Le rocher dressé

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Sur chaque planète, c'était toujours la même tâche. Enfermer des produits carbonés profondément, en dissociant les matières. Toujours cette même tâche. Pourquoi tant de simplicité pour des êtres aussi supérieurs que nous autres, les Eulardrins ? Les plus vieux avaient la sagesse de toujours continuer sans se poser de questions. Nous avions, nous les Jeunes, la bêtise de trop nous poser de questions. La plus importante était : que ferons-nous une fois notre révolution dans tout l’univers terminée sur notre Eulardrie ?


D’autres questions nous en avions, à cause de cet éternel recommencement. Le cycle que nous suivions était simple. De planètes en planètes, nous étions envoyés pour faire la même chose : passer les matières de l'extérieur vers l'intérieur. Le but de cette manœuvre était de consolider la matière sur la planète dans laquelle nous arrivions. Alors nous consolidions. À chaque fois, les puissants êtres invisibles que nous sommes déformions la croûte terrestre pour la renouveler : comme une nouvelle peau.

De temps à autre, nous avions la chance de croiser d'autres organismes vivants. Plus jeune, je n'osais pas y prêter attention. C'est lors du long voyage entre cette planète gazeuse d'aspect marron, et cette planète rougeâtre jonchée de volcans que l'Ancien avait attisé sans le savoir ma curiosité.


  • Ah, tu es là, Spralquino. Je me dois de te raconter une histoire, à toi, celui qui retient et qui transmet notre mémoire. Écoute-moi bien. Je dois te conter l'erreur faite par Abraral, qui occupait autrefois cette même fonction que toi. La vie de chacun de ses congénères lui importait, car il connaissait leur valeur. Il aimait particulièrement étudier les organismes vivants, lorsque nous avions la chance de croiser une planète comme celle-ci. Nos ancêtres lui répétaient pourtant fréquemment le Grand Précepte qui assure notre survie : « Eulardrins, jamais vous n'arrêterez de retourner la terre partout où vous irez, et partout vous irez. ». Mais... Malheureusement, un drame eut lieu. Abraral décida d'interrompre le travail des autres Eulardrins afin de décider de la survie d'une espèce qui, selon lui, comportait un intérêt vital. Tout se passa très vite. À peine le travail avait-il été interrompu par ceux qui avaient osé l’interrompre, que des couleurs apparurent sur chacun d'entre eux. Leur laideur apparaissait au grand jour. Comme tu le sais, les Eulardrins ont une vision globale de leur environnement... Tous ceux qui s’étaient arrêté de travailler moururent de s'être vus. Heureusement, les Eulardrins finirent leur voyage autour de l’Univers tant bien que mal. Abraral commit donc cette grande erreur : croire que les Eulardrins pourraient résister au châtiment infligé à ceux qui ne suivent pas le grand précepte. Abraral fut tué par les siens. Ce que je veux te dire, Spralquino, c'est qu’après la planète rouge que nous allons explorer, vient une planète où vivent des êtres exceptionnels, pouvant nous égaler sur certains aspect. Je l'ai lu dans l'esprit de Pretoga, le chef des Marlupins.
  • Tant que ces êtres ne sont pas des Eulardrins, ils ne méritent pas tant de vivre.
  • Voilà qui est bien dit, fils.

Les Eulardrins forment une espèce fascinante. Chaque cycle, ils sont créés automatiquement par la Source Sacrée d'Eulardrie où de nouveaux Eulardrins, constitués spécialement pour leur tâche, partiront à travers l'univers, pour labourer les planètes. Les Marlupins eux sont bien moins organisés, et se contentent de récupérer les étoiles mortes, pour les recycler. Parfois, ils nous en donnent à enfouir dans des planètes, c'est là que nous nous rencontrons, enfin nous les rencontrons, eux ne nous voient pas, et ils ne communiquent pas vraiment non plus.


Nous parcourions la planète rouge, elle était amusante, car les volcans constituent toujours un défi pour nous autres. J'appréhendais un peu la planète suivante. L'Ancien m'avait à la fois rassuré mais surtout inquiété. Que peut-on avoir de plus que la communication, que la possibilité d'être invisibles, que la possibilité de voyager dans l'espace ? Nous sommes uniques. Nous ressentons le plaisir de nous divertir, de nous raconter des histoires, de faire notre tâche salvatrice. Alors quoi ?



J'arrivais en avance, étant un des plus jeunes donc des plus rapides. Les Eulardrins ont beaucoup de qualité, mais ils ne sont pas rapides. Si nous pouvons nous lancer très rapidement dans l'espace, nos gestes sur les planètes sont généralement très lents, ralentis par la pression atmosphérique. Sur cette planète, c'était plus difficile que sur la précédente, je ressentais ma lenteur, mais j'avais connu pire.


Je déployais mes forces invisibles, d'abord en profondeur avec mon picarate. Ensuite, j'étendais ma déplastine au-dessus de la surface. Je n'avais plus qu'à tendre mon bras pour actionner le travail. Normalement, la déplastine devait s’écraser, emportant tout sur son passage jusqu'aux tréfonds des entrailles de cette planète. Le picarate, lui, aspire les roches, les gaz de l'intérieur et les remet sur le dessus. Mais un spectacle inhabituel se produisit alors. Devant moi, ce qui ressemblait à un amas de désagrégation de roches près de vagues aquatiques. Sur celui-ci se trouvait deux habitants de cette planète. Ou plutôt trois. Je m'apprêtais à actionner le picarate, et puis là, cet être, avec des poils plein la tête, avec ses deux membres inférieurs écartés, capta mon intention. De l’eau coulait de ses organes optiques. À côté de lui, un autre être l’aidait, en lui tenant les bras. Entre ces bras apparut ce qui me semblait être un nouveau-né après de longs moments jonchés de cris. Les deux plus grands se regardèrent en élargissant leur bouche, en s’entourant de leurs bras. Cela me parut magnifique.


Tout cela s'était passé au moment où ma déplastine allait s'activer. Certain qu’elle les aurait broyés contre les roches, avec l'eau et tout le reste. Je devais me décider avant d’actionner tout le système. Est-ce que moi aussi je condamnerai mes frères pour des êtres vivants non-Eulardrins ? Mon choix, au fond de moi-même, était déjà fait. Je n'avais jamais cru à notre suprématie sur les autres êtres vivants. Et là, je constatais que nous n'étions rien, nous qui ne savons même pas mettre au monde avec les autres Eulardrins. Nous qui n'avions que des relations d'utilité. Nous qui n’avions que cette destinée cyclique et sinistre. Cette espèce méritait sans aucun doute bien plus que nous la vie.


J'avais arrêté le travail de mon côté. Mais Herokli, le plus jeune d’entre nous, avait commencé d'enclencher son système de restructuration. Puisque j’avais arrêté de mon côté, nous commencions tous à apparaître. Je décidais alors de couper le nerf optique de tous mes congénères, pour ainsi dire, les sauver. Et de tuer les plus récalcitrants qui s'entêtaient à ne pas se ranger de mon côté pour continuer d’abattre cette espèce que je voulais voir vivre. Ce couple avait tout vu, je leur demandais, par télépathie, de ne jamais rien raconter, et de me laisser là, protégé par que les vagues qui devriendraient mes éternelles amies.


Depuis ce jour, je suis stationné et aveugle, toujours auprès des rouleaux aquatiques. Beaucoup me rendent visite depuis quelques temps, certains m'appellent Sturstac, d'autres Étretat, selon l'époque. Des Eulardrins, partout dans le monde, se tiennent toujours calmes et observent. Nous aimons ces créatures qui se nomment « êtres humains » entre eux. Malgré leurs erreurs, ils étaient effectivement bien meilleurs que nous : ils m'ont appris l'amour et la haine, cela valait bien toutes nos existences.

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