La Vengeance du Tanuki

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Non loin de Kyoto serpente une rivière paisible, komo-gawa, dont le fil d’argent, si clair, si pur, s’étend jusqu’à la montagne aux confins de l’horizon : le mont Sajikigatake.

C’est là, dans cet écrin de verdure, que vivent les tanukis, tantôt chiens viverrins, tantôt yōkai, malicieux toujours. Tant vénérés que craints par les locaux, ils descendent parfois chercher du labeur des hommes le fruit, ou dérober l’heureuse pitance des animaux domestiques.

Personne n’ose les chasser, par superstition : mieux vaut une récolte incomplète qu’une récolte fantôme. Subir le courroux d’un tanuki, voilà ce que redoutent les braves gens : il se chuchote depuis la nuit des temps que ces divinités peuvent prendre l’apparence des hommes, en jouer et en jouir à volonté.

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Noboru, un jeune homme décidé, énergique et honnête, qui vit du travail de ses terres et du bois, ne l’entend pas de cette oreille ! Qu’importe les mises en garde de sa femme Riku, hors de question de céder à ces nuisibles ! Aussi se tient-il toujours à l’affût et surveille-t-il ses bêtes le temps qu’elles se nourrissent.

Souvent, il aperçoit, au lointain, la toison grise de ces chiens viverrins : une menace dans les hautes herbes ! Néanmoins sa présence seule suffit à ce qu’ils n’approchent pas, renoncent à leurs méfaits, préférant sévir une fois le crépuscule passé, quand les ombres noires de la montagne plantent leurs crocs ténébreux sur la plaine.

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Noboru possède une fierté : non pas l’enfant qui refuse de naître dans les entrailles fraîches de Riku, mais un petit lapin, délicate boule de poil et blanche et noire qui vit à l’intérieur de sa nōka, et qu’il ne surveille pas, puisqu’il est aux champs tout le jour.

Alors qu’à la rivière, Riku s’épanche pour laver le kimono de son époux, un tanuki pas si sauvage franchit l’ōdo dans l’espoir de dénicher quelque chose à grignoter. En furetant aux envies de sa truffe mouillée, il trouve, dans la nourriture du lapin, le parfait refuge à sa gourmandise : il l’engloutit avec une promptitude telle qu’il quitte les lieux quelques minutes plus tard, le ventre bien rempli.

Quelques minutes trop tard puisque Noboru le saisit de ses mains calleuses, par le cou, de sorte que ce chenapan ne puisse le mordre, à peine se tortiller ! Ses génitoires immenses balancent dans le vide alors que l’homme le soulève, et le toise d’un regard torve.

« Toi, vilaine créature, qu’as-tu fait pour mériter ce que tu viens de dérober ? »

Noboru n’attend pas la réponse de l’animal qu’il continue sa réprimande sur un ton des plus virulent :

« Rien ! Cette nourriture n’est pas la tienne ! Et pour cela même tu seras puni. Je t’attacherai à un arbre jusqu’à l’aube ! C’est tout ce que tu mérites pour avoir volé un honnête homme ! Et s’il te vient l’idée de recommencer, sache que j’ai une arquebuse, et que je n’hésiterai pas à te tuer, toi et les tiens ! »

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Enflammé de colère, Noboru l’attache contre un séquoia, non loin de la rivière Komo-gawa. Malgré les couinements de l’animal, il serre les cordages jusqu’à comprimer sa peau, avant de disparaître en l’abandonnant au soleil, dans un aveuglement qui vaut toutes les punitions du monde. Si le tanuki n’a pas réussi à se justifier face à la virulence de cet homme, cela ne l’empêche pas de pester en son for intérieur :

Quel est cet être cruel qui, non content de ne pas partager ses ressources, maltraite un animal sacré, une divinité à qui il doit le respect ? Si les autochtones ne nous donnent jamais à manger de leur plein gré, ils nous laissent nous servir abondamment dans leurs réserves, sans jamais y trouver à redire. Lui ? Quelle méchanceté !

Cela mérite une vengeance : voilà de quoi nous nous repaîtrons lui et moi !

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Lorsqu’elle s’apprête à rentrer dans la nōka, une fois le kimono immaculé, Riku aperçoit une quelque chose contre l’écorce du séquoia ; pour l’animal, ce n’est qu’une ombre qui se dessine dans un halo de lumière, un miracle peut-être, une femme sans doute, une illumination !

« Par ici, ma bonne dame ! Par ici ! » se hasarde-t-il d’une voix enjôleuse.

Aussi curieuse que charmée, Riku bifurque vers l’arbre et y trouve un tanuki aux yeux suppliants, dans lesquels naissent les larmes folles du repentir. Son lamento émeut Riku, sensible femme qui rêve d’enfants et voit en chaque animal que porte la terre le reflet d’une innocence à chérir.

« Quelle est donc ton histoire, tanuki ? Pourquoi es-tu attaché ?

- J’ai pris un peu de la nourriture dans cette nōka, larmoie-t-il, et l’homme qui y vit ne l’a pas vu d’un très bon œil ! Mes liens sont si serrés que je suis tout engourdi ! Libérez-moi, je vous prie ! Je ne lui dirai rien ! »

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Attendrie par l’animal et sa complainte, ses yeux de pluie ardente et son timbre d’enfant, Riku lui donne quelques leçons d’une voix affable, pour qu’il apprenne ce que pensent les hommes et qu’il soit instruit du travail que ces derniers fournissent pour s’alimenter.

« Je m’en excuse, humble femme, j’ignorais tout cela ! Je ne suis qu’un pauvre tanuki ! Nous sommes habitués à nous nourrir ainsi depuis l’aube des temps, quand la forêt ne nous donne plus rien !

- Je le sais, petit tanuki. Je veux bien te libérer, parce que je n’aime pas te voir ainsi. On ne devrait pas punir les animaux ! Ni les divinités ! Mais promets-moi de ne plus revenir ici, car mon mari pourrait te faire du mal !

- Je vous le promets ! J’ai compris la leçon. Parole de tanuki !

- Bien, je vais poser ce kimono et je reviens te détacher. »

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Chafouin, le tanuki jubile de cette facilité qu’il a eue à persuader cette idiote et ourdit sa vengeance. Un rictus de satisfaction, tant narquois que sadique, dévoile ses dents tranchantes. Il est temps, pense-t-il alors, de s’amuser un peu de la bêtise des hommes !

Lorsqu’elle revient, d’un pas léger, le sourire gravé sur les lèvres, il ravale le sien et pleure de nouveau à chaudes larmes, pour l’attendrir davantage, ce qui donne à ses représailles une saveur plus exquise encore.

« Voilà, comme promis je vais te détacher. Je m’excuse de la rudesse de mon mari et te souhaite une longue vie !

- C’est bien aimable, chère amie ! » répond le tanuki, surpris de tant de bienveillance, mais décidé, toujours, à exercer cette vengeance qui s’impose à lui.

Alors que Riku, charmée par cette boule de poil grassouillette, dénoue les liens et caresse la tête du tanuki, ce dernier lui saute à la gorge avec la férocité d’un oni !

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Riku n’a pas le temps de hurler qu’elle baigne dans son sang : une morsure au niveau de la carotide, une morsure à faire couler des rivières pourpres, une morsure fatale ! Pour s’assurer qu’elle ne crie pas, le tanuki s’assied sur son visage et ne s’en retire qu’une fois le souffle de vie évaporé : une dernière caresse sur son poil rêche.

Alors le tanuki, non sans avoir lapé cette liquoreuse offrande, se félicite de ce qu’il fut facile de se débarrasser d’elle. Repu de ce mets tant rare que précieux, il la déshabille pour s’emparer de son kimono et contemple son corps nu dans les herbes mouchetées. Il respire quelques instants l’odeur délicate de sa peau glabre, qui enchante ses narines : suave, délicieusement fruitée, une viande de choix !

Au lieu de s’en aller et de laisser Noboru à la détresse la plus profonde, l’animal se dit qu’il n’est pas tout à fait vengé, qu’il en faut davantage pour valoir le préjudice qu’il a subi d’être ainsi attaché à un arbre de longues minutes, avec des liens si serrés que c’en était douloureux : on ne maltraite pas les divinités !

Sans se déparer de son sourire vengeur, il prend les traits du visage, la silhouette de Riku. Sans que cela soit visible de Noboru, il se donne une peau plus soyeuse, une intimité juvénile, cela, par coquetterie. Bien qu’il aimerait se mirer dans les eaux pour jouir de sa nouvelle apparence et musarder avec ce corps qui ne lui déplaît pas, il traîne le cadavre de Riku au-delà de la nōka, dans l’idée d’achever son plan sans que Noboru vienne l’interrompre !

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Le soir venu, Riku, plus belle que jamais, attend Noboru dans un kimono propre qui ne laisse rien apparaître du drame sanglant. En sifflotant, elle prépare dans l’orori un shabu-shabu aux odeurs fameuses dont il lui dira des nouvelles : une nouvelle recette ! Avec son ingrédient secret : des morceaux de la véritable Riku ; une viande tendre, goûtue, raffinée.

Lorsqu’il rentre, le tanuki redouble de caresses et d’attention envers Noboru, bien que cela lui répugne de témoigner de l’affection à un homme aussi mauvais. Cependant il se dit que cela est nécessaire pour que ses représailles soient plus succulentes encore, qu’il faut parfois se sacrifier et que tout cela ne sera plus qu’une mauvaise surprise face à la joie ultime d’avouer à ce mécréant le meurtre de sa femme, et ce qu’il en est vraiment de cette savoureuse pitance.

Malheureusement, il doit subir un fâcheux contretemps, car Noboru, qui trouve Riku moins timide que d’habitude, sent le désir poindre et l’enivrer à un point tel qu’il ne peut réprimer ses pulsions. Il se gorge des parfums de sa peau, qui l’emportent au-delà même de ce qu’il aurait pu imaginer ! Il l’embrasse de toutes parts : mille baisers carnassiers.

« Oh mon amour, goûte tout d’abord mon shabu-shabu, c’est une nouvelle recette ! Ensuite, je m’occuperai de toi comme une épouse dévouée : tu le mérites, pour avoir travaillé aussi dur la terre !

- Non, Riku ! J’aime ton odeur ! Moins douce, plus fauve, je ne peux attendre, s’emporte-t-il ! J’ai envie de toi Riku ! Tout de suite ! »

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Que Riku soit rétive, il ne lui en tient rigueur : ce fut ainsi lors de leur première nuit, aux souvenirs brumeux. Elle pleura maints torrents de larmes, avant de comprendre que cela faisait partie de ses devoirs d’épouses, qu’importe si elle n’y prenait que peu de plaisir, voire aucun certains soirs.

Riku n’est pas femme à se laisser emporter par la chair, aussi continue-t-il de l’embrasser pour ouvrir la voie du désir. Ivre de son odeur, il la couvre de compliments tandis que ses mains folles, rugueuses, se promènent sur ce corps gracile d’une fermeté qui lui rappelle leurs premières fois. Son pénis bande si fort ! Tiendra-t-il longtemps en elle ? Qu’importe, puisqu’il n’est pas impossible qu’il y retourne, après le shabu-shabu !

En attendant, son gland bat contre son orifice fermé comme jamais, dont il force l’accès alors que Riku objecte à chaudes larmes : « Noboru, mon cher mari, s’il te plaît. Je ne suis pas prête ! Mangeons d’abord. Le shabu-shabu va refroidir ! »

Mais la table est mise pour Noboru, envoûté, et qui souhaite prendre possession de son épouse, jouir en elle et se gorger de ce côté animal qui le subjugue tant, à tel point qu’il a l’impression de découvrir une nouvelle femme, plus belle, plus vivante, plus charnelle. Aussi l’écrase-t-il de tout son poids et se répand-il en elle comme jamais : mille gouttes amères, diluées dans la blessure des premières fois.

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Ne jamais sous-estimer la vengeance ! Ce qu’elle fait naître n’est jamais bon ni pour l’homme, ni pour la marche du monde ; telle la mauvaise herbe elle pousse, toujours plus loin, folle comme le liseron, conquérante comme le lierre : qui sait où elle te mènera, si tu n’apprends pas à pardonner ?

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2 et 3 avril 2018 pour la semaine 30 du Projet Bradbury.

Basé sur le conte japonais : Kachi-Kachi Yama.

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