Défi lancé par PM

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Quand soudain...

 — Allô chérie, oui, c'est moi. J'suis bloqué sur la 151 et, attends, un instant... t'as pas fini avec ta pétrolette, là ! Mais dégage ! Tu vois pas que tu bloques tout le monde, bon sang ! Ça s'achète une Merco et ça sait pas rouler !

17h. L'unique route qui sépare le vétérinaire de chez moi semble accuser un sérieux ralentissement. Les minutes se rallongent pour devenir d'interminables heures. Les véhicules se collent les uns aux autres dans un ballet accordéonique infini. On tend le cou essayant de deviner ce qu'il se passe au bout de la route. La radio ne dit rien. Sur le tableau de bord le gps me rappelle que je roule à 5 km/h par intervalles de 15 minutes. Super. Le jour commence à décliner. Ces routes de campagne ne m'inspirent pas quand la nuit tombe. Toutes sortes de bêtes se mettent à déambuler sur l'asphlate comme sur une piste de danse un samedi soir. Ça vient se mettre dans tes roues et ça te fait partir dans le décor.

 — ... chérie, mangez et couche les enfants, je ne pense pas... Et toi avec ton gros camion ! tu crois pouvoir passer, imbécile ! Laisse d'abord les petites voitures, nigaud ! Non, mais c'est pas possible ! ...oui, Chérie, j'en étais où... Ha ! oui. Tu manges, ne m'attends pas. On en a pour trois heures, je pense. Que des crétins aujourd'hui sur le chemin. Un idiot de camion vient de bloquer tout le monde. Ce bouffon a eu son permis à une tombola, c'est sûr. Je t'aime ma chérie, à toute.

J'ai lancé le téléphone sur le siège passager sans vraiment entendre la réponse de ma femme. Les ombres s'allongent à mesure que le soleil tombe sur l'horizon. Ça me gonfle. J'assiste impuissant à la bêtise humaine. Soudain, la voiture cale. Impossible de redémarrer. Les autres conducteurs klaxonnent, me doublent et, à ma hauteur, me dévisagent, furieux, comme si je leur avais volé cinq précieuses minutes des vingt-quatre heures qu'ils pensent possèder.

 — C'est pas possible ! Nom d'un pustule de lombric ! Satané bagnole ! Tu vas te bouger un peu !
 — Tu vas te calmer un peu, mon grand ?

Sur la banquette arrière enfermé dans sa cage de transport transparente dernier cri, Mito, un British Shorthair gris, avait semblé miauler. Je baisse la radio et me retourne vers lui.

 — T'as vu Mito ? j'suis tellement sur les nerfs que j'ai cru que tu me parlais.

Il me fixe avec l'air détaché d'un British Shorthair qui va chez le vétérinaire.

 — Ok, poursuis-je, tu peux pas comprendre, toi t'es qu'un chat... Mais non ! Recule pas comme ça tu vas me bousiller ma Kangoo ! Tête de nœud ! Ma parole...
 — Vraiment, va falloir que tu baisses un peu d'un ton quand même, non ?

Cette fois, j'ai bien entendu. C'est bien le chat qui me parle. Je verrouille les portes et plonge dans la boîte à gant pour saisir un quelconque objet de défense. Réflexe idiot, c'est vrai. Vous auriez fait pareil. Je ne me retourne pas. Je règle le rétroviseur intérieur vers les deux billes noires sur fond jaunes de Mito. Il me fixe l'air désolé.
 — Heu... Mito. C'est à moi que tu parles ?
 — À qui veux-tu donc que je parle ? Tu vois quelqu'un d'autre dans la voiture ?
 — Bah... C'est que...
 — Tu devrais plutôt te demander comment se fait-il que je parle ?
 — Oui, c'est sûr. Mais, attends... Tu parles et tu comprends les humains depuis...
 — Depuis toujours.
 — La vache ! Depuis toujours ? C'est fou ! Mais, fallait le dire, on aurait sympathisé un peu plus.
 — Le félis Catus ne sympathise pas avec les races inférieures. Il règne.
 — Les race inf... Sérieux ?
 — Oui. Je suis sérieux. Et puis lâche ce sapin parfumé. Tu pensais te défendre avec ? Je suis dix fois plus agile et rapide que toi.
 — Mito, je voudrais te poser une petite question.
 — Vas-y. Mes puces sont toutes ouïes.
 — Tu pourrais arrêter de te lécher le derrière quand tu me parles ? C'est pas très... poli. C'est crado un peu même !
 — Je ne me lèche pas. Je me mets propre. J'ai un rendez-vous ce soir. La petite Poupoune du numéro 7.
 — Ha ok, dans ce cas on n'a pas la même notion de la proprété, on dirait.
 — Écoute bien pignouf. J'ai 200 millions de cellules olfactives. Mon odorat est 40 fois plus puissant que le tien. Là par exemple, par nervosité je pense, t'as lâché une dizaine de micro-pets depuis tout à l'heure. Pour toi c'est rien. Pour moi, c'est Fukushima, alors ne me parles pas de propreté. Le fond de ton caleçon est actuellement beaucoup plus compromis que moi. Et, tiens, au passage, même avec ton masque, je sens ton haleine d'huître pas fraîche. J'te jure que c'est dur de vivre avec vous. On prend sur nous.
 — Ho la, ho la ! Ha oui, mais c'est facile. 200 millions de factices j'sais pas quoi ! Avec tes airs supérieurs, là. Tu te prends pour qui aussi, hein ? Attends, c'est pas toi qui bosses toute la journée comme un taré pour te nourir, hein ? J'me tape les embouteillages pour aller chercher à monsieur ses croquettes favorites. En plus, c'est hors de prix tes croquettes de luxe, là !
 — Ne le prends pas mal, biloute. Votre race sent mauvais, elle est très excessive c'est tout et je m'en bats la litière de tes excuses bidons.
 — Au fait, pourquoi tu te mets à parler d'un seul coup comme ça ? T'as un message, une mission à me confier ?
 — Non, ça doit être une erreur.
 — Une erreur ?
 — Oui, un trou dans l'espace temps ou une défaillance dans le continum spacio-atomique, quelque chose comme ça.
 — Tu te fous de moi, là ?
 — Un peu, en effet.

Toujours à l'arrêt, la longue file s'impatiente dans un concert cacophonique de klaxons. Le gps m'annonce une attente démesurée. Aucun racourci, pas même un sentier qu'on pourrait emprunter pour s'échapper de cette congestion. Soudain, en cherchant un itinéraire différent, je déclenche la fonction haut-parleur du gps. Une voix masculine fait résonner son implacable sentence :

 — Votre destination 'Centre de stérilisation pour chat' sera atteinte dans 32 minutes.
 — Mito, je crois que ton rendez-vous de ce soir est compromis.

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