Chapitre 73 : Retour au calme

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- Ca commence à s'apaiser.

Alex tourna la tête vers le cavalier qui venait de parler et se trouvait à sa droite.

- Oui, reprit William. Les villages sont calmes. Tu connais mieux la région que moi, Alex. A ton avis ? Est-ce que je me trompe ?

- Non, tu as raison. Mais la révolte n'est pas venue des villages, et pourtant, certains auraient pu avoir des motivations aussi importantes que les cipayes de se soulever, ou du moins, de les soutenir.

- Comment cela ?

- La réforme agraire voulue par Lord Dalhousie a fait de nombreux mécontents. C'est trop tôt pour se lancer dans un tel projet. Il va falloir du temps. Plusieurs générations sans doute. Et c'est une bonne chose que la Reine ait ordonné de l'abandonner. Mais la région que nous venons de visiter n'a pas été trop touchée par la reprise en main, il n'y a pas eu trop d'exactions et d'actes d'injustice de la part des nôtres.

- Tu n'as pas vu, comme moi, ce qui s'est passé à Delhi, ni entendu autant de récits glaçants au fil des jours, fit remarquer William. Et ce qui est arrivé à Kanpur a dépassé toute l'horreur dont nous avions eu connaissance.

- C'est vrai, dit Alex. Et défendre la Résidence et ses réfugiés ne fut pas du même ordre, j'en conviens. Mais tu sais comme moi que les représailles aveugles ne conduisent qu'à aggraver la situation. Ne demeure-t-il pas une graine de révolte parmi les tiens, par exemple ?

William sourit et secoua doucement la tête :

- La Reine a mis fin à certaines injustices nous concernant. Et elle nous apprécie grandement, reconnaissant la franchise et le courage des Highlanders. C'est une belle compensation. Et d'une certaine façon, je pense aussi que mon peuple n'est pas encore prêt pour la liberté. Comme pour les Indiens, il faudra du temps. Et nous sommes moins étrangers aux mœurs anglaises qu'il n'y a de différences entre les Indiens et nous, Britanniques. Et puis, je sers la Reine...

Alex hocha la tête. Il comprenait le point de vue de William et il savait que son ami, malgré ce qu'il avait vu et entendu, malgré les terribles témoignages qu'il avait recueillis, ne se laisserait pas aller à des actes de pillages ou de tuerie. Et qu'il n'accepterait pas que ses hommes agissent ainsi.

- Enfin, reprit William. Il me tarde de revenir à Lucknow. C'est bien agréable de partir avec toi et Nagib dans les contrées reculées d'Oudh, mais ça fait du bien aussi de rentrer à la maison !

- Sophie aura peut-être encore changé... souligna Alex avec un brin d'humour.

- En trois semaines ? Tu crois ?

- Tu vas bientôt être père à nouveau, Will. Et j'ai souvenir que malgré les restrictions, Roy la faisait s'arrondir jour après jour !

William soupira :

- Je suis bien heureux d'être auprès d'elle pour ce deuxième enfant. Dire que je n'ai passé aucune journée avec elle alors qu'elle attendait Roy ! Du moins, je n'en avais pas connaissance... Toi, au moins, tu étais avec Luna...

- Autant que possible, je le reconnais. Et malgré la situation difficile que nous connaissions, c'était une grande joie.

- N'as-tu pas envie d'avoir un fils à ton tour, Alex ? Peut-être Luna aura-t-elle une belle nouvelle à t'annoncer à notre retour.

- Peut-être... glissa-t-il. C'est vrai, je serais heureux que nous ayons un autre enfant. Mais je ne veux pas qu'elle s'épuise non plus. Elle était très fatiguée au cours des dernières semaines avant la naissance de Myriam. Même si je reconnais qu'elle devait aussi être très préoccupée par les rumeurs et la tension qui régnait à Lucknow, sans oublier que nous avions reçu la visite de Russell Colleens et qu'il avait laissé planer des menaces quant à son souhait de récupérer l'enfant.

- Et tu oublies de dire qu'elle fut aussi inquiète de ta blessure, mon frère, intervint Nagib qui chevauchait à leurs côtés.

Alex opina simplement. Il avait eu beaucoup de chance. Il n'aurait pas dû partir seul en mission, cette fois-là, mais Nagib devait rester à Lucknow, pour garder le contact avec certains de ses informateurs, proches des cipayes, pour évaluer la situation au jour le jour. Lui, Alex, connaissait bien le secteur et y avait des contacts de confiance avec des taludkars, des chefs de village, et ne s'attendait pas à cette embuscade. Oui, il avait eu de la chance de voir un paon détaler à quelques mètres devant lui, apeuré, et d'entendre un son étrange, comme un signal. Il avait alors été sur ses gardes et au claquement du fusil, il avait dévié la course de Kashmir, avait rapidement sorti son pistolet et avait tiré dans la direction du coup de feu. Il se doutait qu'au moins deux hommes se trouvaient tapis dans les fourrés, mais s'il avait pu déterminer à peu près l'endroit où se cachait l'un d'eux, il n'avait pu savoir où se trouvait l'autre et c'était celui-ci qui l'avait blessé. Kashmir avait été frôlé par une balle, qui avait provoqué une belle estafilade sur son flanc droit et, aiguillonné par la douleur, il avait alors galopé comme un fou, parvenant à emmener Alex, blessé, loin du traquenard. Il avait laissé sa monture aller à bride abattue, puis se calmer d'elle-même, avant de parvenir à la guider vers la ville et surtout, vers la rivière. Après... Après, à demi-inconscient, il avait dû lui faire confiance pour le mener finalement jusqu'à la Casa de los Naranjos. Alex avait pensé, à un moment, que Kashmir parviendrait jusqu'à la Résidence, en longeant la Gomti. Mais le cheval s'était arrêté avant et c'était fort heureux : il avait déjà perdu beaucoup de sang, sa blessure était profonde et il n'était pas certain qu'il serait parvenu en vie jusqu'au cœur de la ville.

Ils étaient partis, en ce début d'année 1860, avec une petite troupe aguerrie menée par William jusqu'aux confins de la province, vers le nord, une zone qui était sous la responsabilité d'Alex depuis son retour à Lucknow. Le nouveau gouverneur, Charles John Wingfield, avait ainsi organisé ses hommes, parmi ceux qui connaissaient le mieux Oudh, pour que chacun soit comme son représentant dans un secteur différent. Alex avait donc en charge un territoire assez vaste, frontalier avec la province de Bareli et le Népal. C'était là que s'étaient trouvées les dernières poches de résistance, finalement vaincues par Colin Campbell à l'été 1858. C'était là aussi que Nânâ Sâhib, un des principaux meneurs du soulèvement à Kanpur et Lucknow, s'était réfugié avant de fuir au Népal où, à la connaissance d'Alex, il se trouverait toujours. Cela faisait d'ailleurs partie de ses missions : veiller à ce que cet homme ne revienne pas dans la province et, si c'était le cas, à tout mettre en œuvre pour l'arrêter.

Cela faisait maintenant près de dix-huit mois qu'ils avaient regagné Lucknow et quelques mois qu'Alex pouvait constater les premiers effets de la politique d'apaisement qu'il orchestrait dans son secteur. C'était encore timide, mais cela allait dans le bon sens. Et cette nouvelle tournée avec William et Nagib lui en avait apporté quelques nouvelles preuves.

**

Luna était toute attente du retour d'Alex. Elle demeurait inquiète à chacune de ses absences, quand bien même la situation était sous contrôle et que la province, petit à petit, retrouvait la paix. Et qu'à chacun de ses retours de mission, Alex se montrait rassurant, tant avec elle qu'avec son grand-père ou Rodrigo.

Au quotidien, elle menait une vie tranquille, celle dont elle avait toujours rêvé. Elle s'occupait de leur fille et de la maisonnée, secondée par Isabella et soutenue par Sonya Randall, alors que Rodrigo poursuivait la formation de Pedro et que Don Felipe, petit à petit, leur abandonnait la gestion du domaine, se bornant à valider les choix de Rodrigo. Car il avait fallu tout reprendre : effarés par le soulèvement, inquiets d'avoir vu partir les de Malanga, les ouvriers et paysans du domaine avaient déserté. Durant plusieurs mois, les champs n'avaient pas été cultivés, les petits ateliers n'avaient pas tourné. Rodrigo avait pu faire revenir une partie des employés, mais pas tous : beaucoup craignaient encore des représailles. Il avait cependant pu recruter plusieurs femmes, dont les maris, pères ou frères avaient été tués lors du soulèvement ou de la reconquête de la province. La plupart travaillaient aux ateliers de tissage ou de conditionnement des épices. L'exportation des produits vers l'Espagne avait aussi repris depuis peu.

Un soir qu'ils dînaient tous ensemble, qu'Alex était présent également, Don Felipe avait dit à Luna alors qu'ils parlaient du domaine :

- Si un jour vous avez un fils, tout cela sera à lui. Ce sera à lui de reprendre le flambeau, avec l'aide de Pedro. Je ne serai sans doute plus là pour le voir faire, mais je sais qu'il fera bien.

Luna n'aimait pas quand son grand-père parlait ainsi, mais elle devait aussi s'y résoudre : il ne serait pas éternel et elle lui était reconnaissante de veiller ainsi à leur avenir à tous. Alex n'avait guère le temps de s'occuper du domaine ; ce n'était pas dans ses compétences, ni surtout dans ses envies. Et il faisait entièrement confiance à Rodrigo pour assumer cette charge.

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