Chapitre Unique

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Ici, tout est si calme. Trop calme même. Je regarde le ciel, il est d'un bleu éclatant. Les nuages s'agglutinent comme des nids de coton douillet, me donnant envie de m'étendre là, de regarder ce ciel infini des heures durant pour juste m'endormir. Alors je m'allonge, calant ma tête pour observer. Au loin, les oiseaux paniquent. Ne peut-on pas être un peu tranquille ? Je me lève et regarde en direction du bruit : des chasseurs ?! Ah non, flûte de flûte, je veux un peu de quiétude moi !

J'ai quitté ma montagne enneigée, ce n'est pas pour être pourchassé ! Mais alors que je compte prendre la poudre d'escampette, un malaise me prend. J'ai l'impression que le monde tourne. Le sol se liquéfie et m'entraîne dans des profondeurs inconnues. Je suis absorbé par ce monde, par mon monde. Est-ce ce dont ma mère me parlait ? Une faille ? Ici ?! Autour de moi, des sons, des spirales de couleurs. Oh là, ce mélange de fuchsia avec ce vert pomme en spirale : je sens que je vais vomir. Tout tourne, ma tête, mon corps. Je veux courir mais non, mon corps refuse de se mouvoir. Soudain mon poids se rappelle à moi, de même que la dureté du sol sur lequel je m'écrase.

Mais... Où est passé mon herbe d'un vert intense, celle toute duveteuse où je pouvais me nicher ? Sous mes pattes de lion, mes coussinets ne sentent plus que le froid de ce qui est une sorte de... pierre ? Je regarde cette masse sombre, et commence à gratter de mes serres aiguisées. C'est que c'est solide ce machin ! Je suis dépité, alors je veux regarder le ciel à nouveau pour m'y envoler. Mes yeux ne peuvent alors que s'écarquiller devant pareil drame !

Où suis-je, par tous les vents magiques ?! Oui, j'aperçois vaguement le ciel. Il est gris, nauséabond. Ce ne sont pas des nuages de pluies, j'en suis certain. Mes naseaux le pressentent aussi. Ce n'est pas le pire que ma vue d'aigle perçoit, oh non. Non, c'est cet étau de pierre autour de moi. De grandes étendues de pierres inconnues qui s'élèvent vers les cieux. De chaque côté de mon corps d'un blanc immaculé, le gris et brun qui tapissent ces choses me débectent ! J'ai l'impression que mon précieux plumage, voire mon pelage même, va se salir. Et puis, ces larges containers d'où je sens l'odeur de la mort : pouah ! Une matière verte, parfois noire, dépasse de ces blocs de métaux sombres. Je m'en approche, à pas feutré, pour regarder. L'odeur est si infecte que je fais plusieurs bonds en arrière !

Je ne peux éviter de me cogner à des matières inconnues. Non ! Je ne veux pas être sali !! Alors, ne pouvant pas étendre mes ailes à cause de ces parois étranges, je décide de courir droit devant. Mon flanc neigeux percute l'un des amas nauséabonds, c'est horrible. Des choses se collent à mon beau pelage, les reflets bleutés de ma splendeur se faisant verdâtres, brunâtres, jaunâtres. Je veux pleurer. Je quitte cette prison de pierre, me libérant de ces murs. C'est alors cette masse grouillante qui me choque !

Autant d'humains ? Mais, je suis déjà allé dans une ville humaine : ça ne ressemblait pas à ça ! Maman m'a fait voler au-dessus de plusieurs cités, pour que je voie et constate le danger qu'ils peuvent représenter. Je préfère m'envoler, attrapant un brusque courant d'air qui s'est engagé entre ces ravins incompréhensibles. Je ne peux que voir, une larme de peur quitte mon œil affûté. Des boîtes de métal qui dégagent cette sensation lourde, cette odeur et air irrespirable qui alourdit mon vol. Des humains qui me regardent en pointant vers moi des sortes d'objets rectangulaires. Des flashs lumineux en sortent par moment, sont-ce des sorts ? Je dois esquiver ! C'est alors que je constate que ces parois rocheuses étranges sont affublées de ce qu'on m'a décrit comme des fenêtres dans le temps. Alors...ces choses...ce sont des nids d'humains ?! Ils vont vouloir me capturer pour faire de moi une docile monture volante ! NON !

Je glatis avec force, hurlant mon désespoir. Et le ciel vers lequel j'espère m'échapper est soudainement habité de choses étranges. Un bruit qui vrille mes pauvres oreilles d'équidé, le vent est perturbé par cette masse qui le brasse en tourbillon. Je me sens si mal. Je veux rentrer dans ma montagne ! Je veux aller me blottir contre ma maman ! C'est alors que mon regard aperçoit enfin de la verdure. Au milieu de ce monde odorant, de ces sons tonitruants, de ces lumières aveuglantes, de ces carcans de métal, de ces constructions de pierres : je perçois mon monde. C'est là que doit se trouver ma liberté, mon salut. Mon corps passe proche d'un de ces monstres volants inconnus, et amorce sa descente en piquée. Je sens le vent dans mes rémiges, il frôle aussi mon bec pour aller caresser les plumes neigeuses à pointe azurée de ma tête. Ma queue féline flotte au vent, et alors que l'herbe est en vue, je bifurque pour amerrir dans le lac. Un coup de trompette joyeuse quitte ma gorge animale, et la fraicheur de l'eau est bienvenue. Mes compatriotes oiseaux ont eu peur l'espace d'un instant, mais ils reviennent bien vite, me hurlant de faire moins de bruits.

Lentement, je savoure ce retour en pleine nature. Je suis bien ici, nettoyant mon pelage sali. Enfin je peux faire disparaître ces marques et retrouver ma splendeur. Je suis un prince, le prince des griffons neigeux du Mont Infini. De quel droit ces humains se sont-ils permis de salir mes rémiges, et mon flanc ? Enfin rassuré, enfin à ma place, je vois ces nuages gris être soufflés par le doux vent. Cette brise qui me sèche, alors que je rejoins la rive du lac. Le soleil glisse ses rayons vers la nature enclavée dans ce paysage vertigineux. Mais peu m'importe, je m'allonge sur mon nid herbeux. Le sommeil m'accapare, je sens les animaux des environs se lover contre moi. Petits oiseaux, rongeurs en quête de chaleur, insectes curieux. La vie est ici bien plus douce. Et alors que je me laisse aller à mon monde, je sens de nouveau cette sensation vertigineuse. Je m'enfonce dans le sol : je rentre au nid ? Je lâche un nouveau cri de joie, qui surprend les humains en approche au loin. Et cette fois-ci, je ferme les yeux. Confiant quant à mon devenir.

Lorsque le poids du sol se fait sentir, je revois le ciel éclatant empli de magie. Le parfum entêtant de l'herbe et des fleurs de ma montagne d'origine. Joyeux, je m'envole pour jouer dans ces nuages de coton. Et au loin, j'aperçois le Mont Infini, ma demeure. Et ma mère qui m'appelle, inquiète. Ma tête de jeune aigle vient se blottir entre ses plumes. Mes pattes écailleuses viennent chercher la douceur de son pelage. Et alors que je retrouve cette présence rassurante, je lui fais cette promesse. Plus jamais je n'irai au loin sans prévenir !


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