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Samedi 6 octobre 2018, 9h00

La BMW avalait les kilomètres de l'autoroute et venait de passer Berne. Hans avait mis la radio à fond et les tubes du moment se succédaient les uns après les autres. Malgré les événements dramatique de la veille, Hans avait été catégorique : il était hors de question qu'il se dérobe face à sa femme. Il rentrerait en Thurgovie comme prévu. Il n'avait dérogé que sur un point. Il ne partirait pas vendredi soir, mais samedi matin. Tous les deux week-end, il les passait avec sa famille.

Le débriefing avait été tendu, vendredi en début d'après-midi. Franco Bernardi avait été présent, ainsi que la cheffe supérieure, Séverine Mélisse. L'appel à témoin faisait certes exploser le standard du commissariat de police, mais il était compliqué d'en tirer quelque chose qui puisse être utile. Il y avait tellement de témoignages, certains plus loufoques qu'autre chose, des personnes téléphonaient pour se rendre intéressant. Tous les témoignages étaient transcrits sur ordinateur. On en était à quatre-vingt-sept témoignages à 15h00, le vendredi 5 octobre, et le téléphone continuait de sonner. Il y avait eu, en vrac,un joggeur, une voiture à l'arrêt qui s'était révélée être en fait celle du service sécuritas qui s'occupe de l'ouverture de la barrière. Il fut décidé de trouver cette personne pour un interrogatoire poussé. Il y eut également un renard et ses petits, un chat, un cycliste à l'arrêt, on décida de faire immédiatement un appel à témoin pour ce cycliste. Bref, il y eut plein de pistes, mais aucune ne dégageait une impression de sérieux tangible. Surtout qu'il semblait évident que "E" n'allait quand même pas prendre de risque et se montrer au bord de la route, à la lueur des phares de voitures !

Le sécuritas fût interrogé dans les locaux de la police.


Qu'avait-t-il vu ce matin là du vendredi 5 octobre 2018 un peu avant 6h00 ?

Rien ! Il avait ouvert la barrière, fait demi-tour avec sa voiture, et était reparti.

- Je ne suis pas un romantique, inspecteur ! Rester là à admirer la nature, c'est pas mon truc ! Et je n'ai vu aucune voiture, aucun piéton, aucun cycliste, aucun joggeur durant les trois minutes où je suis resté sur place !

- Vous n'avez rien entendu non plus ? lui avait demandé Hans.

- Non ! Quelques bruits de la forêt, peut-être, des craquements...

- Des craquements? Quelqu'un qui marchait dans la forêt ?

- Pff ! Non. Franchement. Désolé. Je ne vous suis d'aucun secours. Mais ça va me faire drôle de retourner là-bas. C'est flippant ce qui s'est passé !

- Oui. Flippant, avait confirmé l'inspecteur.

Et le sécuritas était reparti, laissant Hans Pfäfi, Alice Noîx et les autres sans rien à se mettre sous la dent en terme de piste.


Le soir, Hans avait mangé des pâtes au fromage chez lui, et avait bu deux bières, été tenté d'en ouvrir une troisième avant de se raviser : mon petit Hans, là, tu exagères ! Klara n'aurait pas manqué de le lui rappeler.

Il lui téléphona :

- Salut ! Je viens demain !

- Salut chéri ! Tout le monde se réjouit de te revoir !

- Et moi donc !

- Et ton affaire, qu'est ce que ça donne ?

Hans hésita :

- Ils en ont pas parlé à la télé ?

Il était 21h00.

- Non. J'ai pas regardé les nouvelles. Je préfère m'occuper des enfants.

- Sage décision.

- Mais pourquoi tu me dis ça..il y a eu du nouveau ?...

- Je te raconterai demain, coupa Hans.

Ils s'embrassèrent, et fermèrent chacun leur portable. Hans savait que plus l'affaire se compliquait, et c'était exactement cela qui se passait en ce moment, plus il allait s'éterniser à Genève...avec tout ce que cela impliquait comme complications familiale. Pour se détendre un peu, il zappa sur la télé en évitant les chaînes d'informations qui parlaient abondamment de l'affaire "E" . À 23h00, il alla se coucher.


Hans Pfäffi arriva à Amriswil. Il gara sa BM devant la maison. Elle était à deux tiers en béton et un tier en bois. Type chalet. Bichonnée. Comme tout l'était, en Thurgovie. Bichonné ! En Suisse-allemande. Bichonné encore plus qu'en suisse romande. C'était comme ça. Une mentalité forgée génération après génération. Comme ces publicités pour eau minérale où l'on vous vante la pureté de l'eau, acquise par son inexorable parcours à travers la roche des montagnes. D'ailleurs, à Amriswil, juste à côté de la maison des Pfäffi, il y avait un garage moto. On pouvait y manger dedans tellement il était propre.


Frida courait vers on père, suivie de Peter. Hans prit sa fille dans les bras.

- T'as fait des tresses à tes cheveux, lui dit-il, admiratif.

Frida avait des très longs cheveux blonds, et sa mère lui avait fait deux magnifique tresses, digne de Fifi Brindacier. Hans l'embrassa sur la joue avant de la reposer. C'était au tour de Peter : blondinet de trois ans, portrait craché de Hans. En comparant des vieilles photos de Hans avec Peter, c'était la même personne. Mon Dieu que c'était bon de retrouver ses enfants.

- Tiens papa, c'est pour toi ! Peter lui tendit un dessin.

- ça c'est toi, ça c'est maman, ça c'est Frida, ça c'est moi, ça c'est la maison, et ça c'est Bonko !

Bonko le chien sauta sur Hans. C'était un chien de taille moyenne, brun, poil court, des oreilles pointues, une queue qu'il ne cessait de remuer. Il y a un an, ils avaient été toute la famille le chercher à la SPA.

Klara était restée dans la maison. Hans n'en présageait rien de bon. Peter tenait la main de son père, tandis que Frida s'occupait du chien. Et tout le monde entra par la grande porte rouge aux angles arrondis. Dans le hall, pas de Klara venant embrasser son mari. C'était de moins en moins bon. Le week-end serait dur, moralement. Alors que Hans souhaitait recharger ses batteries, émotionnellement, que Klara le soutienne dans son périple genevois. Hans alla à la cuisine, presque sûr d'y trouver sa femme. Klara, blonde au cheveux longs et lisses pelait des patates pour le rösti de midi. Elle portait une chemise à carreaux jaune et rouge, une salopette en jeans bleu clair. Hans savait qu'elle savait qu'il était là, dans la cuisine, en train de la regarder.

- Klara, fit-il.

Elle mit deux secondes avant de se retourner, avant que Hans ne découvre son expression : froide et triste.

- Mais il est complètement fou celui qui a fait ça !, dit-elle.

Hans comprit. Suite à leur conversation téléphonique de la veille, elle avait allumé la télé et suivi les dernières informations sur l'affaire « E ». Hans fut un peu rassuré. Les premiers mots de sa femme n'étaient pas des reproches sur son « exil » genevois, qui allait inévitablement, à moins d'un miracle, aller au delà de la date butoir de la fin de son stage : 1er novembre 2018. Qu'elle s'intéresse à l'affaire « E » était un bon signe. Comme réponse, Hans s'approcha, prit sa femme dans ses bras et l'embrassa. Et après l'étreinte :

- Fou, je ne sais pas. Sait-ce qu'il veut, oui, hyper-déterminé, oui, et bricoleur, oui ! Mais tu as raison Klara, sûrement que tout ça est nappé d'une sauce à la folie...

- C'est parce qu'on est dans la cuisine que tu emploies un vocabulaire de cuisine ?

- Oui !

Et ils se mirent tout les deux à rire, alors que les enfants et le chien les rejoignirent.


Et finalement, ce week-end en Thurgovie, fut délicieusement revigorant pour Hans. Klara se passionna pour l'affaire "E". Il lui raconta en long et en large, lorsque les enfants n'étaient pas à côté d'eux, les faits dans les détails les plus sordides, tout ce qui s'était passé en un peu plus d'une semaine au bout du lac. Et Hans, lui-même, devant cet inventaire macabre s'étonnait vraiment de la quantité et « qualité » des événements survenus.

- Elle revendique les meurtres et demande que Genève ferme la frontière aux travailleurs français ? questionna Klara, le samedi après-midi, une tasse de thé à la main.

Les deux se trouvaient au salon, confortablement installés dans un salon cossu en cuir rose et blanc, avec vue sur le jardin à travers la grande baie vitrée. Dans le jardin, luxuriante plantation autour d'un immense saule pleureur.

- On ne sait pas encore si c'est elle ou lui.....ou si c'est les deux ? Non, ce qui semble-t-il est demandé, c'est la priorité absolue aux résidents genevois pour l'attribution des emplois.

- Et ben ! "E" est radical, c'est le moins que l'on puisse dire.

Hans éclata de rire. Klara s'en offusqua :

- Non mais, Hans, des personnes qui n'ont fait du mal à personne, ont été tuées ou blessées par ce « E » d'enfer, et toi, tu rigoles...

- Oui mais, Klara. "E"est radical. C'est vrai, t'as raison. Et ça m'a fait rire que tu le dises comme ça.

Klara souriait. Elle l'avait bien compris. Elle n'en voulait pas à son mari, et elle était même prête à ce que son séjour genevois dure plus longtemps que prévu.

- Il faut un peu d'humour, Klara. Sinon on devient fou !

- Oui, t'as raison. Un peu d'humour. Un peu d'amour aussi. Sur ce, elle embrassa son mari qui glissa son bras dans son dos pour la serrer fort dans ses bras.

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