Chapitre 19 : Le vent des rumeurs

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Première entorse historique dans ce chapitre : la nomination d'Henry Lawrence au poste de gouverneur d'Oudh n'intervient qu'un an plus tard, au printemps 1857, et non en 1856. James Outram fut remplacé par Colville Coverly Jackson, qui eut un comportement odieux avec les Indiens et aggrava la situation, déjà bien délicate, dans la province. Mais pour les besoins de mon histoire, j'ai omis ce dirigeant car il fallait que Sir Lawrence arrive plus tôt...

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Alex, en un geste machinal, s'épongea le front. Il n'était plus très loin de Bareli et n'était pas mécontent de voir la plaine qui menait aux cantonnements s'ouvrir devant lui. Il avait passé plusieurs journées dans des villages, à l'est et au nord de la province, et aspirait à rentrer. La chaleur était écrasante et il enviait ceux qui avaient déserté pour se rendre à la montagne. Il songea à Luna et se sentit rassuré par le fait qu'elle se trouvait à Bhimtal. Il avait reçu, avant de partir pour ces visites, sa courte lettre l'informant qu'elle était bien arrivée à la montagne.

"Au moins, elle y sera en sécurité. Je ne sais pas où les dirigeants de la Compagnie ont la tête, mais annexer Oudh est une vraie aberration ! Ils ne se rendent pas compte de la situation dans laquelle ils nous placent tous !"

Il fronça les sourcils. Depuis qu'il avait été démobilisé du Pendjab, il voyait venir la tempête. Il ignorait quelle forme elle prendrait, mais il était certain d'une chose : elle serait violente. Très violente. Il entendait les rumeurs, il voyait la défiance s'installer, la colère aussi parfois. S'il pouvait estimer que la province dont il avait la charge avec Stephen Mackenzie était relativement calme, il savait qu'il n'en était rien ailleurs.

"Qui allumera la mèche ? Il est bien possible que ce soit nous-mêmes avec cette annexion... Que ferait Sir Lawrence ? Lord Outram n'est pas un incapable, mais a-t-il bien saisi ce qui se passe ? Il a soutenu l'annexion, maintenant il doit faire face et il me semble assez impuissant..."

Tandis qu'il songeait ainsi, chaque foulée de Kashmir le rapprochait de Bareli. Il longea bientôt les cantonnements où il aperçut un des trois régiments à l'entraînement. Il ne s'arrêta pas et se dirigea d'emblée vers le quartier résidentiel où étaient logées les familles des officiers britanniques et des quelques autres Européens ou propriétaires vivant là. Son bungalow s'y trouvait et il ne fut pas mécontent de descendre de cheval.

Il avait à peine posé le pied à terre que Nagib, qui était demeuré à Bareli, sortit de la maison et vint vers lui.

- Ne t'arrête pas, Capitaine ! Le major Mackenzie a fait déposer un message pour que tu te rendes à la Résidence dès ton retour.

- Ah... fit Alex d'un ton las. C'est urgent ?

- Cela en avait tout l'air. Il a reçu hier matin un messager en provenance de Lucknow, mais je n'en sais pas plus.

- Tu n'en sais pas plus, vraiment ? Officiellement ou...

- Officiellement, répondit Nagib avec un léger sourire. Officieusement, j'ai entendu dire que le lord Résident d'Oudh serait remplacé. Mais j'ignore par qui... Cela, les rumeurs n'en ont pas encore eu vent...

- En effet, soupira Alex. Si ce que tu as entendu est vrai, alors il est tout à fait justifié que je reparte illico pour la Résidence. Tant pis pour la poussière et la sueur du voyage.

- Ce ne sera pas la première fois, mon frère, que le major Résident te verra ainsi.

Alex eut un petit sourire et remonta aussitôt en selle. Kashmir renâcla un peu : il avait senti l'écurie et croyait pouvoir se reposer lui aussi. Mais, visiblement, son maître en avait décidé autrement, ce qui ne l'empêchait pas de manifester son désaccord.

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- Voilà les nouvelles, Capitaine.

Alex était assis dans le bureau du major Mackenzie et lui faisait face. Il avait accepté avec plaisir une boisson fraîche, mais y avait à peine touché tant ce que son supérieur lui avait annoncé l'avait laissé à la fois songeur, puis inquiet et enfin soulagé. Sir Henry Lawrence était nommé comme gouverneur et administrateur de la province d'Oudh.

- C'est la meilleure nouvelle que nous pouvions recevoir pour Oudh, fit-il sobrement.

- Oui, répondit Mackenzie. S'il y a bien quelqu'un capable de maintenir l'ordre à Oudh et d'amoindrir les effets de l'annexion, c'est bien Sir Lawrence. En revanche, s'il n'y parvient pas... ce sera le chaos. Et pas qu'à Oudh. Dans tout le nord de l'Inde aussi.

Alex hocha la tête. Il partageait tout à fait l'avis de son supérieur.

- Ce qui est une moins bonne nouvelle, en tout cas pour moi et je reconnais vous parler franchement avec égoïsme, c'est que vous allez devoir nous quitter et que nous allons ainsi être privés de vos services, Capitaine. Mais compte tenu de la situation, je pense que si Sir Lawrence vous fait appeler auprès de lui, c'est qu'il a de très bonnes raisons de le faire.

- Je n'ai jamais reculé devant la difficulté, Monsieur.

- Je le sais. Et je ne peux m'empêcher de penser que vous allez vraiment bien au-delà. Quand pensez-vous partir ?

- Dès que cela sera possible, Monsieur. C'est à dire, dès que vous n'aurez plus besoin de moi...

- J'aurai toujours besoin de quelqu'un comme vous, Capitaine. Considérez donc que vous êtes libéré de vos fonctions ici à partir du moment où vous aurez franchi la porte de ce bureau. Sauf si vous estimez avoir encore quelques tâches à accomplir.

- Tout est en ordre de mon côté, Monsieur. Mais si vous souhaitez un rapport sur mes visites de ces derniers jours...

- Avez-vous des choses importantes à me signaler ?

- Pas particulièrement.

- Alors, oubliez le rapport et prenez plutôt ce temps pour faire vos bagages. J'imagine que Nagib Mustapha Salem vous accompagnera...

- Oui. Lui aussi nous sera utile là-bas.

Stephen Mackenzie approuva et Alex prit congé.

Quand, à peine deux jours plus tard, il viendrait le saluer avant de quitter Bareli, il ignorerait cependant qu'ils ne se reverraient jamais.

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