Cher lecteur, les annotations nous appartiennent. Par respect pour ce chef-d’œuvre, nous t’implorons de ne pas mélanger les tiennes avec les nôtres. Ce point crucial établi nous te proposons, ensemble, de suivre les péripéties d’un gus un peu idiot.

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 L’embarcation luttait contre la puissance des flots ; le jusant l’attirait irrémédiablement vers le large. Comme si l’île toute entière, en accord avec les éléments, œuvrait afin d’empêcher l’intrus de poser pied à terre.

 Une fois déjà, notre voyageur avait effleuré de sa présence le sable ardent du rivage. Mais, lors de ce primordial succès, une affliction soudaine avait envahi son inconscient. L’impression insidieuse, impérieuse, que sa place ne se trouvait point ici. Si bien qu’il hésitait à cingler vers d’autres horizons, un vent houleux, altier témoignerait-il, lui intimant d’aller se naufrager ailleurs.

 Le temps se déchaîna, les intempéries se succédèrent. L’explorateur songeait sombrement à l’avenir. Abandonné au beau milieu d’un océan vide d’interactions, résultante arbitraire d’un monde en perdition : il se remémorait cette île. Pourquoi en être parti ? L’angoisse ; peut-être. La peur de l’inconnu ; fort possible. La honte ; certainement.

 Pourtant, poussé par un instinct salvateur, composante trop peu souvent évoquée, néanmoins infiniment capitale : l’amour ! ; le voilà à nouveau sur la proue de sa barque, le cap oblique en direction de l’ectoplasmique éden.

Le fantôme de son amertume hantait encore sa bouche. Il le savait. Or, le droit de se morfondre ne lui appartenait plus. Pas après avoir fait montre de tant de lâcheté. Alors, aussi olibrius que possible il vogua contre son propre courant. Alors, aussi truculent que possible il souqua de toutes ses forces. Alors, aussi tempêtant que possible il accosta silencieux. Alors, aussi feutré que possible il contempla le faîte rocailleux s’imposer à lui. Sanctuaire à la quiétude mortuaire. Déphasé du macro(N)cosme.

 Quelque peu sonné par l’exploit, extirpant petit à petit son esprit de sa carapace naturelle, l’homme observait ce Nouveau Monde. Face à lui, une fortification minérale s’élevait haut dans le ciel, trouée d’éparses embrasures si profondes que la lumière du jour s’y faisait aspirer. Phénomène sinistre d’un paradoxe ensorcelant.

 Quoiqu’envoûté, notre protagoniste timoré hésita sur la marche à suivre, mais trêve d’inanité : sa dame, porteuse de vie, lui souffla d’affronter ses doutes.

 Chose qu’il fit le cœur révolutionné.

 Trémulant, le pâle pénétra.

 Le hall d’entrée lui apparut abandonné. Sombre. Presque inquiétant. Rien de plus normal après tout, il n’était personne, encore moins attendu. De fait, ses yeux s’accoutumèrent à la noirceur du lieu et le voyageur ne manqua pas d’inscrire dans sa mémoire chaque couleur, chaque forme, chaque emblème, chaque étendard, chaque tableau, chaque son, chaque silence, chaque détail.

 Détail singulier qui, mis bout à bout, interpella notre poltron d’aventurier : il n’appartenait pas à cet univers. Tout de blanc vêtu, les abondantes teintes illuminaient sa différence. L’intrus se connaissait homme, pourtant, nulle représentation de ses congénères n’habillait les lieux. Rien de mystérieux cependant, simplement des animaux ; armoiries atypiques s’il en est.

 Seulement… quel genre d’homme vivrait ici ? Ou aurait vécu si l’on en juge la vétusté de l’édifice. Le hall desservait un colossal amphithéâtre, majestueux de poussière comme le reste, mais encore resplendissant de munificence. Les assises lisses témoignaient d’une usure itérative, l’air embaumait le rance. Ici et là, mansardes et sculptures s’étiolaient, moussaient du manque de lumière, étouffaient de la lourdeur de l’atmosphère. Inutile de fouiller plus en avant pour notre esseulé luron, l’évidence parlait d’elle-même : l’île avait périclité. Ses habitants avec.

 Notre personnage principal souffla du nez. Exaspéré, il entérinait ses chimères au plus profond de son être aussi vite qu’elles lui étaient survenues.

 Pour l’heure, trouver une couche confortable lui semblait chose adéquate. Alors le déçu se dirigea vers un escalier en colimaçon ; qu’il monta. Marche après marche. Résolu. À quoi me diriez-vous ? Très bonne question !

 L’ascension parachevée, il déboucha sur une plateforme sans parapet, sans mur, sans rien. Juste le ciel funèbre, inétoilé. De là, le platelage de briques d’ébène se symbiosait à merveille avec la voûte céleste, provoquant un vertige démesurant le physique ; caractérisant l’abstrait.

 Lui, moi, vous, tu il je nous elles. Ensemble, nous auditionnâmes un aigle astrologico-suprême glatir dans le firmament. Du néant s’ouvrit un vortex archangélique, les constellations abondaient dans un cosmo tango à rendre fou un aliéné. Une à une, elles rasèrent de près l’explorateur sans lui prêter attention, chacune laissant dans son sillage un fracas revigorant avant de disparaître vers le pied de la tour.

 Tremblant de tout son être, notre bonhomme se risqua à l’immobilité. Peut-être que, comme face au T-Rex de Spielberg, leurs visions seraient basées sur le mouvement. Et ce fut le cas. Fin de l’histoire.

 Si nous résumons les contraintes d’un autre univers :

 1 – Interaction avec le 4e mur : validé.

 2 – Mots imposés : CARAPACE, ARBITRAIRE, VERTIGE : validé.

 3 – Utiliser une homéoptote : validé.

 4 – Phrase obligatoire : Le fantôme de son amertume hantait encore sa bouche : validé.

 Merci pour votre attention.

 — Doucement narrateur ! Tu n’oublierais pas la cinquième condition ?

 — À quoi bon ? Ils sont déjà partis.

 — En es-tu vraiment certain ?

 — Évidemment ! Qui se complaît à contempler la lactescence de son écran ?

 — Eux… peut-être ? Ils n’attendent que toi pour leur conter nos aventures. Et… surtout…

 — Tu as envie de découvrir ce qu’il se passe en bas de la tour ?

 — Oui.

 — Bien, bien. En ce cas : voici l’intégration d’un membre de Scribopolis

 — Validé ?

 — Validé !

 Nous retrouvons donc notre homme en haut de sa tourelle inlimitée, face aux escaliers s’enfonçant dans les abîmes de l’antre minéral. Le courage prit le pas sur sa couardise et le voilà qu’il les dévale une à une, deux à deux, trois à trois, quatre à quatre, cinq à cinq, six à six, sept à sept, huit à huit, neuf à neuf, cinq à sept, dix à dix. Bref, en toute hâte et sans fantaisie.

 Il déboucha finalement dans l’aula solennelle, auparavant vide, maintenant tout autant. Puis, par magie fantastique, sur le parvis de la science-fiction, une fragrance d’utopie naquit. Les murs ceindrant les gradins s’entichèrent d’ouvertures hétérogènes ; la première constellation s’affranchit de l’obstacle et vint poser ses serres sur le sol, juste derrière notre curieux intrus. Il déploya ses ailes nitescentes et invita l’humain à prendre place. Ceci fait, le royal oiseau s’éclipsa au travers d’un vortex avant de réapparaître au centre de la salle. Il s’égosilla d’un dynaste hurlement.

 Le silence supplanta l’écho fracassant. Le rapace s’assombrit ; disparu.

 — Ah non pas encore !

 — C’est pour l’effet, ne t’inquiète pas !

 L’éther froufrouta à notre oreille, la peur piquait notre échine. Mais nous nous retournâmes afin de nous retrouver nez à bec avec un autre volatile. Lumineuse à souhait dans son habit spectral, une chouette, la tête à l’envers nous observait avec fle(g)mme. Et avant que nous pussions nous étonner de cette saugrenuité, différentes et diverses bizarreries envahirent notre champ de vision. Ici : une komodale ne crevant pas la dalle se lécher les lèvres rouges de chocolat grâce à sa langue de saurien. Là : un lama fantomal sautillait d’énergumène en animaine, notant des détails invisibles dans un carnet non moins palpable ; Nope Nope Nope onomatopéant ses sabots bondissants. Non loin des cabrioles observait un érudit félin, gavroche sur les aoreilles, pipe entre les moustaches. Pire encore, un caracal au regard lubrique conversait avec un bl’héros armuré de métal clinquebalant d’un sujet pertinemment pompeux – un navet – tandis qu’un ocelot, nous sembla-t-il distinguer derrière la visière d’un casque de motocyclette, ajoutait son grain de sel à l’épineux sujet. De piquant, nous n’oublions pas le mignon petit hérisson, ivre de sagesse, qui frôla notre pied avant de se redresser, séant bien piqué, pour laisser passer un loup caféiné courir après les os ambulants de la faucheuse alcoolisée. Là-bas, une renarde aux langues bien pendues portait sur son dos une jarre qui déversait une cascade de savoir infini ; où plongeait un corgui au popotin frétillant en compagnie d’un dahu philosophiquement savant. D’un coup, grinça les rouages d’une chaudière au garde à vous, menaçait par un éloquent bonobo. L’ambiance se réchauffa quand un être à la fois difforme, informe, conforme, métamorphe, se disputait avec des incises qu’elle seule adorait. Nul doute qu’à cet instant, sept milliards d’individus furent en danger. D’ailleurs, une alarme retentit dès lors : un faucon chanta sirène aérienne lorsqu’une dragonne jugulait des hurlements tout droit sortis d’une légende chinoise. Nous l’entendîmes, vous aussi amis lecteurs. Vous aussi… Nous repérâmes également le coin des artistes. Un raton laveur, orné d’un casque, mixait grâce à quelques vinyles militants des notes sur lesquels des pandas, ours, atheris et autres batraciens s’enjaillaient.

 Soudain, la cacophonie laissa place au silence. Chaque entité s'installa, studieuse. L’une de ces animalies, laquelle ?, nous l’avons oublié, s’éleva sur l’estrade centrale. Elle entama sa récitation ; son point final provoqua un tumulte d’applaudissements. Les orateurs se succédèrent, et notre homme n’en perdait pas une miette. Il était subjugué. Sa place était ici, parmi eux ; lui aussi aimé écrire, mais n’avait pas grand monde pour le soutenir.

 Le temps passa, les constellations s’évanouirent dans le vide, nous laissant pantois. Nous avaient-elles remarqués ? Les reverrons-nous ? Nous l’espérions !

 Finalement, nous nous endormîmes à même les bancs, la tête pleine d’histoires en tout genre, contées par des êtres surnaturels aux voix charmantes.

 Dès le lendemain, nous écrivîmes un petit bout de début de rien, nous envisageâmes une fable horrifique composée de sorcières et autres démons loufoques ; en attendant l’espoir de revoir la magie s’animer.

 Nous nous promenâmes sur le rivage, les yeux brillants, le cœur allégé. Nous poussâmes notre barque vers le large : notre place était ici.

 Le soir suivant, le charme opéra de toute sa splendide énergie. Nous assistâmes à un distinct spectacle ahurissant quand nous levâmes la main à la question ci-dessous :

 — Personne d’autre pour ce soir ?

 Les regards se tournèrent vers nous.

 — Soit, mais l’homme n’a pas sa place ici. Quel serait ton animal totem ?

 — Sans aucun doute : une…

 — Narrateur, STOP !! Et l’anonymat du concours ?

 — Qu’importe l’anonymat quand on est grillé dès la première ligne !

 — Non j’y tiens. Butiponger est une chose, tout révéler en est une autre.

 — Soit, soit.

 Nous ne dévoilerons pas notre identité, mais nous tenons à vous remercier. Vous. Oui, vous, amis lecteurs. Puisque grâce à vous, en dépit de cette ode odieuse encrée à la va-vite par manque de temps, nous avons pu grandir, prendre notre envol, trouver notre place dans un monde qui ne nous convenait pas vraiment. De rire en blague, vous nous avez permis de surmonter les charivaris de la vie. De chansons en suggestions, vous nous avez donné une raison supplémentaire de vivre.

 D’amour, je suis épris d’une reine et d’une larve.

 D’amitié, même virtuelle, je vous ai.

 Pour cela : merci.

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