Défi lancé par J-T150901

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Mon Paradis

Lucien, seize ans, s'installa confortablement sur sa chaise. Madame Nicole, comme l'appellait affectueusement tous les élèves, professeur de français, avait obtenu sans peine un silence quasi religieux. C'était le cours que préférait Lucien. Un jeudi par mois, Madame Nicole choisissait soigneusement un thème qui poussait à la réflexion.

 — Décrivez le Paradis comme vous aimeriez le vivre, avait lancé fièrement Madame Nicole.

Dans la classe certains yeux s'illuminèrent tandis que d'autres sombrèrent dans le désespoir. On entendit la classe s'agiter sans pouvoir distinguer de cette clameur la joie ou la déception. Cependant, Madame Nicole connaissait le potentiel de sa classe. Elle sourit.

 — Ne vous laissez pas impressionner, rassura-t-elle, vous avez le temps et les moyens d'écrire quelque chose qui vient de vous et qui nous fera rêver. Écrivez avec votre cœur.

Lucien, d'abord perplexe, s'attela à la tâche.

 "C'est la première fois que je vais parler de mon Paradis aussi ouvertement. J'en avais déjà touché un mot à quelques uns mais cela m'avait valu de cinglantes moqueries. Alors, vous comprendrez mon appréhension à vous l'exposer.
 Dans mon Paradis, Madame, on ne parle plus de patrie mais de belles terres que les anciens nous ont léguées. Nous en parlons comme d'un diamant éternel dont il faut protéger l'éclat. Ce diamant brille dans la campagne qui se propage jusqu'à l'horizon. On ne parle plus de frontières, elles ont disparu. Nous parcourons nos étendues sans craindre 'l'animal sauvage'. (Je ne fais pas allusion à la faune qui peuple notre belle Terre. Je parle des hommes et de leurs pulsions féroces, qui brandissent l'étendard de la liberté à chacune de leur guerre. Leurs pas suivent les sillons détestables du sanglant égoïsme qu'ils vomissent ensuite dans de piètres discours.)
 Dans mon Paradis, Madame Nicole, on ne parle pas de soldats, ni d'armée. Pas de chef à qui obéir aveuglément. Tout le monde est responsable moralement de son prochain avec, à l'esprit, une motivation exceptionnelle qui pousse dehors toute envie de tyrannie. Personne n'est soumis contre son gré parce que la soumission se mérite et se gagne grâce à un comportement pacifique. Pouvez-vous comprendre cela ? J'ai peur que non. Votre monde ne connait de la soumission que sa fade définition.
 Nous aimons profondément les lois parce qu'elles ne visent jamais à égorger les libertés dont le sang à trop coulé dans votre monde. Malgré leur apparat de lumière vos rues en sont remplis.
 Certes, nous célébrons chaque année un jour de gloire. La victoire du bien sur le mal. C'est la seule fois que nos bras se lèvent, non pas de colère mais de joie. Ils accompagnent nos chants toute une journée. Retenez également ceci, Madame Nicole : il n'y a pas de citoyens dans mon Paradis, comme si derrière chaque colline se cachait des bataillons de lois charriant ses obligations toujours plus clivantes. Nous ne voulons plus de ça. Nous sommes plutôt, et avant tout, des habitants de la Terre. Nous sommes une petite peuplade fraternelle perdue dans l'Univers.
 Nos armes ? Ce mot, comme beaucoup d'autres, n'existe même plus ici. Je suis contraint, avec tout le respect que je vous dois, de l'utiliser pour que vous compreniez plus facilement les choses. La méthode est simple. Nous partageons chaque idée, chaque découverte, chaque avancée et, avec bon sens, nous écartons toutes celles qui nuisent au Paradis. Tout se fait dans un extraordinaire accord commun. Comme un sage de chez nous l'a dit :" Les décisions prises ensemble sont les compagnes de la liberté, les actes produits avec recul, les fils de l'avenir." Je sais que cela fait peur. Mon Paradis fait peur parce que l'incompréhension engendre la peur et la peur, la violence. Moi, je n'ai pas peur.
 Une dernière chose, Madame Nicole. Il n'y a plus de 14 Juillet dans mon Paradis."

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