VI.

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Il me faudra attendre le samedi suivant pour revoir la fille du hall. Le mois de décembre ayant apporté ses premiers flocons, les rues de Paris sont devenues méconnaissables. A mon réveil, je découvre des ruelles blanches dans lesquelles les enfants les plus matinaux s’amusent déjà à glisser sur des sacs plastiques, ou à dévaliser le stock de carottes de leurs parents pour fabriquer des bonhommes de neige. Mais cette image d’Épinal ne dure que quelques minutes. A peine sorti du métro Gambetta — le scooter étant devenu bien trop dangereux — le paysage immaculé que j’ai quitté en plongeant dans les abysses de la ville est devenu effroyable. La neige est une bouillie grise, une soupe immonde dans laquelle les passants pressés piétinent et pataugent en salissants chaussures et pantalons. Le trafic, ralenti par les automobilistes angoissés, n’est plus qu’un concert de klaxons et insultes en tous genres.

J’entre chez Charlotte, essuie mes pieds crottés, et entame ce qui est devenue ma routine matinale. Café, croissant, puis un deuxième café, dans la foulée. Je salue Bernard et Francis, leur verre de blanc à la main, et me précipite en terrasse prendre la commande des clients qui ont bravé le froid pour bruncher chez nous.

A la nuit tombée, je suis tellement dans le jus que je prends sa commande sans même réaliser que c’est elle.

— Vous avez choisi, mesdemoiselles ? demandé-je, disant, essayant d’estimer combien de table je vais pouvoir débarrasser en un tour.

— Un lambrusco… rosé.

Je prends machinalement note sur mon petit carnet et m’arrête, stupéfait. Mes narines sont attirées par un parfum familier. Violette et noisette. La fille du hall.

Je lève les yeux vers elle, elle me regarde du fond de ses prunelles sombres en souriant. Je bafouille et m’éclipse. Mon cœur s’accélère. Je sens mon pouls palpiter à la base de mon cou. Je m’attendais à tout sauf à ça. Victor, si tu comptes l’impressionner, il va falloir resserrer ton jeu et ne pas te laisser déstabiliser si facilement.

Dès que j’ai une minute de libre, je jette un œil vers sa table, afin d’aiguiser ma stratégie. Elle est venue avec une amie. C’est un bon présage. Si elle avait voulu m’envoyer un signal, rien n’aurait été plus clair que celui-ci. C’est un appel du pied. C’est comme si elle me disait : regarde, le blond était un con, je l’ai envoyé paître, maintenant, tu devras passer le filtre de mon amie pour avoir mon cœur. Et quelle amie ! Cette grande rousse aux yeux bleus, belle à faire pâlir de jalousie les modèles de magazine est un défi que je suis prêt à relever. Combien d’hommes seraient tombés dans le piège et auraient tenté en vain de séduire l’amie ? Je ne vais pas me laisser avoir par une stratégie si primitive. Aussi, lorsque la rousse, prétextant aller aux toilettes, me glisse un clin d’œil, je ne réagis pas. Je reste impassible et essuie avec flegme les verres propres du bar. La première manche est gagnée.

Je continue mon service, et lance de temps à autre des regards vers leur table. Les deux amies semblent beaucoup rigoler, et la fille du hall est radieuse. Ses coups d’œil furtifs dans ma direction confirment mes hypothèses de la soirée. Elle est venue pour moi. J’ai envie de faire durer le plaisir, de jouer avec son désir. Je garde une distance polie, certain de la faire mourir d’envie. Je suis si proche et en même temps inaccessible. Elle doit bouillir. Alors que je pense dominer la situation et tirer les ficelles de l’intrigue qui se joue entre nous, la belle rousse me prend de cours. Au moment où je débarrasse la table voisine, elle se penche en avant et embrasse ma promise à pleine bouche. Surpris, je renverse quelques gouttes de la carafe d’eau sur ma cliente qui proteste avec véhémence.

Et merde ! Mon monde s’effondre. Je repasse dans ma tête les images des dernières soirées pour essayer de comprendre quel signal j’aurais mal interprété. Je ne comprends pas. L’approche polie et intéressée du hall de l’immeuble, le croisement de regards gênés. Le charme de la commande du Lambrusco, l’erreur naïve du numéro de téléphone. Tout était orchestré avec précision. La proie était prise dans mes filets et voilà qu’elle s’en extirpe telle une anguille. Cette rousse que je prenais pour une amie est un date, et je suis obligé de reconnaître qu’elle a des atouts bien plus appréciables que les miens. Je suis dépassé sur tous les fronts et j’ai l’impression d’avoir été trahi par Albert Cohen.

Je ravale mon amertume et me concentre sur mon service. Mon cœur bat la chamade. Mon orgueil blessé n’en revient pas. Les paroles de mon frère résonnent dans ma tête. L’amour, ce n’est pas les secrets et les manipulations. Tu tomberas de ton piédestal. Ces mots martèlent mon esprit et aggravent mon mal de crâne. Je me sers une vodka et l’avale cul-sec sous le regard sévère d’Antoine.

— Non mais ça ne va pas ou quoi ? Pas pendant le service.

J’hésite à lui répondre d’aller se faire voir mais je me retiens. Il a raison. Je perds complètement les pédales.

— Je peux prendre une pause ?

— Oui, vas-y, ça vaudra mieux. Bordel qu’est-ce qu’il te prend ?

Je sors dans la nuit glacée. Les phares des véhicules m’éblouissent mais la morsure du vent me remet les idées en place. Je fais le tour du pâté de maison et reviens, apaisé. Les filles ont disparu. Tant mieux. J’aurais eu du mal à me confronter plus longtemps à mon échec cuisant.

Le service terminé, je m’excuse auprès d’Antoine. Je lui explique mon crush sur la fille du hall.

— La brune ? celle qui était avec la rousse ?

— Je… oui, pourquoi ?

— Elle m’a dit de te remercier pour le service. Et qu’elle adore l’endroit.

— Ah bon ?

— Oui. Tu lui as donné ton numéro, non ? Elle m’a dit que tu t’étais trompé dans les chiffres.

— Ah.

À sa tête, je sens qu’Antoine ne me laissera pas m’en tirer comme ça. Je décide de lui expliquer la situation. Il cache avec peine sa réaction choquée. Je réalise qu’il me prend pour un prédateur sexuel. En bon ami, il ne me juge pas. Enfin… est-ce véritablement être un bon ami que de ne rien dire ? Je suis trop bouleversé pour avoir ce genre de réflexions.

Une fois chez moi, je prends mon téléphone et tape le numéro de mon ex.

— Envie de faire un scrabble ?

J’ouvre le frigidaire, débouche une bouteille de blanc et me sers un verre. J’entends le tintement de mon téléphone.

— Tu es chez toi ?

— Oui.

— Ok. Je suis là dans 20min. A toute.

— A toute.

J’ai à peine le temps de servir un second verre de blanc et de prendre une douche que Caroline toque à la porte. Je vais lui ouvrir, nu, mon intimité couverte d’une simple serviette autour de la taille. Le regard de Caroline me détaille de haut en bas. Elle entre.

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