Chapitre 39 : Te voici parmi nous

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Un cri avait déchiré l'air chaud de ce cœur d'après-midi. Assis, seul, dans le patio, Don Felipe ferma les yeux et serra fort ses mains aux doigts tordus. Il se souvenait de la naissance de Luna et espérait une issue plus favorable cette fois...

Luna était entrée en travail au petit matin, et Ameera n'avait fait qu'une courte apparition, dans la matinée, pour lui dire que la naissance avançait et que tout se passait bien, même si c'était long et un peu difficile. Elle ne semblait pas inquiète et il se raccrochait à cette espérance. Les deux sœurs d'Ameera se trouvaient aussi avec Luna. Don Felipe avait envoyé Pedro à la Résidence, mais il était revenu bredouille : Alex était absent, envoyé deux jours plus tôt par Sir Lawrence en direction de la frontière avec la province de Bareli. Il avait été informé qu'une mutinerie s'y était produite et il voulait savoir ce qu'il en était dans l'ouest d'Oudh. Alex était accompagné de Nagib et d'une solide troupe d'une trentaine de soldats, tous britanniques. Pedro avait vu Arthur Robinson qui avait promis de lui remettre le message de Don Felipe. Arthur, cependant, ignorait quand le capitaine serait de retour à la Résidence.

Sophie et Brenda se trouvaient dans la partie principale de la maison. Madame Faulkner était encore perdue et avait besoin de la présence de ses filles pour tout ou presque. Don Felipe avait demandé à deux servantes de les aider. Et il estimait aussi préférable que Sophie soit un peu éloignée de la chambre de Luna, tout le temps que durerait l'accouchement : il était inutile de l'inquiéter outre mesure, elle-même devant se préparer à une naissance d'ici quelques mois.

Le silence qui suivit le cri parut plus lourd encore à Don Felipe, comme si la chaleur étouffante de ce mois de mai écrasait tout, le réduisait à ce qu'il était à ce moment-là : un pauvre homme en proie à la peur et tiraillé par ses souvenirs.

**

Le corps trempé de sueur, écartelée sur son lit, Luna s'abandonnait aux vagues de douleur de plus en plus proches qui la traversaient. Une des femmes lui passait sans cesse un linge humide sur le visage, sur les bras. Quant à Ameera, elle chantonnait doucement et cela l'aidait. Elle avait fini par caler sa respiration et ses cris sur le rythme de la chanson et elle s'était sentie un peu mieux, comme si cela pouvait lui être une aide alors qu'elle faisait face à l'inconnu.

Alex était absent, elle le savait, mais elle ne cessait de penser à lui, espérant qu'il serait là très vite, bientôt, qu'il pourrait faire connaissance avec leur enfant. Elle ne savait pas qu'il était parti pour une mission dangereuse, le jeune homme n'ayant pas eu le temps d'informer Don Felipe de l'ordre qu'il avait reçu.

- Il est proche... Il est tout proche...

La voix d'une des sœurs d'Ameera était parvenue jusqu'à Luna, mais elle n'entendait encore que le chant de sa fidèle servante :

- Là, là... Voilà... petit soleil... petite étoile... Là, viens, viens... Là, avec nous... Voilà...

Luna se cambra, poussa encore et elle sentit quelque chose glisser entre ses jambes : c'était la tête de son bébé.

- Encore, poussez encore, Dona Luna...

Elle tourna la tête vers Satya, la jeune sœur d'Ameera, qui lui souriait. Puis elle ferma les yeux, prit une profonde inspiration et poussa encore en criant.

Le cri qui lui répondit la fit fondre en larmes : c'était la voix de son enfant.

**

Don Felipe se leva prestement : au bout du patio, sortant du petit couloir, s'avançait une silhouette, celle d'Ameera. Elle portait un petit paquet dans les bras, tout emmailloté.

- Don Felipe... Tout va bien. Dona Luna va bien. Nous nous occupons encore d'elle, mais elle voulait que je vous montre le bébé.

Le vieil homme s'avança alors et s'arrêta face à Ameera. Elle écarta doucement les plis du linge pour qu'il puisse mieux voir le petit visage.

- C'est une petite fille, dit Ameera.

Le vieil homme sourit doucement et son visage se couvrit de larmes, pareillement à celui de Luna. Il était heureux. Bien sûr, savait-il, tout homme préférait avoir un fils. Mais lui espérait que Luna mettrait au monde une petite fille : ainsi, Lord Colleens ferait sans doute moins cas d'une fillette que d'un garçon. C'était peut-être une pensée ridicule, mais il s'y était accroché au cours des dernières semaines.

Ameera tenait toujours l'enfant et la lui tendit. Avec précaution, il la prit dans ses bras.

- Est-ce que... Est-ce que Luna lui a déjà donné un prénom ?

- Non, répondit Ameera. Je crois qu'elle veut en parler avec le Sahib Capitaine avant.

- Bien...

Il la contempla un instant, puis dit :

- Elle est belle... On dirait qu'elle a déjà les cheveux clairs... Mais sa peau est comme dorée. Elle supportera bien le soleil indien.

- Comme sa maman, dit Ameera.

- Oui, comme sa maman, fit-il. Tiens, reprends-la, Ameera. Je crains de la faire tomber, avec mes mains tordues... Il me tarde de voir Luna.

- Vous pourrez venir bientôt. Je reviendrai vous chercher.

Un peu plus d'une heure plus tard, Don Felipe entra dans la chambre de la jeune maman. Le bébé dormait dans un petit lit recouvert précautionneusement d'une moustiquaire. Luna s'était également assoupie. Le vieil homme resta à les contempler un moment, puis il quitta la chambre sans un bruit. On le vit alors sortir de la maison et se diriger vers un petit carré à l'écart, à l'autre bout de la propriété : c'était là qu'étaient enterrés Anna et Marcos, ainsi que sa propre épouse. Il y demeura longtemps, à prier et à se souvenir.

**

La douce caresse d'une main sur sa tempe, le souffle léger d'un baiser sur sa joue réveillèrent Luna. Elle avait sombré dans un sommeil profond, une fois le travail de l'accouchement terminé. Sa chambre était plongée dans la pénombre et l'impression de fraîcheur était renforcée par quelques fleurs qu'Ameera avait disposées pour apporter un parfum léger et apaisant.

- Alex ? fit Luna en croisant le regard gris du jeune homme.

- Je ne voulais pas vous réveiller... Je viens d'arriver. Je suis rentré en fin de journée à la Résidence et je suis venu dès que j'ai eu connaissance du message de votre grand-père. Mais j'arrive bien tard...

Elle lui sourit doucement :

- Tout s'est bien passé... Ameera dit qu'il faut que je me repose maintenant.

- Oui, bien entendu, sourit-il.

- L'avez-vous vue ?

- Oui. Elle est magnifique. Je suis très heureux. Je vous aime.

Et il déposa un baiser plus appuyé sur son front.

- Je voudrais... l'appeler Myriam. Etes-vous d'accord ? demanda Luna.

- C'est un très joli prénom. Oui, je veux bien. Cela lui ira très bien, répondit Alex.

Luna sourit et tendit la main vers lui, la posa sur son poignet. Aussitôt, Alex tourna sa main et noua ses doigts aux siens.

- Nous lui donnerons aussi le prénom de votre mère, n'est-ce pas ? demanda encore Luna.

- Si vous le souhaitez, cela me ferait infiniment plaisir et je crois que ma mère en sera très touchée. Mais...

- Mais ?

- Et... voulez-vous aussi qu'elle porte le nom de votre mère ? demanda Alex après une légère hésitation.

- Aussi, oui. Mais Myriam était le prénom de ma grand-mère... paternelle.

- Hum, je comprends, dit Alex. Alors, qu'il en soit ainsi.

Il se redressa et s'approcha du berceau. La petite fille dormait profondément, les poings serrés. Elle avait été couchée à la manière indienne et ne portait pas de ces langes trop serrés que l'on voyait aux bébés anglais. Il s'accroupit près du berceau et la regarda, attendri. Quand il avait eu connaissance du message de Don Felipe, il avait été saisi pour une bouffée d'émotions, certaines antagonistes : de la joie, de la peur, de l'impatience, de l'amour. Maintenant qu'il était rassuré pour Luna, il pouvait aussi contempler leur petite fille avec sérénité. Elle n'avait qu'une poignée d'heures, mais elle lui semblait déjà si forte et pourtant si fragile.

- Dors, Myriam, dors bien. Te voici parmi nous...

Il la regarda encore un moment, puis, sentant le regard de Luna sur lui, il se tourna vers le lit. Leurs regards se croisèrent, chargés d'émotion et d'amour. Alex jeta un dernier regard à sa fille et revint auprès de Luna. Elle se blottit un peu plus contre lui. Elle avait besoin de sa présence. Il lui accorda cette tendre étreinte, la laissant ainsi se rendormir.

Rien, à cet instant, n'aurait pu lui ôter ce sentiment de plénitude et de bonheur. Pas même la crainte d'un soulèvement, pas même celle de voir revenir Russell Colleens.

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