De la difficulté d'être sotïcien·ne

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Lorsque quelqu'un agit mal envers toi ou dit du mal de toi, rappelle-toi qu'il le fait ou le dit en pensant qu'il convient pour lui de le faire ou de le dire. Il ne lui est donc pas possible de suivre ce qui t'apparaît à toi, mais seulement ce qui lui apparaît à lui-même, en sorte que, si la chose lui apparaît mal, celui-là est lésé qui aussi se trompe. Et en effet si quelqu'un juge fausse une proposition conjonctive vraie, ce n'est pas la proposition conjonctive qui est lésée, mais celui qui s'est trompé. Si donc tu pars de là, tu seras dans de douces dispositions envers celui qui t'injurie. Car dans chaque cas, prononce : "il l'a cru bon"[1]

Que voilà une maxime difficile à respecter !

Il m'est arrivé, cette fin de semaine, un évènement compliqué à digérer. J'ai subi le vent d'un batterie, que dis-je, d'un groupement, d'une brigade même, d'artillerie ! Mon horizon s'est embrasé du feu de centaines de tubes déchaînés. Et leur barrage ajusté a bien failli m'arrêter. Non, je n'ai pas été insulté, ni rabaissé et encore moins humilié. Simplement, la révélation d'une certaine vérité a mis en péril une relation, coupé net des ponts à peine jetés, anhilé tout espoir d'une fructueuse coopération.

Dans une réalité parallèle, pure construction de l'esprit, je suis péril. Oh, on a déjà prétendu cela de moi ! Pourtant, cette fois, nulle réalité ne vient étayer toute explication possible. Le présupposé repose sur des axiomes insaissibales et donc... inattaquables. Mais tout s'articule avec un logique implacable. Rien ne pourra chambouler ce jugement. Avec un cliquetis infernal, le pachyderme d'acier trempé fait fi des projectiles qui pourraient l'écorner. L'intime conviction en un fantasme porté aux nues s'est muée en foi inébranlable dans un dogme éthéré.

En bon stoïcien, je devrais donc me dire : c'est illogique et mon interlocuteur se trompe ; même s'il persiste, ça ne doit donc pas m'affecter car je ne peux rien y changer. Pourtant les conséquences ont un impact dans notre monde. Parce que si quelqu'un m'estime comme un danger, je ne peux plus lui accorder de confiance, je ne peux plus l'aborder avec sérénité, ni même envisager avoir la moindre relation apaisée. En effet, quelles réactions lui commandera sa peur irraisonnée ? Et si je ne peux intervenir pour rétablir la vérité, ne dois-je donc pas, en amont, pour me prémunir, m'éloigner ? Appliquer sans réfléchir cette conclusion hypothéquerait cependant la réussite de ma reconversion. Ce simple constat me procure un second motif d'aversion : les propos intolérables eûssent produit des effets inacceptables. Est-ce à la personne innocente de supporter le poids du péché ? Non ! Chacun doit assumer les conséquences de ces actes.

Puisque je n'ai pas d'emprise, je dois accepter de lâcher prise. Cependant, jamais je ne pourrai pardonner. Ma joue droite a reçu le soufflet, je tendrai l'autre. Non, pour récolter un second mais pour montrer un lien rompu. Car, en vérité, le déshonneur ne consiste pas à ne pas avoir de quoi manger, mais à ne pas avoir assez de raison pour se prémunir contre la crainte ou le chagrin[2]. Puisqu'il ne saurait être question de s'attacher, l'indépendance s'impose. Nul besoin de médire, de bannir ou même de fuir. Juste tracer la limite à ne pas franchir... et s'y tenir. Il est bon de prendre conscience de la préparation que l'on a et de sa capacité, afin que, là où l'on est pas prêt, on reste en paix sans se plaindre si d'autres dans ce domaine vous sont supérieurs[3]. 


Et si les rocambolesques conjectures doivent advenir, qu'y puis-je ? Elle ne dépendent pas de moi, je n'en serai pas responsable. Celui-ci ira-t-il alors jusqu'à réellement s'aveugler ?

[1] Arrien, Manuel d'Épictète, GF Flammarion, 1997, trad. E Cattin, pp.85-86

[2] Arrien, Entretiens L III, Ch XXIV, Galimard, in Épictère, Du contentement intérieur, coll. Folio sagesses, 2015, trad. J Souilhé et A Jagu, p.94


[3] Arrien, Entretiens L II, Ch VI, Galimard, in Épictère, De l'attitude à prendre envers les tyrans, coll. Folio sagesses, 2016, trad. J Souilhé et A Jagu, p.94

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