Le Sang, la chair et les os

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Les vivants émergent en pleurs dans une vie qu’ils n’ont pas demandée. Une vie qu’ils n’ont pas souhaitée. Ils pleurent, et pleurent encore ; comme ils souffrent sur le chemin du retour vers le radieux néant.

Deux figures vêtues de gris traversaient l’allée d’un village quelconque. Elles ralentissaient par-devant les foyers maintenus en vie ci et là pour réchauffer les passants transis de froid. La lueur des flammes, pourtant, ne suffit pas à raviver leurs visages mornes et pâles.

La plus grande des deux silhouettes s’étira ; ses os craquèrent.

Aaah, je vieillis chaque jour un peu plus. À ce rythme, je vais finir par y passer.

L’autre sourit brièvement.

Une tierce personne les rejoignit d’un trot pressé :

— Suivez-moi, s’il vous plaît !

et les conduisit au bout de l’allée, dans le plus haut logis des lieux, qui restait fort miséreux. Bouleversé, le chef accourut et s’inclina bien bas devant les deux inconnus. Il les fit asseoir sur le tapis des invités, en face du foyer.

Ravie de pouvoir un instant desserrer sa prothèse de mollet, la femme lâcha un soupir satisfait. Comme en écho, le chef inspira.

L'gamin dont on vous a parlé… Il n’vient pas d’ici. L’est juste apparu. D’un coup.

Elle posa sur sa joue ses doigts teints de noir.

On s’occupe pas des humains louches et vous le savez. Pourquoi nous avoir appelés ?

Soudain agité, le vieil homme secoua la tête ; se laissa choir face à ses hôtes.

Il n’parle pas. N’mange pas, n’boit pas. Nos armes n’lui font rien. Et surtout… d’puis qu’il est arrivé, aucun de nos enfants n’a… tenu plus d’une poignée d'jours.

Sans un mot ni regard, les doigts – noirs, eux aussi – de l’adolescent s’activèrent. Il ouvrit le sac à son épaule et affûta des pointes de flèches d’un blanc laiteux. Sans se concerter, la chasseresse tailla des encoches dans un petit tas de fûts auxquels elle accrocha des plumes rouge sombre.

Peut-être un collectif. Plus voraces.

— Pour maintenir une forme charnelle, compléta le garçon.

Elle n’avait pas pris la peine d’acquiescer, mais il sourit de même, puis lui tendit des pointes à fixer. Chaque fois, le chef crut qu’elles tomberaient. Mais chaque fois, une main les retenait. Comme si le duo communiquait par la pensée. Ou comme si ces gestes avaient été maintes fois répétés.

Penché si près du feu, le grison sentit ses sourcils griller.

Est-ce que… Est-ce qu’les flèches suffiront ?

Le jeune chasseur les rangea dans un carquois et entreprit de nourrir le bois de l’arc. La femme sortit une pointe usée d’une poche et commença de la tailler.

Une âme est une âme. Il a peut-être l’air d’un humain, mais c’en est pas un.

Comme en réponse, le garçon tira une des longues branches de derrière son dos. Il testa sa souplesse et sa solidité, puis prépara l’encoche. Il lâcha un petit pot de colle ; elle laissa choir la corde ; tous deux rattrapés par l’autre. Deux esprits en harmonie.

Je peux voir les corps ?

Le chef, naturellement mal à l’aise, accepta cependant. Une larme de sueur s’écrasa près du feu.

Maìshin, fais v'nir l'dernier.

Le petit homme qui les avait accompagnés s’éclipsa à reculons.

Je vais préparer le sang, annonça l’adolescent. Vous avez un endroit sombre, à l’abri du vent ?

Le vieillard réfléchit un instant.

Maìshin ! Conduis m’sieur, euh…

— Tekk.

— Conduis m’sieur Tekk dans la remise !

Maìshin revint, aussi vite qu’il avait disparu. Avant de quitter la bâtisse, Tekk attrapa au vol la fiole qu'avait lancée sa préceptrice.

Le domestique baissait la tête, intimidé. Il releva fugacement les yeux sur le profil plat du garçon et les plissa aussitôt.

Hum… Tu es d’la tribu Nulhan, non ?

L’apprenti acquiesça, apparemment gêné.

Vous obtenez une magie lors d’vos passages à l’âge, non ?

Il hocha la tête à contrecœur.

Bieeen, bien. Il y en aura b'soin. Tu as eu quoi ?

Le chasseur soupira, presque agacé.

La mort de tous ceux que j'aimais.

— Oh.

Maìshin garda les yeux rivés au sol. Tekk sortit un couteau de sa manche.

*

D'un pas morne et lourd, le valet revint dans le logis du chef, un petit cadavre dans les mains. La chasseresse buvait un thé, nullement perturbée.

On n’l’a pas 'core brûlé, mais ça n’saurait tarder.

Elle examina le dessin d’un enfant sur le front du nouveau-né : la marque du meurtrier. Ils sont convaincus que l’intrus est un fantôme. Aucune trace de violence. Mais les nourrissons meurent de mille et mille façons.

Tekk glissa la tête par l’embrasure, serrant un bandage rougi à son bras.

Trouvé. Sixième point cardinal, en aval.

Sa mentore ne demanda pas s’il s’agissait bien d’un spectre : nul besoin. Ils se mirent en route, rangèrent les flèches dans leurs carquois, lances en main.

Elle sortit le masque de chair, mais ne le revêtit pas. Pas avant le dernier moment. Tekk s’éclaircit la gorge.

Tamt, laisse-moi le porter pour cette fois.

Elle secoua la tête, lui ébouriffa les cheveux. Il comprit sans un mot, parce qu’elle le lui avait déjà dit : « J’ai plus de souvenirs que toi, gamin. Forges-en un peu plus, et on reparlera de les livrer en pâture. »

Son pas s'accéléra. Ils suivirent la rivière sous la pâle lumière d’un ciel voilé. Sautèrent de galet en galet ; étonnamment adroite, malgré sa jambe de bois.

Tekk s’arrêta et pressa sa coupure au bras. Une goutte écarlate courut jusque sa main. Tamt rattacha aussitôt son bandage.

Encore une centaine de pas, dit-il.

Il jeta un œil plaintif en direction de leur proie du jour. Elle lui adressa un sourire peiné, l’air de l’inviter à s’épancher.

Il resserra sa prise sur la lance.

Est-ce que… Est-ce qu’on a le droit de faire ça ? Ils mangent, on mange, quelle différence ?

Une main maternelle se nicha sur son épaule.

On est nous et ils sont eux. C’est tout.

Un instant s'écoula. Elle aussi, parfois, reculait devant le labeur quotidien.

On est tous des parasites, à se nourrir d’autrui. Voire de nous-mêmes.

Elle se gratta le moignon.

Fixa les nuages.

Le fit avancer d’une claque dans le dos.

Il s’aplatit au détour d’un rocher et encocha une flèche. Elle l’imita – pourquoi aurait-elle douté ? Le sang ne ment jamais – et baissa le masque sur ses yeux ; ses lambeaux de peau s’agriffèrent à sa nuque. Et à présent qu’elle le portait, sa faim l’entraînait vers le spectre. Elle tira le premier trait. Peu importe où : la créature n’avait pas de cœur. Celles de Tekk suivirent, et le collectif poussa un cri aigu. Déchirant. Un cri d’enfant.

Le chasseur s’efforça de l’ignorer ; il commençait à s’habituer. Sa mentore, dévorée par la voracité, ne l’entendait peut-être pas. À présent qu’elle portait le masque qui ronge les revenants, le temps était compté. Tekk vida son carquois sur l’inhumain qui pleurait. Tamt, lance en avant, embrocha l’enfant aux longs cheveux de jais. Elle posa les mains sur ses tempes, et laissa le masque l’engouffrer. Âme après âme. Droit dans les funestes bras du Titan Invaincu.

Le petit corps se dissipait, et la dernière absorbée murmura un râle fluet.

Mama…

Un amas d’âmes d’enfants, assemblées pour survivre. Rejointes par celles-là mêmes volées au village d’à-côté.

Tamt arracha le masque sans perdre un instant, fouillant sa mémoire à la recherche de la pièce manquante. Les oiseaux de la forêt recommencèrent à chanter, comme si de rien n’était. Tekk ramassa les flèches à terre, prenant grand soin des pointes. Une fissure le fit grimacer.

Est-ce que… Est-ce qu’on dit la vérité aux villageois ?

Elle marqua une pause. Rangea les flèches dans leurs carquois, les pointes abîmées dans le coffre aux os.

Ils savent. Les mères, au moins. Elles ont entendu les pleurs de leurs enfants.

Tête baissée, il lui emboîta le pas. La suite lui plaisait rarement.

*

Dans l’allée aux feux trop nombreux, des femmes pleuraient.

C’était mon fils… Je l’ai senti…

— Anes… Keis… Mes petites-filles…

Des maris désemparés tentaient de les consoler. Le prêtre prit le relais :

De la douleur germe la joie !

Ses mots volés à de vieux ouvrages inusités déclenchèrent de nouveaux sanglots.

Tamt secoua la tête, muette, mais Tekk savait ce qu’elle en pensait. Depuis qu’il avait rejoint ce métier, difficile de la contredire.

Pas de joie sans douleur… Quelle idiotie. S’il faut accepter la souffrance, c’est uniquement par inéluctabilité. Ou à défaut s’y préparer, au lieu de la renier. Dans cet univers chaotique, nul besoin de la tolérer, voire de l’embrasser : elle n’existe pas pour nous, encore moins pour nous aider. Elle existe. C’est tout.

Il repensa à leurs clients passés. À ceux qui portaient leur douleur comme un insigne honneur. Comme si ce qui a été payé a de la valeur. Doit en avoir. Ils essaient, espèrent, voient et ne comprennent pas. « Cela m’attire-t-il du respect, au moins ? »... mais « pitié » est le mot recherché.

Toutefois… Qu’importent les mensonges qu’on se raconte pour continuer à vivre, accroches-y toi.

C’est ce que Tamt lui avait dit, il y a longtemps déjà.

Le doyen les approcha, maigre et sombre ; aussi épuisé que s’il les avait accompagnés. Il leur tendit une liasse de pièces que Tekk empocha.

J’croyais les spectres puissants. Pourquoi çui-là s’en prenait à nos enfants ?

Elle haussa les épaules. Cette question-là, elle ne l’entendait pas souvent.

Par solitude ? Ou par bonté.

— B-bonté ? Comment ça ?

Il avait sursauté. Tamt hésita.

C’est plus… charitable de tuer un bébé que quelqu’un qui sait ce qu’il y perd.

Le chef béa, presque effrayé.

Je… J’pense pas qu’ce soit vrai…

Il n'y avait qu'à regarder ces parents éplorés. Mais elle s’en moquait. Ce n'était pas dans les vivants que sa lance plongeait : l'essentiel de sa pitié, elle le réservait aux trépassés. Tout meurt et nous tuons. Rien à faire hormis l’accepter.

*

Devant l’âcre fumée qui s’élevait de la poussière d’amadou, Tekk s’égarait dans ses pensées. Il revoyait cet instant mille fois revisité, qu’un jour il espérait oublier.

Radieux et impatient, il avait touché sa magie un seul moment ; évanescent. Aussitôt évaporée. Déjà trop tard. Beaucoup trop tard. Il s’entendait encore sangloter, crier, supplier ; s’excuser du sort qui lui échappait.

Mais les mots ne raniment pas les morts.

Tamt revint, gourdes remplies. Elle coupa leurs vivres ; il les grilla ; elle les saupoudra d’épices ; il ajouta du bois. Une mécanique parfaitement réglée.

Elle ouvrit la boîte à os, comptant les pointes fêlées. Il connaissait la suite mais hésita. Elle l’encouragea, comme si c’était à lui qu’il faudrait du courage.

Pourquoi on irait pas chez Torm ? Il verra pas la différence.

C’était faux ; il le savait. Elle acquiesça néanmoins. À elle aussi, le courage manquait.

*

Torm sourit quand il entendit poser des sacs à l’entrée. Il roula jusqu’à ses invités inopinés et congédia son infirmier.

Bonne chasse ?

Son sourire s’effaça quand il croisa leurs regards.

Non ! Non, non, non ! Barrez-vous !

— Qu’est-ce que tu comptes y faire, de toute façon ?

L’ancien chasseur cracha à terre ; pointa un bout d’épaule accusateur vers le garçon.

C’est mon dernier ! Laissez-le-moi !

— Il te reste encore toute une carcasse.

Tamt lui toucha le bras. Tu vas trop loin.

L'homme-tronc gémit.

Comment je vais pousser mon bol ?

— Utilise ta langue, elle a l’air plutôt musclée.

Il posa des yeux plaintifs sur la chasseresse.

Je me tuerai ! Pour de vrai !

— Et comment tu comptes t’y prendre ? demanda-t-elle d’un ton gris.

— Je te jure que je le ferai !

Elle fit la fière mais claquait des dents. Sa peur la rendait cruelle.

D’accord, peu importe.

Il ouvrit la bouche, laquelle resta pendue quelques instants.

Comment ça, « peu importe » ? Tu seras obligée d’utiliser tes propres os, après ça !

Tekk fronça les sourcils.

Tamt t'a rien appris ou quoi, gamin ? Le sort vient des chasseurs vivants, autrement on piocherait dans la chiée d’ossements de crevés, tu crois pas ? On est pas débiles !

— Torm…

Il soupira entre deux hoquets brisés ; tourna le menton vers son ancienne apprentie.

C’est toi ou moi, poursuivit-elle d’une voix blanche. J’ai une chasse dans deux jours, ce serait dangereux que je…

— Mais j’ai assez donné… non ?

De ternes perles coulaient de ses yeux.

J’ai tout donné, je…

Il renifla.

Spectres de merde.

Elle lui posa une main sur l’épaule. Son ancien maître ; son père d’adoption. Il laissa tomber sa joue sur ses doigts.

Vous me taillerez quoi que je dise, t’façon.

Tekk hocha la tête, mais Tamt la secoua.

Pas contre ton gré, non.

Torm inspira ; leva les yeux au plafond et soupira.

Prends l’omoplate gauche, plutôt. J’aimerais bien garder mon simili doigt.

Elle l’enlaça.

Pff, un câlin avant de me charcuter. On fait vraiment un métier de taré. Et toi, gamin…

Tekk rencontra son regard.

— … Observe bien. Prépare-toi. Un jour, ce sera ton tour.

Il acquiesça sans l’écouter. Peu importe, tant qu’il repoussait le destin de Tamt.

*

Ils s’échangèrent un chiffon pour éponger le sang. Tamt s’adossa contre une commode, comme étourdie.

Je suis désolée de t’avoir recruté.

— Pas moi. J’avais nulle part où aller.

— Tu t’en serais mieux sorti seul.

Elle serra des poings livides ; fixa le lit où Torm comatait.

Notre vraie spécialité, c’est de mourir à petit feu.

— Les clients nous en savent gré. À Torm, à toi. Un jour, à moi.

— Mais pas les morts.

Non, pas les morts.

Parfois, il se demandait s’il ne valait pas mieux laisser la nature suivre son cours. Mais alors, il n’y aurait plus de vivants, et les morts eux-mêmes se mourraient, affamés. Triste inévitabilité.

*

Ils s’en allèrent. Trop tôt pour s’assurer que Torm vivrait ; assez pour prévenir une nouvelle attaque au village voisin.

Tamt tendit une gourde à Tekk. Il déglutit, étancha sa soif ; sortit des fruits séchés des plis de son manteau : à cette heure-ci, elle aurait faim.

Il contempla ses pieds, qui avançaient sans se presser. Comme quand, enfant, il fuyait transi le meurtre de ses parents. Tamt lui passa un bras sur l’épaule pour l’écarter de ses ruminations.

*

Ce qui dévore les habitants, ce sont les âmes affamées de vos proches.

L'adolescent s’arracha de la villageoise éplorée pour fixer les lèvres de Tamt. Elle lui en avait dit tout autant, il y a longtemps de cela. Depuis, pourtant, elle ne priait plus ses clients de l’aider à les tuer. À les tuer de nouveau. Tekk s’en chargeait. Comme il l’avait toujours fait.

Les enfants sont innocents, dit-on. Lors de son passage à l’âge, toute la candeur de Tekk s’était effeuillée. Il avait tué. Il avait retué. Son innocence, enterrée.

Maintenant, tu sais, lui avait dit Tamt d’un ton trop dur, maladroit. Tu sais, et tu ne peux plus fermer les yeux. Tu ne peux plus ignorer. À présent, il faut te battre ; sinon endurer.

Il n’avait pas hésité.

Je me charge du sang, dit-elle en le sortant de ses pensées.

— T’es sûre ? Avant une chasse ?

Elle haussa les épaules.

Pareil pour toi. Si on commence à s’inquiéter, autant raccrocher nos lances.

Il balada ses yeux soucieux sur le village de grès.

Je vais biseauter Torm, alors.

Elle sourit. Personne ne lui avait appris cette manie d’appeler les fragments de gens par leur nom. Mais c’était approprié. Ces armes qui bannissaient les morts, elles ne fonctionnaient que parce que le cœur de ce quelqu’un battait.

La petite fille pendue à la villageoise s’éclipsa un instant dans une chaumière étroite. Elle en ressortit avec un dessin où toute sa famille se tenait la main.

Là- Là, c’est maman, papa, Nita, Òrro, Atri, Pàko et Sunni. Comme ça vous les reconnaîtrez pour leur demander d’arrêter.

Elle offrit son croquis aux chasseurs. La villageoise la serra près de son cœur.

Tekk s’agenouilla et la remercia, sans rien trouver de plus à dire. Tamt lui sourit, d’un sourire confiant, faussement rassurant. Elle espérait que l’enfant serait couchée lorsqu’il faudrait annoncer que sa famille ne reviendrait jamais.

Dans une étable, à l’abri du ciel et du vent, Tamt fit couler son sang. L'apprenti coupait l’omoplate et, profitant de sa concentration, échangea leurs sacs.

Troisième point cardinal. Et des poussières.

Tekk sursauta presque.

En plein dans la forêt… Trop touffu pour les arcs.

— Ça vaut la peine d’essayer.

— Tamt… C’est un coup à perdre des têtes de flèches.

— Mais…

Sa main se serra sur le portrait d’une famille heureuse. Tekk posa ses doigts sur les siens. Noirs sur noirs. Elle essuya l’humidité accumulée au bord de ses yeux.

Bon. À l’ancienne, alors.

*

La forêt soufflait, sifflait. Le vent engouffré se vautrait dans ses sylves. Le sang de la chasseresse s’étirait, attiré par une soif invisible.

« Là-bas », signala-t-elle d’un regard. En chœur, Tekk et elle battirent les hampes à terre et élevèrent la voix, comme deux proies insouciantes.

Une vague distorsion, un nuage d’air chaud quitta les bois. Ils se figèrent puis, avec la synchronie des années, y plantèrent les os de leurs lances. La surface ondée se calcina et creva, dégorgeant un cri spectral. Tamt fouilla le sac à son dos, mais n’y trouva rien.

Un instant de panique.

Tekk porta le masque qui croque les morts à ses yeux ; les griffes de chair s’enfoncèrent dans sa peau.

Perclus de brûlures, le spectre se recroquevilla ; et le masque le dévora. Aussitôt, Tamt l’ôta du front juvénile.

Tekk… Pourquoi tu…

— J’aide !

Une note plaintive dans sa voix. Elle baissa les yeux.

Tu aides toujours. Tu aides de trop. Tu dois vivre un peu aussi.

Tout le monde pleure les morts qui ne souffrent plus, mais si peu de larmes sont versées pour les vivants.

Elle glissa une main sur sa joue. Son apprenti, son fils choisi. Il se fendit d’un sourire rassurant.

Ça va, je crois qu’il m’a rien pris.

Tamt fit la moue, la lèvre sous les dents. Comment pouvait-il en être sûr ?

On oublie un peu tous les jours, de toute façon, poursuivit-il nonchalamment. C’est pas si important.

Elle renifla et détourna son regard inquiet.

D’accord…

*

Ils quittèrent l’allée du village, le cordon à pièces alourdi et le cœur allégé par les visages soulagés. Tekk rangea la monnaie dans une poche d’où il sortit une feuille pliée en quatre.

Oh ! Regarde ça !

Tamt sourit en coin : s’il n’avait oublié que le présent de la fillette, ce n’était pas si grave.

C’est un dessin de mon petit frère, je crois. Maman, papa, les frangins et cousins. Aaah ! Ils me manquent ! Je suis pressé de les revoir.

La chasseresse sentit sa gorge se serrer. Et ses pieds sombrer dans le sentier.

Tekk…

Elle s’efforça de déglutir, sans y parvenir.

Je…

L’air lui échappait.

Je t’avais dit de ne pas porter le masque…

Pourquoi des reproches ? Dis-lui la vérité !

Tu… T’as pas de famille, tu te souviens ? C’est celle de quelqu’un d’autre sur ce dessin.

Il fronça les sourcils, sans faire mine de comprendre. Tamt plaisantait ? Sur la mort de ses parents ? Quelle idée !

Tekk, je…

Elle souffla. Il ne la croyait pas. Peut-être était-ce mieux ainsi.

Un jour. Rien qu’un jour sans supporter le poids de sa culpabilité. Après tout, il était encore adolescent. Rien qu’un enfant.

Un jour de répit. Ensuite, elle lui raconterait.

*

Ils campèrent ici, sans raison particulière. Tekk revint d’une source non loin, gourdes remplies. Il coupa leurs vivres ; elle les grilla ; il les saupoudra d’épices ; elle ajouta du bois. Une mécanique parfaitement huilée.

Un chatoiement dans les fourrés aurait dû les alerter, mais le sang de Tamt avait déjà séché. La forêt susurra, ronchonna et détourna ses yeux nombreux du spectre près de s’empiffrer.

Un bruissement et le froid soudain ; le vide glacial d’une âme qu’on avale. La chasseresse engourdie tâta le sol à la recherche de sa lance. Tekk sauta devant elle pour la protéger sans prendre le temps de s’armer.

Toujours affaiblie, Tamt reprit ses esprits ; tira une flèche du carquois auprès du feu et la plongea dans l’ennemi brumeux.

Un hurlement.

Le spectre se recroquevilla et l'adolescent tomba. Elle attrapa le masque, lui sacrifia sa mémoire et dévora le revenant.

Elle s’écroula à terre et rassembla ses dernières forces pour arracher les griffes de chair. Inspira. Expira.

Inspira.

Expira.

Pourquoi Tekk ne parlait-il pas ?

Elle posa une main sur la sienne ; il était encore là.

C’est à moi de te protéger, andouille !

Pourquoi Tekk ne respirait-il pas ?

Elle rampa vers lui ; rouvrit la coupure à son bras ; murmura des incantations trop lentes, trop vacillantes. Elle porta son sang à sa bouche, mais déjà ses yeux se voilaient ; et qu’y pouvait-elle quand sa propre âme ne l’avait pas encore ralliée ?

Tekk peinait à comprendre ce qu’il se passait. Il se sentait faible et mourant.

Hm… Mourant, hein ? Ainsi, la mort l’appelait ? Ah… Je suppose que c’est toujours vers elle que je me rendais.

Que pensera Tamt ? J’espère qu’elle s’en voudra pas.

Bien sûr qu’elle s’en voudra. Pauvre Tamt. Ne pleure pas les morts, pleure les vivants et leur foutu sort.

Et Tamt sentit son âme se déchirer. Elle lui revenait, pourtant... mais la sensation persistait. Quelle idée pour l’élève de partir avant son maître ! Quelle idée pour un enfant de mourir avant ses parents !

Épuisé. Chaque souffle lui coûtait. Sa vie s’échappait par toutes les issues, et il faiblissait à la seule idée de lutter. Il mourait de fermer les yeux. Rien qu’un instant, juste un court moment…

Ses paupières tombèrent.

Et ne se levèrent jamais plus.

Tamt sanglota, et la pluie la rejoignit. Combien de temps resta-t-elle là, prostrée ? Perdue dans ses pensées contre l’ami regretté.

« Ne pleure pas les morts qui ne souffrent plus. Pleure plutôt les vivants abandonnés à leur sort. »

Elle l’avait répété comme un mantra. Elle lui avait dit tant de fois. Elle lui avait dit, et pourtant…

Elle pleura pourtant sa mort, sans songer à son propre sort.

Elle pensa à l’adulte qu’il ne deviendrait jamais. Au souvenir de sa famille, égaré pour toujours. À toutes les joies qu’il ne connaîtrait pas. Elle y pensa, et elle pleura.

Quand son corps lui obéit, elle traça au charbon le signe des esprits sur son front. La marque de ceux qui avaient volé sa vie. Elle lui caressa les cheveux et les embrassa pour la dernière fois. Enfin, elle porta le masque à ses yeux.

Le masque qui dévora l’âme du chasseur qu’on avait appelé Tekk.

*

Tamt remplit les gourdes à la source ; surprise, à son retour, de ne pas trouver de feu. Elle l’alluma, mais personne ne lui porta de vivres. Elle les coupa et les grilla mais, déjà, le feu requérait plus de bois. Elle partit en chercher et, quand elle revint, le tendit vers le vide. Elle rassembla les fagots et nourrit les flammes avides ; réalisa, trop tard, avoir omis les épices. Une mécanique cassée.

Personne sur qui veiller.

*

On trouvait des âmes partout, autrefois. Des jeunes comme des anciennes. Mais pour continuer d’exister, elles devaient s’alimenter.

Ainsi, elles consumèrent tout ce qui vit. Et sans rien à même de les dévorer, elles mangeaient et mangeaient. Et nous demandions : pourquoi laisser les morts décider ? Alors nous les avons toutes tuées. Et depuis, la vie s’en va, mais ne revient jamais. Lorsque nous mourons… Nous mourons pour de bon.

Le sacrifice des mourants.

Pour le bien des vivants.

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