Chapitre 34 : Un visiteur imprévu

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- Que dites-vous ?

Luna fixait Rodrigo avec un mélange d'effarement et de stupeur.

- Oui, Dona Luna. Monsieur Colleens vient d'arriver. Don Felipe est allé l'accueillir.

Il vit la jeune femme porter la main à sa gorge, pâlir, puis se ressaisir. Elle ferma les yeux un instant, prit une longue inspiration, puis dit :

- Bien. Qu'il en soit ainsi... Après tout, c'est peut-être le mieux... Mais...

Elle marqua une petite pause, puis dit :

- Je vais aller l'accueillir moi aussi. Ne vous éloignez pas, Rodrigo, on ne sait jamais.

- Bien entendu, Dona Luna, répondit-il en s'inclinant légèrement avant de quitter la pièce.

- Prévenez Alex également, mais qu'il ne se montre pas. Je crois qu'il est préférable d'éviter toute confrontation...

Rodrigo acquiesça, un pli soucieux barra son front. Depuis le jour où Don Felipe l'avait informé de la grossesse de Luna et des liens existant entre Alex et la jeune femme, il ne s'était pas départi de son inquiétude. Derrière le calme apparent de jours sans nuages, il envisageait l'orage qui ne manquerait pas de s'abattre sur eux tous, un jour prochain. La réaction de Russell Colleens et de sa famille, notamment, le préoccupait. D'autant que Don Felipe n'avait pas révélé à Rodrigo ce qu'il en était exactement de Russell.

Quand Rodrigo était venu la prévenir, Luna se trouvait dans le patio attenant à sa chambre, où elle profitait de la fraîcheur pour prendre un peu de repos car elle commençait à moins bien dormir du fait de l'avancement de sa grossesse.

Luna rentra dans sa chambre, se dirigea vers sa coiffeuse, dégagea ses cheveux et prit sa brosse. Elle avait besoin de se remettre de cette surprise : à aucun moment, dans les rares échanges qu'ils avaient eus depuis le début de l'année, Russell ne lui avait fait part de son souhait de lui rendre visite à Lucknow. Il ignorait aussi toujours qu'elle était enceinte. Elle savait que la confrontation était désormais inévitable. Mais, au moins, Rodrigo lui avait fait savoir que Bryce n'était pas présent. Elle n'aurait pu supporter cela, ici.

Une fois qu'elle se sentit assez forte pour l'affronter, elle sortit par le couloir et se dirigea vers le grand patio. C'était là que Don Felipe avait invité Russell à entrer. C'était la première fois qu'il voyait le mari de sa petite-fille et il avait compris en un regard que tout ce qu'elle avait pu lui révéler sur lui était vrai. Et il comprenait mieux encore la rareté des échanges et le peu d'empressement que les deux époux mettaient à se retrouver. Il se demandait cependant comment Russell allait réagir quand il découvrirait que Luna était enceinte. Il avait envoyé Rodrigo prévenir la jeune femme, puis son secrétaire était repassé pour lui faire savoir qu'elle arrivait.

- Je suis heureux de constater que vous avez l'air en meilleure santé, Don Felipe, dit Russell après que les deux hommes avaient échangé quelques civilités.

- Merci, oui. J'ai connu un moment de faiblesse, cet hiver. Mais la présence de Luna m'est d'un grand réconfort.

Russell fixa un moment les doigts tordus de Don Felipe. Il avait remarqué aussi que le vieil homme se déplaçait avec quelques difficultés. En dehors de cela, il ne manifestait aucun signe de mauvaise santé. Son regard était clair et vif, sa voix posée et ferme. Il n'était pas amaigri, ni fiévreux.

- Vous avez fait bon voyage ? demanda Don Felipe.

- Oui, répondit Russell. J'ai préféré venir alors qu'il commençait à faire chaud à Delhi. Ici, c'est encore supportable.

- Pourtant, l'été ne tardera plus, dit Don Felipe. Beaucoup de familles partiront alors pour la montagne.

- Comme à Delhi. Je me suis arrêté chez le colonel Faulkner, et sa femme m'a fait savoir qu'elle et ses filles n'allaient plus tarder à partir pour Shimla, maintenant qu'elle est remise de sa chute. J'ai pu saluer aussi Madame MacLeod.

- Oh, bien, dit Don Felipe.

Il profitait de ces quelques échanges pour étudier un peu plus Russell et tenter d'anticiper sa réaction. Il perçut derrière lui des pas légers. C'était un des serviteurs qui s'approchait avec des boissons et des fruits frais, découpés en morceaux et placés dans des ramequins. Sur un autre plateau était également disposé le nécessaire pour le thé. En espagnol, il remercia le serviteur et dit :

- Ne reste pas trop loin, Hamid. Je peux avoir besoin de toi.

- Bien, Don Felipe, répondit l'homme en s'inclinant.

Et s'il quitta le patio, il demeura dans le couloir, à surveiller les deux hommes. Il vit aussi s'approcher Dona Luna et il échangea un regard avec elle, inclinant légèrement la tête. La jeune femme comprit qu'il demeurerait à portée de voix, de même que Rodrigo dont la porte du bureau, au bout du couloir, était ouverte.

**

Si Don Felipe lui tournait le dos, en revanche, Russell ne pouvait manquer de voir apparaître Luna. Et Don Felipe mesura très vite ce qui se passait : son interlocuteur venait de voir la jeune femme et de comprendre son état. Il avait les yeux grands ouverts par la surprise, et la bouche bée.

- Lu... Luna ?

- Bonjour, Russell, dit-elle avec politesse. Je suis surprise de votre visite. Allez-vous bien ?

- Bonjour... Je... Oui... Mais... Vous... ?

Elle le fixait avec assurance. Elle avait décidé que la meilleure défense serait non l'attaque, mais la fermeté. Russell avait choisi de vivre sa propre vie, de la mener avec toute la liberté que lui offraient les Indes. Elle, elle aimait Alex. Elle attendait un enfant de lui. Ils ne pouvaient vivre au grand jour, certes, mais elle avait pris la décision de ne ressentir aucune honte à éprouver des sentiments pour lui et à vivre leur amour aussi librement qu'il leur était possible.

Elle vint s'asseoir en face de lui. Le sari moulait vraiment son corps et elle n'avait pas l'intention de dissimuler son ventre rond. De toute façon, à ce stade, cela lui aurait été impossible. Elle était calme, mais un peu tendue. Don Felipe le perçut et se sentit aussi admiratif face à son courage. Il lui tendit une tasse de thé qu'elle accepta volontiers.

- Je vais bien, Russell. Oui, je vais bien.

Elle but une gorgée, puis reposa sa tasse sur la table. Russell la fixait toujours avec incrédulité. Il ne s'était vraiment pas attendu à la surprise qu'elle lui avait réservée. Luna posa une main sur le bras de son grand-père et lui dit :

- Pouvez-vous nous laisser un moment, Grand-Père ? Je crois que nous avons des choses à nous dire, mon mari et moi.

Elle avait parlé d'une voix claire et Don Felipe opina simplement avant de se lever. Il se garda bien cependant d'inviter Russell à demeurer à la Casa de los Naranjos : peut-être ce dernier ne voudrait-il tout simplement pas rester. Tout allait dépendre de la conversation que Luna aurait avec lui...

Luna suivit un instant son grand-père des yeux, puis reporta son attention vers son mari. Il avait la tête baissée et tenait toujours sa tasse de thé à la main, comme s'il avait eu besoin d'un objet pour se donner un peu de contenance. Ce fut lui qui, finalement, prit la parole le premier :

- Ainsi, vous attendez un enfant...

- Oui, dit Luna.

- Hem... J'imagine qu'il est inutile que je vous demande qui est le père...

- Totalement inutile, effectivement, dit Luna avec assurance, mais avec une certaine empathie.

Russell redressa la tête, regarda dans le lointain, soupira et dit enfin :

- Finalement, c'est peut-être aussi bien... Je veux dire, que vous attendiez un enfant. Au moins... Au moins, cela semblera plus normal...

Luna le regarda, un peu interloquée :

- Que voulez-vous dire par normal ?

- Et bien, nous pourrons ainsi passer pour un vrai couple. Ce sera une pierre de plus à la façade...

Luna déglutit : une fois encore, son mari ne songeait qu'à lui-même, à se protéger. Elle se dit qu'il était temps d'affirmer son propre avis.

- Il est une chose cependant que vous devez savoir, dit-elle cette fois avec beaucoup de fermeté. J'ai l'intention de mettre mon enfant au monde ici, dans cette maison. C'est là que je suis née, que mon père est né. Mon enfant naîtra ici, aussi.

- Ah...

Russell fronça les sourcils :

- Je pense pourtant qu'il serait mieux que vous reveniez avec moi à Delhi.

- Il n'est pas question que je voyage. Mon état ne me le permet pas. Et je n'ai nulle envie de me retrouver à Delhi en pleine saison chaude, pour accoucher dans des conditions qui ne me seraient pas favorables. Mon enfant naîtra ici, répéta-t-elle.

- La loi est pour moi, Luna. Ne l'oubliez pas, dit Russell d'un ton qu'il avait du mal à rendre menaçant.

A cet instant, Alex, le bras toujours en écharpe même si sa blessure était maintenant quasiment refermée, fit son entrée dans le patio. Luna avait reconnu son pas et n'eut même pas besoin de se retourner vers lui.

- Bonjour, Monsieur Colleens, dit-il d'une voix ferme.

- Capitaine Randall ? Oh, mais, vous êtes blessé ?

Il avait prononcé sa dernière phrase d'une voix légèrement aiguë qui sonna faux aux oreilles d'Alex. Russell s'était cependant levé pour le saluer et lui tendait déjà la main, mais Alex fit un simple geste du bras pour signifier qu'il ne pouvait lui rendre son salut, à moins de lui tendre la main gauche.

- Ma convalescence s'achève, dit simplement Alex avant de prendre place dans le siège précédemment occupé par Don Felipe.

Luna se trouvait ainsi assise entre les deux hommes, mais en étant plus proche d'Alex. Eux se faisaient face. Les sourcils froncés, le regard un peu dur, Alex fixait Russell droit dans les yeux. Ce dernier déglutit, se rassit lentement, puis, baissant les yeux car il ne pouvait soutenir un tel regard, il fixa ses mains qu'il avait croisées sur ses genoux. Sans relever la tête, il fit, d'un ton qui était plus une affirmation qu'une question :

- C'est... vous... ?

- Oui, répondit Alex d'une voix toujours très assurée.

Il perçut le tressaillement de Luna. S'il avait quitté le salon où il s'occupait à lire dès que Rodrigo l'avait prévenu, il était cependant resté dans l'ombre du couloir pour entendre les premiers mots de la conversation entre Luna et Russell. Mais il était bien décidé à ne pas la laisser seule pour faire face. Il savait pertinemment qu'un jour ou l'autre, la vérité devrait éclater et, puisqu'il était de toute façon impossible de dissimuler désormais la grossesse de Luna, autant aller jusqu'au bout. Et quand bien même Russell pourrait faire valoir la loi et obliger Luna à revenir avec lui à Delhi, lui, Alex, était bien décidé à empêcher ce voyage.

Russell sembla ne pas réagir durant un long moment, au point qu'Alex se demanda ce qui pouvait lui passer à l'esprit, s'il était déjà en train d'envisager la suite des événements ou s'il avait seulement besoin de ce laps de temps pour encaisser les nouvelles - autant celle de la grossesse de Luna que celle le concernant. Enfin, sans bouger, il soupira :

- Au moins... Au moins, vous ne l'avez pas fait avec un de ces nègres... L'enfant sera anglais. Et blanc, de surcroît.

Même si Alex était habitué à entendre ce genre de propos, cela le mettait toujours en rage. Il garda cependant son calme, car il savait que c'était préférable. Luna, elle, n'avait pas son sang-froid et s'exclama :

- Vous êtes insultant, Russell ! Comment... Comment osez-vous !

- Et vous ? Comment osez-vous ? Vous vous cachez de moi durant des semaines, des mois ! Vous attendiez que l'enfant soit né pour me le faire savoir ? Ou me le cacher encore ?

Il semblait avoir oublié la présence d'Alex.

- J'ignore ce que j'aurais fait, reprit Luna d'une voix plus calme, mais non exempte de fermeté. Mais il me semble que vous oubliez une chose : la vie que vous-même menez, le désintérêt que vous me portez. J'en ai pris mon parti et j'ai aussi accepté que vous ayez votre propre liberté. Cependant, je crois avoir le droit de vivre ma vie, moi aussi.

- Depuis quand une femme oublie-t-elle d'obéir à son mari ? fit-il d'un ton hargneux.

- Depuis que le mari oublie d'en être un, coupa Alex qui commençait à trouver insupportables les propos de Russell.

- Capitaine Randall, je ne vous permets pas de m'insulter !

- Et vous, je ne vous permets pas d'insulter Dona Luna !

- LADY Colleens, je vous le rappelle !

Les deux hommes échangèrent un regard de rage. Alex serra les dents, se retint de se lever, d'attraper Russell par le col et de lui flanquer son poing au travers de la figure. Et quand bien même il en aurait eu envie, il en était incapable. Et s'il maudit d'avoir le bras en écharpe, il se dit aussi que cela leur évitait d'en venir aux mains, ce qui n'arrangerait rien.

Luna laissa passer quelques secondes, but une gorgée de thé, puis reprit. Elle serrait fort ses mains entre elles pour leur éviter de trembler, puis parvint à se détendre une fois qu'elle put poser sa voix :

- Russell, nous fâcher ne mènerait à rien. Qu'Alex soit le père de mon enfant ne change rien non plus. Je ne quitterai pas Lucknow, même si vous faisiez intervenir un juge et ses acolytes. Car cela provoquerait un scandale et, ni vous, ni personne ici n'y a intérêt. Car je peux vous jurer une chose : quand bien même j'y perdrais ma réputation, je pourrais aussi faire éclater votre fameuse façade. Celle à laquelle votre père nous a contraints, autant vous que moi.

Russell la fixa, un peu interloqué : il ne s'était pas attendu à ce qu'elle lui parlât ainsi. Après tout, il ne s'était pas attendu non plus à la retrouver enceinte, ni à ce que Don Felipe semblât bien portant... Ni même qu'elle ait pris pour amant le capitaine Randall ! Celui-là-même auquel il l'avait confiée... Mais il comprit soudain ce qu'elle voulait lui signifier :

- Très bien, dit-il d'un ton plus posé. Je reconnais que vous avez raison sur ce point : nous n'avons pas intérêt à faire éclater un quelconque scandale, ni vous, ni moi. Mais cet enfant portera mon nom. Et j'espère que ce sera un garçon.

Luna ne releva pas cette dernière phrase : elle, elle espérait fortement porter une fille. Même si elle aurait été très heureuse de donner un fils à Alex. Elle avait donc la confirmation qu'une fille serait moins intéressante aux yeux de Russell, voire à ceux de Lord Colleens. Russell conclut d'un ton presque conciliant :

- J'entends vos arguments. Et même si j'en ai le droit, je mesure aussi que votre grand-père fera tout son possible pour que vous restiez ici, au moins jusqu'à la naissance. Ensuite...

Il fit un vague geste de la main :

- ... nous aviserons.

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