. Le bruit de leurs pas résonnaient encore plus fort qu'avant contre les parois de pierre.
 Le groupe ne s'attendait pas à découvrir, au milieu d'une large salle, un arbre au tronc biscornu. Celui-ci, planté dans un parterre surélevé recouvert de mousse vertes et cramoisies, sortait de terre en formant un tourbillon irrégulier. Il se terminait en une poignée de grosses branches, habillées de milliers de petites feuilles roses. L'eau abondait sur les pavés antiques, qui ressortaient ça et là.
 Quatre piliers encadraient le parterre fleuri et soutenaient les voûtes qui surplombaient les trois adolescents. Ils étaient également recouvert de mousse et de diverses plantes tombantes. La végétation s'était emparée de tout l'espace et avait réussi à développer un monde sauvage et miniature. En regardant bien, quelques petits animaux se cachaient sous les branchages.
 Au centre, un formidable puits de lumière illuminait la pièce toute entière d'une vive lumière blanche. En s'approchant, Cole ne put distinguer quoi que ce fut à l'étage supérieur tellement la lueur était intense. Il eut l'impression de regarder directement le soleil à travers des jumelles.
— Il est ici... murmura le cloîtrier, abasourdi. Le trésor sous la ville est ici !
 L'adolescent s'aperçut de la présence de deux torches allumées, derrière l'arbre, et d'une porte qui les séparait. Contrairement au reste de la pièce, elle semblait être neuve, ou du moins dans un état plus que correct. Il fut soudain pris d'une vague de nervosité.
— Cet endroit n'est pas du tout abandonné, constata t-il. Nous ne devrions pas être ici.
— En effet, gronda une voix grave venue de nulle part.
 Les trois explorateurs sursautèrent comme un seul homme, puis cherchèrent d'où venait celui qui les avait pris sur le fait. Elden avait reconnu la voix et commençait déjà à paniquer.
— C'est le père Uzuven ! chuchota-t-il, bien que sa voix résonna puissamment contre les voûtes.
 Un vieil homme sortit de l'ombre, d'un coin de la pièce. Il marchait à l'aide d'un épais bâton de bois, renforcé à sa base par un pommeau d'acier. Le métal claquait sur le sol et créait un écho angoissant. Respecté pour être un homme de foi consciencieux et d'une piété inébranlable, le père Uzuven était aussi et surtout connu pour son intransigeance absolue et son impitoyable haine des jeunes rebelles. Cole et Cellica ne l'avaient pas dans leur poche, et Elden était devenu son souffre-douleur depuis belle lurette.
— Je ne vous vois peut-être plus, mais je sens la transpiration aigre d'un petit cochon qu'on a pris en pleine escapade.
 Elden fut parcouru d'un frisson, puis se résigna à accepter la punition. Uzuven avait de loin dépassé l'espérance de vie moyenne des habitants des montagnes. La rumeur disait qu'il était même l'homme le plus vieux de la ville, après l'Oracle. Ses yeux ne voyaient plus, mais il aimait vanter l'adresse de ses autres sens.
 Le père Uzuven était le gardien des catacombes. On n'y enterrait plus personne depuis longtemps, mais l'endroit restait le lieu de repos de nombreux dirigeants de l'Oblihati et d'autres illustres religieux d'autrefois. Certaines personnalités de pays étrangers avaient également demandé à avoir un caveau au Temple, comme le roi Bangerion Elamin III de Dhilia, que la vie avait quitté bien avant la naissance de Cole.
— Si monsieur Soupe-au-lait est là, alors les deux qui l'accompagnent ne peuvent être que la petite chanteuse effrontée et le seul cloîtrier qui ne connaît pas la signification de son statut.
 Il se déplaça lentement jusqu'à la porte et l'ouvrit. Un grincement lent et peu rassurant résonna dans toute la pièce. Puis d'un coup sec, le père Uzuven claqua son bâton contre le bois.
— Aller, tout le monde en haut. Nous allons punir ensemble les petits rats qui s'infiltrent là où ils ne devraient pas...
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Ode Colin
Un simple instant de vie dans une salle de classe.
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Maude Perrier
Je prends les transports en commun et j'aime imaginer des petites histoires courtes sur les gens que j'y côtoient l'espace de quelques instants.

Elles sont sur mon site tous les lundis mais je les proposerai aussi ici.

Écrire une histoire très courte est un exercice que je trouve très difficile, vos retours m'aideront à progresser.
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