6. Partenaire particulière

8 minutes de lecture

- 3 Décembre 2020, 13h51

San Francisco -

Je suis plongée dans la lecture d’un roman, calée confortablement devant le cheminée, en attendant l’heure de récupérer Harper.

La maison est tranquille depuis que Crystal l’a quittée juste avant le repas. Je me suis donc chargée, sous le commandement de Maggie, de préparer le déjeuner avec Lennon qui a voulu mettre la main à la patte.

Le jeune garçon est ensuite monté jouer dans sa chambre, ayant terminé presque tous ses devoirs du jour dans la matinée.

Lorsque la porte d’entrée s’ouvre et se referme, je prie pour que ce ne soit que la vieille femme et non pas l’aînée de la fratrie. Manque de bol, des rires me parviennent. Des ? Elle a ramené quelqu’un.

  • Arrête, t’es bête, râle Crystal, le sourire aux lèvres en pénétrant dans le salon suivie d’une petite rousse aux yeux verts rieurs.
  • Oh, Crys, c’est qui ? l’interroge-t-elle.
  • Ange, la nouvelle baby-sitter de Lennon et Harper.

Je n’en reviens pas. La gentillesse résonne dans chacune de ses intonations, la malice est revenue envahir son regard amusé et elle semble épanouie.

  • Chouette ! T’as l’air sympa, pas comme les autres têtes sans cervelle qu’employait ton père, Crys. Je m'appelle Maureen, Moe pour les intimes. Ravie de faire ta connaissance, little angel, sourit-elle en s’avançant pour me faire la bise.
  • Moi de même, bredouillai-je, surprise par la facilité de cette fille à exprimer son opinion haut et fort.

Maureen me paraît presque trop bienveillante pour traîner avec Crystal et sa noirceur. Cette dernière s’approche un peu plus et se colle à la rousse en passant un bras possessif autour de sa hanche.

Je fronce les sourcils, intriguée, mais mon attention est vite détournée par Lennon qui semble avoir compris que son aîné était de retour.

  • Viens jouer avec moi, Crys ! Allez, viens ! s’exclame-t-il.

Crystal dépose un baiser sur la tempe de Moe et suit son frère dans le jardin. Je me tourne vers la jeune femme. Elle me sourit d’un air de je-sais-tout qui me fait frissonner.

  • Alors, tu bosses pour les Harrison depuis longtemps ? me demande-t-elle en prenant place sur le canapé.
  • Seulement deux jours.
  • Ah oui ? Je pense que tu vas tenir plus longtemps que les autres.

Mais pourquoi tout le monde me dit ça ? Combien de temps sont restées les précédentes ? Qu’est-ce qui les a fait fuir ?

  • Alors comme ça, Crystal et toi ? détournai-je en ramenant un genou contre ma poitrine.
  • Oh, non. Je suis juste, comment le dire sans briser ton air innocent ? Bon, autant être un peu direct, de toute façon, tu perdras ton innocence tôt ou tard. Je suis son plan cul, enfin, un parmi tant d’autres, mais son préféré et la seule qui soit aussi sa meilleure amie, annonce-t-elle fièrement alors que mon visage se décompose.

Elle éclate de rire en pressant rapidement mon épaule.

  • Eh oui, sweetie. Ne me dis pas que tu croyais que Crystal était un ange ?
  • Oh que non, bien loin de moi cette idée, marmonnai-je.
  • Aïe, elle a déjà fait des siennes ? se lamente-t-elle.
  • Qu’est-ce qu’elle fait d’habitude ? demandai-je, inquiète.
  • Disons que c’est pas glorieux. Fais attention à ne pas jouer avec le feu, okay ? sourit Maureen avec un air compatissant.

Je plante mon regard sur la baie vitrée derrière laquelle Crystal joue au ballon avec Lennon. Mon esprit se perd dans des tréfonds de ma mémoire que j’aimerai voir disparaître et mon emprise sur ma jambe se resserre dans un semblant de cocon protecteur.

  • Crys peut paraître abrupte et mauvaise mais si elle agit comme ça, c’est pour se protéger. Elle a mal et elle ne sait pas comment l’exprimer autrement que par la violence de ses mots et le venin qu’elle est capable de répandre. Au fond, elle est juste terrifiée, me confie la rousse en couvrant la concernée d’un regard empli de bonté.
  • Abrupte et mauvaise ? arguai-je, piquée qu’elle lui trouve des excuses. Elle est ignoble et détestable, oui !

Je culpabilise de m’en prendre à Maureen qui cherche simplement à défendre cette fille dont elle connaît visiblement tout, y compris les raisons de son comportement. Mais elle ne sait pas ce que Crystal me fait subir, je ne suis là que depuis deux jours et elle seulement un, mais elle a déjà trouvé le moyen de me blesser plusieurs fois. En une nuit et une journée, putain ! Même pas vingt-quatre heures pour que j’ai envie de fuir loin d’elle et ses crocs acérés.

  • Eh, ça va pas ? m’interroge Moe.
  • Si, si, tout va bien.

C’est la deuxième fois que je mens sur mon état en quelques heures seulement.

  • Je suis désolée si elle te blesse. J’ai essayé de lui parler des dizaines de fois mais rien à faire, elle est vraiment butée. Mais tu veux que j’te dise ? Je suis persuadée que tu vas réussir, toi, assure-t-elle, le regard plein d’espoir.
  • Moi ? Mais réussir quoi, au juste ?
  • À la faire revenir, little angel, affirme Moe en me lançant un clin d'œil.

Je sens le poids du ciel me tomber sur les épaules. Qu’est-ce que cette fille va me chercher ? Je ne connais pas Crystal et je la déteste au moins autant qu’elle le fait. Impossible d’avoir une conversation civilisée avec elle.

Mon buste s’affaisse, Moe semble persuadée que je peux le faire, je ne peux décemment pas la décevoir mais comment puis-je ramener quelqu’un que je n’ai vu que dans sa période la plus sombre, dont je ne connais rien et avec qui le courant ne passe pas mais alors pas du tout.

Mon portable vibre sur la table basse et je m’excuse auprès de Maureen en quittant la pièce. Je décroche pour entendre la voix paniquée de ma meilleure amie.

  • Tu vas bien ?! Raconte-moi, qu’est-ce qu’il se passe ? Je me trouve un billet et je te rejoins ! Hors de question que tu replonges ! s’exclame-t-elle à toute vitesse.
  • Eh, Lina, calme-toi ! Je vais bien, assurai-je.
  • Mais… ton message ?
  • J’ai paniqué, mais ça va, mentis-je.
  • Ange, tu sais que tu n’as qu’un mot à dire pour que je débarque dans les prochaines heures, soupire Lina en baillant.
  • T’es encore au lit ? Tu vas finir en retard à la fac.
  • Pas cours ce matin, marmonne-t-elle.
  • Chanceuse, repose-toi alors, souris-je.
  • Non, raconte-moi ce qu’il se passe, starlette, réclame-t-elle.

Je m’assois sur mon lit et fixe le cadre sur ma table de chevet en commençant mon récit par l’arrivée de Crystal jusqu’à son comportement dans la voiture. Je passe sous silence ses phrases me promettant l’enfer et lui dépeint un portrait joyeux de Maureen en ne dévoilant pas qu’elle est un peu plus que la meilleure amie de l’aînée Harrison.

Un peu rassurée que j’ai trouvé du soutien à San Francisco et que je m’y plaise, Lina finit par me laisser en me rappelant qu’elle m’aime. Je soupire de soulagement en me laissant tomber sur le dos. Mon regard fixé sur le plafond, j’essaie de comprendre ce qui pousse la brune à agir comme ça.

Toc. Toc. Toc.

  • Oui ? criai-je.
  • On emmène Leny au parc avec Moe, tu veux venir ? me propose Crystal en s’appuyant sur la chambranle de la porte.

Elle porte un gros sweat orange sous sa veste en cuir et un pantalon noir déchiré. Chaussée de rangers qui lui offre quelques centimètres, elle me toise en souriant malicieusement. Elle est différente de la Crystal de ce matin, elle paraît détendue et apaisée. J’ai tellement de mal à la cerner.

  • Tu viens ou tu mates ?
  • Hein ? Quoi ? Je…, bégayai-je.
  • Je suis désolée, j’ai été bien trop loin, ce matin, murmure-t-elle comme si les mots lui arrachaient la bouche.
  • Tu le penses vraiment ou c’est juste pour te donner bonne conscience ? la questionnai-je, mitigée.
  • C’est une bonne question, Ange, sourit-elle. Je dirais que je le pense.

Elle a l’air sincère, vraiment. Pourtant, j’ai encore du mal à la croire. Après tout, elle m’a montré qu’elle pouvait faire de mon séjour ici un véritable cauchemar. Je suis fragile, je le sais. Un déclic et tout pourrait s’effondrer autour de moi, je ne peux pas laisser ça arriver.

  • J’entends tes excuses. Et j’aimerai te demander une faveur, déclarai-je d’un ton neutre, tentant de cacher les tremblements de mon corps.
  • Quoi ?
  • Ne me parle plus. Fais juste comme si je n’existais pas, c’est mieux pour nous deux.

Une lueur d’incompréhension fait briller ses yeux. Depuis quand je suis capable de comprendre ce genre de chose en un regard ?

Crystal sert les poings en hochant la tête.

  • Si c’est ce que tu veux. Tu es sûre, Ange ? souffle-t-elle.
  • Certaine. Tu n’as pas idée de ce que… tu sais pas ce que j’ai ressenti quand tu m’as retenu dans la voiture, ni quand tu es venue me dire que tu ferais de ma vie un enfer… J’ai eu peur, Crystal. Tu m’as fait peur, grimaçai-je en déglutissant.
  • Pardon.

Je balaye ses excuses de la main. Ma tête me fait mal et le bourdonnement incessant qui a envahit mes oreilles n’arrange rien.

  • Mais tu crois que ça suffit “Pardon” ? Tu es une horrible personne ! T’as pris du plaisir à me faire mal, pourquoi ?! Qu’est-ce que je t’ai fait ? Rien ! Je ne te connais même pas alors pourquoi tu agis comme ça avec moi !? hurlai-je, totalement dépassée par ses actions contradictoires incessantes.
  • Je…
  • J’ai pas fini ! J’ai rien demandé et t’as commencé à m’insulter ! Quand j’ai voulu t’aider, tu m’as presque agressé ! J’ai refusé de rentrer dans ton jeu et tu m’as blessé, physiquement ! poursuivai-je en tendant mon poignet sur lequel sont restés les croissants de lune dessinés par ses ongles.
  • J’ai…
  • Non ! Ça te fait plaisir de faire du mal aux autres ? Je comprends pas, Crystal ! Comment on peut être aussi abject que toi ? Comment tu peux avoir deux personnalités aussi différentes ?!
  • C'est… Je...
  • La ferme ! Je veux pas t’entendre ! Laisse-moi !

Je suis épuisée, mes larmes coulent sans retenue et je me laisse tomber vers le sol. Au lieu du contact douloureux auquel je m’attendais, des bras m’accueillent et empêchent mes genoux de frapper le parquet. Je cogne contre son torse pour qu’elle me libère en faisant abstraction de l’enivrant parfum qui se répand autour d’elle. Ces effluves de cannelle qui se faufilent dans tout mon être, m'enveloppent d’une étreinte aussi douce que celle de ses bras. Je finis par abandonner et me laisse aller contre elle en pleurant. Je n’ai plus envie de la haïr, juste de la comprendre, de l’aimer.

  • Je vais me rattraper, Cupidon, murmure-t-elle tout bas en caressant mon front.

Cupidon ? Encore une référence stupide à mon prénom. Pourtant, cette fois-ci, un sourire se dessine sur mes lèvres. Et si Maureen avait raison ? Si Crys redevenait celle que je n’ai sûrement pas eu la chance de connaître ? Une bulle d’espoir gonfle ma poitrine et je laisse Morphée m’envelopper de ses bras.

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