11. Pour tout comprendre

6 minutes de lecture

- 11 Décembre 2020, 20h41

San Francisco -


L’heure tourne mais le temps est comme figé autour de moi, mes pensées sont troubles et mon esprit embrouillé. Je ne me remets définitivement pas de ce baiser. Tout mon être frétille encore sous l’assaut de sa langue sur la mienne, de ses mains caressant mes hanches, de nos doigts enlacés tout le long du trajet retour - jusqu’à l’école de Lennon et Harper, en vérité.

Lorsque nous sommes rentrées, j’ai aidé le jeune garçon à faire ses devoirs, joué avec Harper pendant qu’elle me racontait sa journée. Je ferme les yeux en me remémorant ma réaction lorsqu’elle est apparue en bas des escaliers, les cheveux humides mouillant son haut, les jambes laissées à nu par son court short, le regard vif et provocateur.

S’il le pouvait, mon coeur aurait cessé de battre.

Le pouce glissant sur ma lèvre, tel un souvenir de la pression que les siennes y exerçaient, je pousse un léger soupir. Soulagé ? Embêté ? Je ne saurais le dire. Tout est encore trop flou dans mon esprit.

Allongée dans mon lit, un épais sweat sur le dos et un bas de jogging pour empêcher le froid de venir perturber ma nuit, je laisse mes pensées s'emmêler. Je libère tout, les souvenirs du baiser, des regards, des sourires, des mots qui s’enchaînent, des émotions.

Je roule plusieurs fois sur le matelas, enivrée par ma bonne humeur, le sourire aux lèvres et les paupières closes. Le film silencieux de cet après-midi magique repassant tranquillement.

  • Tu es vraiment folle, Ange.

Je me redresse brusquement, faisant glisser une mèche blonde devant mes yeux. Crystal se tient dans l’angle de la porte, les bras croisés, une moue moqueuse sur les lèvres.

  • Qu’est-ce que tu fais là ? lui demandai-je en tapotant mon lit.

Il ne lui en faut pas plus pour afficher un immense sourire et se précipiter à mes côtés. Ses doigts viennent écarter mes cheveux, les rabattant derrière mon oreille.

  • Alors, qu’est-ce que tu veux ? fis-je.

Crystal détourne le regard et ses joues rougissent légèrement. Je fonds face à cette image qu’elle m’offre d’elle.

  • Je… Je peux dormir avec toi, Cupidon ? me demande-t-elle en ancrant finalement ses iris dans les miennes.
  • Non.
  • Oh… Désolée, je…
  • Tu ne peux pas, imbécile. Tu dois dormir avec moi, répliquai-je d’humeur taquine.

Elle ouvre de grands yeux surpris alors que l’insolence s’empare une nouvelle fois de son sourire. Elle m’entraîne avec elle, nous allongeant face à face en travers du lit et chuchote quelques mots à mon oreille :

  • Vise bien, Cupidon, vise juste et je tomberai pour toi.

Une explosion.

C’est ce que sa phrase provoque dans mon bas ventre, ma poitrine, mon coeur. Ces mots susurrés tout bas sont semblable à la promesse qu’a scellée notre premier et unique baiser.

  • Qu’est-ce que…

Crystal me coupe en posant son index sur ma bouche, caressant mes lèvres.

  • Chut…

J’acquiesce et me contente d’approcher ma tête de sa poitrine pour écouter son coeur. Elle m’enveloppe de ses bras.

  • Parle-moi, réclamai-je doucement.
  • Te parler de quoi ? s’amuse-t-elle en embrassant mes cheveux.
  • De toi.

Elle pousse un long soupir et pendant une seconde, je regrette ma requête, mais elle finit à mon grand étonnement, et après quelques baisers supplémentaires sur le haut de mon crâne, par se lancer.

  • J’ai vécu seule avec mon père et Maggie jusqu’à mes onze ans. J’étais le centre de son monde, il travaillait certes beaucoup, mais je passais toujours avant. Enfin, jusqu’à ce qu’il rencontre Rebecca, et qu’il la fasse entrer dans notre quotidien. La seule chose positive qu’a apportée son arrivée, c’est Lennon et Harper, commence-t-elle.
  • Tu n’as pas connu ta mère ?
  • Elle est morte en me mettant au monde, déclare Crystal, une lueur pâle éclairant ses yeux, me laissant y voir sa peine.
  • C’est pas vrai, quelle conne. Je suis désolée, Crys.

Ma voix tremble alors qu’elle passe son index et son majeur sous mon menton pour amener mon regard vers le sien.

  • Tout va bien, murmure-t-elle en m’embrassant brièvement du bout des lèvres.

Ce n’est qu’une vive caresse mais tous mes sens sont en éveil, prêts à accueillir la moindre marque d’affection. Je ferme les yeux, me demandant si j’ai ou non le droit de lier nos lèvres plus longtemps.

  • Est-ce que tout va bien ? ricane Crystal. On dirait qu’t’es constipée, ajoute-t-elle.
  • Eh ! criai-je en frappant son torse.
  • Quoi ? C’est la vérité.

Elle s’applique à m’imiter, avant de rire entraînant le mien.

  • Dis, Crystal, il voulait dire quoi ce baiser ? demandai-je incertaine en refermant mes doigts sur le bas de son T-shirt, comme pour m’assurer qu’elle ne parte pas.

La brune fronce les sourcils, se pince l’arête du nez et soupire en rejetant une mèche de cheveux sur le côté. Je l’observe faire en sachant que ma jambe s’est mise à tressauter sous le stress. Je frotte à nouveau mon oeil sous le regard inquiet de Crystal.

  • Cupidon, ça va ? C’est pas la première fois que t’as ce genre de réaction.
  • C’est rien, juste des tics. À cause du stress, précisai-je.
  • Hum.
  • T’as pas répondu à ma question, soufflai-je.
  • Qu’est-ce que tu veux entendre, Ange ?
  • La vérité, murmurai-je.
  • La vérité… Je la connais pas, okay ? soupire-t-elle en se retournant.

Les yeux rivés sur son dos, je sens la culpabilité m’envahir.

  • Crys, gémis-je alors qu’elle se redresse, prête à partir.
  • Non, pourquoi tu veux toujours tout savoir ? Tu pouvais pas te contenter simplement de notre moment ? Non ! Evidemment, il faut que tu saches les raisons de ci et de ça ! s’emporte-t-elle en me fusillant du regard.
  • Pardon, s’il te plaît, c’est plus fort que moi. Ne t’énerve pas.
  • Ah oui ? Eh bien, moi aussi, c’est plus fort que moi de mal le prendre. À demain ! grogne-t-elle en quittant la pièce.
  • Crystal ! l’appelai-je.

Je fonds en larmes à genoux sur le lit, en face de cette porte qu’elle vient de claquer. Ma respiration s’accélère, se mêlant aux pleurs. Je passe ma manche sur mon visage, la tâchant de morve et d’eau salée. Ma poitrine est douloureuse. J’ai mal parce que j’ai l’impression qu’on repart à zéro. J’ai mal parce qu’encore une fois je gâche tout. J’ai mal parce que je ne me suis jamais sentie aussi nulle.

Je me lève en titubant sur mes jambes tremblantes. Ma tête tourne, j’ai envie de vomir. Je n’arrive plus à respirer, l’air ne parvient plus jusqu’à mes poumons. J’ai l’impression qu’en quelques secondes, tout s’est écroulé. En tout cas, mon corps, lui, ne se fait pas prier et s’effondre sur le sol dans un vacarme que je distingue à peine. Je me recroqueville sur moi-même en sentant une vive douleur dans mon bras.

  • Cupidon ?! s’exclame une voix alarmée. Oh, putain ! Shit ! Shit ! Shit ! répète-t-elle en boucle.

Ma vue se brouille alors que ses bras entourent mes épaules pour me redresser. Un cri retentit dans la chambre et je mets quelques secondes avant de comprendre que c’est moi qui l’ai poussé.

  • Hey, chut, calme-toi, mon Ange, calme-toi, me souffle Crystal en me soulevant.

Ma tête se retrouve contre sa clavicule, l’un de ses bras dans mon dos, l’autre derrière mes genoux. Elle a peur, je sens les battements rapides de son coeur. Le froid mordant de l’hiver m’arrache une grimace lorsque nous quittons la maison. Elle frappe à la porte du studio de Maggie plusieurs fois.

  • Oh mon dieu ! Qu’est-ce qu’il s’est passé ? s’affole la vieille femme en nous découvrant devant elle.
  • Pas le temps, tu peux veiller sur les petits pendant que je l’emmène à l’hôpital, s’il te plaît ? s’enquiert Crystal.
  • Bien sûr. Oh mon dieu ! répète Maggie.

J’ai envie de dire à Crystal que je ne veux pas aller là-bas mais ma bouche pâteuse refuse de produire le moindre son et mon bras douloureux m’indique que c’est nécessaire.

Son souffle court s’échoue sur ma joue alors qu’elle tente de me rassurer, sans savoir que le fait même qu’elle s’inquiète pour moi me comble.

  • Cupidon, je t’interdis de me laisser, grogne-t-elle en me déposant sur le siège passager.

Crystal jure en démarrant, elle accélère violemment sur les lignes droites. Au vu de ses réactions, on croirait presque que je suis aux portes de la mort. Ce n’est pas le cas. Du moins, je n’en ai pas l’impression.

  • Putain, Ange ! Tiens encore quelques minutes, on y est presque ! m’ordonne-t-elle en passant sa main sur ma cuisse.

Je ne distingue que sa voix parmi le bourdonnement qui assaille mes oreilles.

Je me sens partir. J’ai l’horrible impression de tomber toujours plus bas.

Alors que je perds connaissance, ces douces effluves de cannelle que je chéris tant me parviennent, apaisantes, protectrices.

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