Scène VI

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Valjean regardait la photographie. Il ressemblait à Javert lui aussi. C’était incroyable. Et en même temps, il ne lui ressemblait en rien.

« Il m’a parlé de vous. M. Jean Valjean. Il m’a raconté votre rencontre. J’avais compris qu’il vous aimait sans même qu’il me le dise.

- Il vous a dit qu’il m’aimait ?

- Non. Il était trop secret pour ça. Mais la façon qu’il avait de parler de vous, de sourire… Il était si doux à ce moment-là et ses yeux brillaient de mille étoiles. »

Oui, les yeux de Javert brillaient de mille étoiles quand il lui parlait d’amour.

A Montreuil, à Toulon, à Paris...Javert lui avait parlé d’amour et ses yeux brillaient… Il l’embrassait ensuite et Valjean oubliait tout…

Dolorès Jimenez rappela Valjean au présent en l’interpellant assez sèchement :

« Alors dites-moi monsieur Valjean, pourquoi avez-vous quitté mon garçon ? Un accident de moto ? Mange tes morts ! Mon fils savait conduire une moto !

- Nous avons eu un différend.

- Lequel ? Fraco était impulsif mais il savait écouter.

- Je suis désolé de l’avoir laissé partir. »

Que dire de plus ?

Certainement que Javert avait découvert son identité, une fois de plus, et que tout était parti à vau-l’eau… Une fois de plus.

« Fraco acceptait de pardonner. Il avait horreur que d’une chose : le mensonge.

- Je suis désolé, madame. »

Il n’y avait rien d’autre à dire.

La vie toute entière de Jean Valjean reposait sur le mensonge, que ce soit dans cette vie ou dans les autres.

Une erreur tragique dans le passé, une condamnation honteuse et une vie fabriquée sur le néant.

Valjean avait l’impression de vivre sans cesse la même histoire, seuls les décors changeaient...et quelques nouveaux personnages apparaissaient…

On but en silence puis la mère de Javert décida que la conversation avait assez duré. Elle était contente d’avoir rencontré l’homme que son fils avait aimé et en même temps, elle rêvait de le frapper jusqu’au sang pour avoir traité son Fraco de cette manière.

Madame Jimenez raccompagna Valjean à la porte. Elle paraissait tellement vieille.

« Lorsqu’on est venu me dire qu’il s’était tué en moto, je ne l’ai pas cru. On ne m’a pas laissée voir son corps, je n’ai vu que sa moto. Une épave !

- J’aurais dû être là…

- Fraco m’a dit que vous étiez occupé. Vous étiez le patron de l’usine.

- Il vous a parlé vraiment de moi ?

- Pas vraiment. Mais il m’a parlé de vous plus souvent. Fraco ne s’intéressait pas vraiment aux gens. Et puis un jour il a commencé à me parler de vous. Il m’a même raconté qu’il vous emmenait faire des balades en moto. Comme s’il emmenait des gens en promenade avec sa moto !! »

Elle souriait, perdue dans ses souvenirs.

« Il était heureux de parler de vous.

- Je voudrais me souvenir de lui... »

Elle ne comprit pas. Il lui débita le même mensonge qu’à son habitude. Dépression, AVC, amnésie… Elle ne donna aucun signe qu’elle le croyait ou non.

« Je ne peux pas tirer les cartes pour moi. Fraco ne voulait pas que je les tire pour lui. Voulez-vous que je les tire pour vous ?

- Non, merci madame. Je vais prendre congé.

- Il vous aimait assez pour vous avoir permis de l’approcher plus près que n’importe qui sur cette Terre. Aujourd’hui, vous seriez mariés.

- Certainement. »

Un dernier salut et Valjean s’enfuit, le cœur lourd.

Valjean quitta Montreuil, après une dernière promenade sur les remparts et une dernière vision de sa ville en plein XXIe siècle.

La halle aux grains, l’abbatiale Saint-Saulve, la mairie…

M. Madeleine resta cloué devant la façade de sa mairie durant de longues minutes. Durant des années, il avait travaillé derrière la plus haute fenêtre, il y avait rencontré quotidiennement son chef de la police.

L’écho de leurs disputes devait encore résonner dans les salles de l’hôtel de ville.

« C’est de l’argent perdu, monsieur le maire.

- Je ne vous demande pas votre avis, inspecteur !

- Une école de filles !? A quelle fin ?

- Sortez Javert ! »

Et le bruit des bottes de l’inspecteur martelant les planchers de la mairie dans un pas nerveux ne faisait qu’exacerber la colère de monsieur Madeleine.

Javert ne comprenait rien !

Ni à la rédemption, ni à la charité, ni à l’indulgence !

Aujourd’hui, il était plus ouvert d’esprit !

Du moins, c’était ce que pensait Valjean…

« Qui est-ce Jean ?, demanda la voix froide du policier.

- Un ami. Mort aujourd’hui.

- Tu ne réponds pas à ma question !, aboya le flic new-yorkais.

- François Jimenez. Il est mort il y a dix ans.

- Allez surprends-moi ! Chute d’un pont ?

- Accident de moto. »

Valjean s’était rapproché, doucement. Pour ne pas effrayer Javert.

« Un flic ? Tu fais dans les flics donc ?

- J’avoue. J’ai un faible pour l’uniforme.

- L’uniforme ? Tiens donc ? »

Un sourire. Javert se détendait, Valjean l’imita. Il glissa lentement ses bras sur la taille du policier et serra. Amoureusement.

Ils regardaient la photographie. Bien entendu, Javert avait repéré la moto, une V-Max.

« Il a quel âge sur cette photo ?

- Quarante ans.

- C’était ton mec ?

- Oui.

- Il est beau.

- Il l’était. Il m’a fallu dix ans pour remonter la pente.

- Et aujourd’hui, tu as été jusqu’aux States pour te trouver un nouveau cop ?

- C’est cela. Et je suis tombé à nouveau amoureux. Amoureux fou. »

Oui, François Jimenez était un bel homme et jamais Valjean ne saurait vraiment pourquoi il s’était tué.

Certainement le même dilemme qui brisait la raison de l’inspecteur Javert. La découverte de la fausse identité de Jean Valjean, peut-être un délit oublié dans le temps, un vol ? Qui sait ?

En tout cas, jamais François Jimenez ne travailla à la prison de Fleury-Merogis.

L’histoire de Jean Valjean avait connu une nouvelle version.

Et soudain !

Soudain, Valjean eut une illumination ! En 2009, les membres du gang Patron-Minette étaient sortis de prison. Le chef Jondrette le premier. Ils avaient du retrouver sa trace. Il fallait dire que Jean Valjean ne se cachait pas. Sa photographie apparaissait dans les journaux et même à la télévision. Un sage de ce monde !

Oui, et un ancien criminel repenti !

Mais si Jondrette l’avait retrouvé ? S’il avait menacé de briser sa carrière avec un chantage ? Si Valjean en avait parlé à Jimenez ?

Si le policier, si irréprochable, s’était chargé de Jondrette au mépris de la loi ? Pour ne pas nuire à la réputation de Jean Valjean ?

Cela aurait suffi ! Oui, cela aurait suffi à briser leur relation. A pousser Javert à se suicider. L’accident de moto était une méthode comme une autre. Rapide et efficace.

Et Valjean n’avait jamais pu lui envoyer sa lettre d’excuse pleine d’amour…

Le policier new-yorkais sentit le Frenchie trembler derrière lui.

Oui, le Frenchie était difficile à comprendre. Donc il avait déjà eu un compagnon ? Donc il n’était pas totalement vierge en matière de relation ?

Une sombre histoire avait du se produire dans le passé de Valjean et détruire sa santé mentale.

« Un cop ! Je vais porter mon plus bel uniforme un jour alors, souffla Javert, et tu vas choisir lequel tu préfères. Entre l’uniforme des flics français et celui des flics américains. »

Valjean rit, mais c’était un son triste.

Javert referma ses bras sur ceux de Valjean et les serra fort.

« En tout cas, je ne peux pas rivaliser avec la coiffure. Je n’ai pas de cheveux longs !

- Tu es très beau ainsi, murmura Valjean.

- Tu es bien un Frenchie, se moqua le flic new-yorkais. Flatteur !

- Je ne flatte pas, se défendit Valjean.

- Je devrais l’enregistrer et le garder comme sonnerie pour mon Phone : « Tu es un très bel homme et j’ai envie de toi. »

- Fraco, sourit Valjean.

- Non ? Alors : « Tu es le plus beau flic des States et j’ai envie de te sucer la bite. »

- Tu es impossible !!

- Merde !, rit Javert. Je ne suis pas le plus beau flic des States ?

- Si, répondit Valjean en riant à son tour.

- Et tu n’as pas envie de me sucer la bite ?

- Contrairement à ce que tu crois, je ne pense pas qu’à ta bite !

- Vraiment ? A quoi penses-tu d’autre ? »

Les bras de Valjean serrèrent, fort, la taille de Javert et il se dressa sur la pointe des pieds pour réussir à poser sa tête sur son épaule. Conciliant, Javert se courba un peu.

Cela les fit rire.

« Je pense à tes yeux et à ton sourire. A ta douceur et à ta prévenance. Tu es un homme bon.

- Merci Jean. »

Javert essaya de ne pas trembler.

Ce fut difficile.

Et les deux hommes restèrent ainsi, dans les bras l’un de l’autre, refusant de penser à leur passé...

Il fallut se reprendre et reprendre le cours de l’existence.

Javert et Valjean rangèrent le salon, faisant disparaître les dossiers de Jean Valjean dans le sac du policier. Ensuite, les verres furent lavés et rangés.

Il fut enfin temps de s’habiller avant que les pizzas ne soient livrées. Accueillir un livreur avec une simple serviette éponge autour des reins était un peu osé.

Et puis, les petits sourires, les petits attouchements, les petits baisers échauffaient les deux hommes.

Valjean n’avait pas connu cela. Cet amour doux et simple. Quelque chose de doux qui pouvait amener à faire penser qu’il était possible de vivre ainsi. Une vraie relation.

Le sac de voyage trouva sa place dans la chambre de Valjean. On le viderait demain. Javert réapparut, vêtu d’un jean noir et d’un t-shirt blanc avec le symbole des Rolling Stones. Valjean portait un simple jogging, gris et ample.

On se jugea du regard, on se trouva à son goût.

Javert se dit, pour la première fois, que peut-être, il pouvait espérer quelque chose d’autre que la Seine. Valjean s’assit sur le canapé et tendit la main, attirant l’homme plus jeune à ses côtés.

Oui, peut-être un avenir était possible...mais Valjean savait qu’un jour il allait devoir laisser la place au vrai Valjean pour retrouver le néant…

Sa tristesse dut se lire sur son visage car le lieutenant de police se rapprocha de Valjean et doucement lui caressa la joue, avec une tendresse si pleine d’amour que le forçat eut envie que cet instant s’arrête.

On ne l’avait jamais regardé avec autant d’affection.

Il sourit et les doigts du policier glissèrent sur les lèvres, suivant la courbe du sourire.

« Un film avec les pizzas ?, proposa Javert.

- Excellente idée. »

Puis un baiser, doux, comme jamais Javert ne lui avait fait dans ses différents voyages, le fit gémir de plaisir.

Javert était mort de la gangrène à Montreuil...mais il était aussi vivant, en pleine possession de ses moyens et tellement doux dans l’amour au XXIe siècle…

Valjean se demandait, une fois de plus, s’il n’avait pas simplement perdu la tête. Il était mort en tenant les mains de Cosette, il était mort en sentant les larmes de sa chère fille mouiller ses doigts, il était mort de faim et de chagrin…

La livraison eut lieu, on se gava de pizza et Javert se mit à critiquer avec rage les erreurs de procédure de la réalisation…

« On se fout de qui ? Une perquisition sans juge ?

- Fraco… Pardonne-leur !

- Le flic le plus benêt de n’importe quel pays leur aurait dit que pénétrer par effraction dans le logement d’un suspect est interdit ! »

Valjean rit et se colla contre Javert.

Lentement, l’homme se décala et souleva son bras, laissant la place pour que Valjean se couche contre lui.

Puis le bras de Javert se plaça sur lui et le serra avec douceur.

Valjean posa sa tête contre Javert et ferma les yeux, enveloppé dans l’odeur de la douche et le parfum du policier.

Un instant de paix entre deux tempêtes.

Valjean s’endormit contre son compagnon, bercé par la musique du film et les cris outrés d’un policier américain, dopé au coca-cola.

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