Chapitre 21 - Sowilo Sunna Sol

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— J'ai dis non ! Tu ne peux pas m'accompagner !

— Mais sensei…

Cela faisait depuis une demi-heure que Satoru se faisait harceler par Yuta.

Depuis la disparition de Reiketsu des radars de l'exorciste albâtre, ce dernier avait intimé le Conseil de lancer une équipe de recherche. Qu'avaient fait ces derniers ? Ils lui avaient répété : « Reiketsu Yakuseki n'est pas une menace tant qu'il ne parvient pas à détruire les doigts de Sukuna. Certes, c'est un excellent élément, mais pas indispensable. » Pour la partie « excellent », Satoru n'était pas très convaincu… Il aurait dit plutôt « terrifiant ».

Mais pour l'indispensable, c'était malheureusement vrai. Pourtant, il ne pouvait se résoudre à le laisser tomber comme il l'avait fait avec lui… Satoru avait décidé qu'il s'en chargerait tout seul. De toute manière, qui l'en empêcherait ? Yuta Okkotsu en personne…

— Je me suis entraîné assez pour retrouver mon énergie occulte et réinvoquer Rikka ! Vous savez que j'arrive bientôt à votre niveau.

— Oui, « bientôt » ! Je ne veux pas que tu ailles risquer ta vie qui vaut bien plus que la mienne.

— Aucun de nous ne vaut plus que l'autre. C'est le cas pour tout le monde, d'ailleurs !

Satoru soupira ; l'idéalisme du jeune garçon était encore présent dans sa petite caboche. S'il continuait le métier, il s'en détacherait un peu, mais…

— Très bien, fit l'homme au bandeau en soupirant. Mais je te préviens ; je ne pourrais pas m'assurer de ta protection 24h/24…

— Alors on le fera !

Il tourna la tête, et râla ; Maki Zenin, Panda et Toge Inumaki se tenaient sur le pas de la porte, la détermination collée au visage. On se serait crû dans un manga… Surtout quand Maki ajouta :

— On n'est pas des gamins impotents, sensei, contrairement à vous…

— Hé !

—…donc on protégera le derche de Yuta pendant la mission !

— Et il protégera notre popotin également, ajouta Panda d'un ton amusé.

— Saumon !

— Les amis ! (Yuta se précipita vers eux les larmes aux yeux pour les prendre dans ses bras, quand Maki l'esquiva avec un air dégoûté, non sans le frapper du plat de la main sur la tête) Désolé…

— Sans vouloir vous offenser, sensei, reprit Panda. Mais vous n'êtes pas notre seul sensei !

Satoru observa le petit groupe reformé. C'était ses étudiants… mais il n'avaient pas que mûri sous sa tutelle. Reiketsu les avaient aussi influencé, et ils ne l'avaient pas oublié. Ils ressemblaient à ses bébés phoques qui grandissent trop vite.

— Des phoques, marmonna l'albâtre.

— Hein ?

— C'est rien, je marmonne dans ma barbe (il frappa dans ses mains et prit un ton jovial) Bon ! Tout le monde sait parler allemand ?

—…Heeein ?

* * *

— Que celui qui s'oppose parte.

Mai dévisagea Kokichi, Kasumi, Noritoshi, Momo… et Uyeno. Chacun d'entre eux était sur le pied de guerre, réunis dans la salle de classe du Lycée Technique et Magique de Kyoto. Tous restèrent, tous étaient déterminés à aider le professeur qui les avait aidé tout au long de l'année.

En fait, c'était surtout grâce à Uyeno s'ils se trouvaient dans cette situation ; pour peu qu'il y ait une personne forte dans cette salle, on n'aurait choisi personne d'autre. Mai, en bonne senpai, invita sa kouhai à monter sur l'estrade. Celle-ci lui lança un regard de remerciement, avant qu'il se transforme en un flamboyant pour les autres.

— Nous n'avons aucune raison de venir. Seulement voilà ; j'ai reçu un message de la part d'Okkotsu-san, qui m'a prévenu qu'ils s'en chargeaient. Il m'a délibérément écarté de cette mission en pensant que je n'étais pas concerné. Que nous n'étions pas concerné.

— Tu n'es pas obligé de faire un discours, tu sais, intervint Kokichi avec un ton affable.

— Mais…

— Je me suis chargé de payer les billets, fit Noritoshi en passant ces derniers à ses camarades, qui ignorèrent ouvertement Uyeno, qui rougit.

— Nori !

— Ils ont de très belles marques en Allemagne… On ira se faire des emplettes ? proposa mondainement Momo à Mai.

— Là tu m'intéresses ! (elle se tourna vers sa kouhai scandalisée, retenant un rire en voyant ses joues gonflés par la colère) Désolé, mais on n'est pas des soldats qu'il faut encourager.

— Uyeno.

Kasumi prit les mains de son amie, forçant Mai à tirer sa langue de dégoût face à cet exposition d'amitié prout-prout démodée. La fille aux cheveux bleus retira immédiatement l'air de s joues du hamster, les yeux brillants :

— On te suivra partout où tu iras ! On te doit bien ça.

— Oh, Kasu~…

Mai voulut dégobiller en les voyant se serrer mutuellement dans les bras en poussant des petits couinements de souris asthmatiques. Franchement, vivement qu'elles grandissent un peu… Elle garda ses réflexions de vieille pour dix ans plus tard.

* * *

Un autre appel. Un autre « correspondant injoignable ». Satoru raccrocha. Soudain, il sentit une présence approcher…

— Si tu veux me dissuader de partir, tu perds ton temps.

— Ce genre de phrases ne te ressemble pas.

Il se retourna ; le principal Yaga se plaça à ses côtés, s'accoudant à la barrière qui ouvrait face à Tokyo. Satoru fit de même : La ville était endormie, les lumières vacillaient dans la nuit en nuées de lucioles tranquillement posées sur leurs murs chauds et protecteurs. Satoru, lui, pouvait voir tous les fléaux qui se baladaient en flottant, rampant, bondissant, guettant les proies potentielles. Il y en avait toujours, au Japon. C'est peut-être pour ça que j'ai jamais déménagé ; j'aime vraiment cette vue.

— Tu ne répliques pas ? fit Yaga avec un air amusé.

— Qu'est-ce qui lui ai passé par la tête ?

—…d'accord, c'est sérieux.

— Je veux dire, c'est quoi son problème ? Il est presque, sinon plus fort que moi, et pourtant il se fait rouler dans la farine en permanence ! Pourquoi ?

— Tu veux la réponse honnête ou celle qui t'arrange ?

L'albâtre soupira ; il se sentait trop désemparé pour titiller le directeur, l'envoyer paître d'une réplique cinglante ou dessiner un zizi sur un post-it pour le lui coller sur la tête.

— J'imagine que c'est la même, cette fois.

— Reiketsu est plus fort, bien plus fort que toi. C'est pour ça que tu es si faillible.

— Hein ? (Satoru se mit à rire ; la réponse de Yaga sentait vraiment le formol) Tu veux devenir philosophe, ou quoi ?

— Non. Et vu ta réaction, tu n'as rien compris. Pas étonnant.

— Hé !

Il pensait que, grâce aux heures passées à réfléchir sur le sens de la vie, la « finesse de l'âme » lui serait moins obscure. C'est là que Yaga fit quelque chose de rare, seulement quand il était vraiment sérieux : il enleva ses lunettes, et toisa son collègue avec froideur.

— Tu confonds deux choses essentielles ; tu es puissant. Lui est fort. Tu es seul ? Lui a des gens à protéger, qui tiennent à lui.

Ces paroles furent un coup de massue que l'Infinité ne parvint pas à stopper. Seul. Revoilà donc ce fameux trou puant auquel il pensait avoir échappé en offrant son plus beau présent à sa famille : un gros majeur bien senti. Il détourna le regard.

— Je suis pas seul…

C'étaient des mots creux. Des mots de gens puissants, ceux dont Satoru se moquait quand il les voyait se pavaner à la télévision dans d'interminables interviews. L'arroseur arrosé, ricana-t-il en ayant cette pensée. Yaga l'observa puis un autre événement rare se produisit : il sourit.

— Tu as de la chance, tu sais ; tout le monde n'a pas l'occasion de rencontrer quelqu'un qui vous change du tout au tout.

— C'est ça, radote… (le sourire de Yaga l'avait tellement surpris qu'il n'avait pas compris sa phrase) Attends, qu'est-ce que tu viens de dire ?

— Je vois à tes poings que tu connais la réponse. Ils ont toujours mieux parlé que ta tête.

Il baissa son regard vers ses mains : serrées à s'en faire blanchir les jointures.

— Et je suis sensé piger quoi ?

— Malgré nos rapports égaux en société, je reste et resterais ton professeur (Yaga lui posa une main sur l'épaule, que l'Infini ne considéra pas comme une menace) Laisse moi t'enseigner quelque chose de fondamental : la puissance vient quand on se bat pour soi-même. La force ? Elle vient quand on le fait pour les autres. Et en ce moment-même, Satoru Gojo, tu viens de décider d'être fort.

* * *

Le château de Hohenschwangau se juchait dans la paresse d'une montagne, blanchie d'un hiver éternel. Entourées de pins malingres à l'aspect menaçant, un homme aux yeux d'ambres transperçait la neige de ses bottes crantés. À ses côtés, il y avait un chauffeur et deux gorilles civilisés, leurs pas lourds creusaient des puits jusqu'à la terre stérile.

Reiketsu lâchait des nuages de vapeur réguliers, ses mains gantées plaquées sous ses aisselles, son nez rougi par le froid et ses lèvres gercées ; il haïssait le froid, l'hiver, la congélation. Déjà, ça ralentissait ses pouvoirs… et je déteste tomber malade, pensa-t-il. Puis il éternua, renifla en passant un doigt sous son nez. Moi et ma grande gueule…

— C'est encore loin ? demanda-t-il à un des bufflons en manteau.

Ce dernier le regarda avec un air fermé, avant de se tourner vers Jinpaichi. Ce dernier traduit les dires de son escorte en allemand. Le garde du corps lui répondit en dégurgitant quelques mots, la plupart peu amènes à leur ton, vu comment il lançait des regards mauvais à Reiketsu. Jinpaichi lui dit en japonais :

— La neige, c'est bientôt fini. Les alentours du château sont chauffés pour que les invités ne sortent pas au pas de la porte.

Reiketsu acquiesça, trop épuisé pour répondre. Au bout d'un moment, la neige disparut progressivement jusqu'à découvrir un sol marron et terne. Puis, miracle : le vert. Des plantes, des arbres, des buissons bien taillés… L'exorciste n'en croyait pas ses yeux. Il n'y a aucune ligne téléphonique ou électrique, observa-t-il en levant les yeux. Alors d'où produisent-ils toute cette chaleur ? Car oui, chaud y-était, si bien que le châtain dut retirer ses bonnet, écharpe, manteau et gants pour éviter une suée. Ébloui par quelque chose, il se couvrit les yeux.

— Ici, fit Jinpaichi en levant son doigt.

Là haut, un faux soleil éclairait les alentours. Que… ? Pourquoi Reiketsu ne l'avait-t-il pas vu de l'extérieur ? Il se tourna dans tous les sens, cherchant des indices… Avant de sentir un picotement familier le long de sa colonne vertébrale.

Un Domaine.

La totalité du château et ses alentours avait été piégée dans une Expansion de Territoire. L'énergie occulte était ténue, mais omniprésente. Et pour pouvoir créer un Domaine de cette taille, puis le maintenir… Il fallait posséder une quantité d'énergie occulte quasi infinie. La gorge du jeune homme se noua à l'idée de croiser la route d'un tel monstre…

L'un des gorilles lui intima de le suivre. La façade du château était d'un classique étouffant, très similaire à ceux que Reiketsu entrapercevait parfois à la télévision. Fenêtres par dizaines régurgitant ténèbres, lourde porte en chêne brillant au soleil, murs en vieille pierre craquelée… L'édifice l'oppressait, et ce n'était pas seulement à cause de l'énergie occulte ; quelque chose semblait définitivement bizarre.

Ils passèrent la porte… pour être accueillis par un majordome austère, en costume queue de pie, une demi-douzaine de manteaux sur son bras. Le majordome s'inclina vers Reiketsu :

— Monseigneur… Bienvenue chez vous.

L'exorciste fut gêné par ce titre et cette attitude. Il se tourna vers ses accompagnants ; les deux gorilles s'étaient éclipsés, et seul restait Jinpaichi, à l'entrée. Le chauffeur s'avança, quand le majordome l'arrêta d'un geste :

— N'est admis en ce lieu que la famille royale et le personnel du bâtiment.

— Il reste avec moi, lui intima Reiketsu en voyant Jinpaichi tiquer.

— Mais, monseigneur…

— C'est un ordre, lâcha Reiketsu d'un ton impérieux.

Le teint du majordome blanchit, et il s'inclina en murmurant une formule d'assentiment. Le jeune homme détestait user de cette position, mais s'il voulait récolter des informations, il aurait besoin d'une personne de confiance comme Jinpaichi.

— Mon frère. Déjà en train d'abuser de notre autorité familiale ?

C'était lui ; l'homme à la barbe bien taillée et aux yeux d'argent tranchants. Aujourd'hui, il avait des cheveux noirs. Est-ce sa vraie couleur ? Il portait un costume similaire aux gens des coures européennes d'antan. Seul dans le gigantesque hall d'accueil, il semblait pourtant écraser les murs et le plafond par sa présence charismatique. Il s'approcha du petit groupe, ignorant le majordome comme on l'aurait fait avec une plante, et tendit sa main vers…

— Merci d'avoir ramené mon frère à la maison ; je me doutes qu'il a dû être… récalcitrant.

Interdit, Jinpaichi observa la main qu'on lui tendait. Le sourire éclatant de l'homme ne se ternissant pas, le chauffeur finit par lui serrer la main. Son employeur la secoua énergiquement, avant de se tourner vers Reiketsu. Il ouvrit grand les bras.

Le châtain le regarda avec confusion, mais l'homme gardait les bras ouverts et semblait attendre que…

— Non, comprit Reiketsu. Sûrement pas !

— Allons… Cela fait longtemps qu'un de mes frères ne m'a pas pris dans ses bras !

Sois conciliant, ou Uyeno… Reiketsu pouvait imaginer pire. Maladroit, il fit un câlin qui aurait pu passer pour une prise de judo obscure. Néanmoins, l'homme parut extrêmement heureux et le serra dans ses bras avec force et tendresse. Et étrangement Reiketsu ne ressentit aucune gêne, seulement un… soulagement. L'homme s'écarta, plongeant ses deux pièces argent dans les écus ambrés de son « frère ».

— C'est fou comme tu as grandi !1 (Reiketsu voulut répondre, mais l'homme lui mit un doigt sur la bouche) Garde ta langue dans de meilleures occasions ! Je vais te présenter à la Famille.

— Je peux savoir votre nom, au moins ? s'énerva l'exorciste en suivant l'homme.

— Moi ? Je suis Sir Willow Sigaël, le propriétaire de ce château. Mais tu peux m'appeler Frère Soleil.

Ah. En marchant, Reiketsu se demandait bien pourquoi il attirait les problèmes comme un dépressif attire les fléaux.

1En Anglais dans le texte

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