Chapitre 9 - L'ultime classement

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 Ce copain imaginaire chez qui j'avais passé la nuit n'existait pas. Par chance, mon mensonge ne fut pas découvert. La dernière chose que je souhaitais, c'était bien que mes parents puissent voir mon visage confus et honteux. Dans ma chambre, une odeur de banane et d'œuf pourri émanait de la poubelle en plastique. Il y avait une mouche qui se frottait les mains sur le portrait du Christ cloué sur le mur. Elle virevoltait maintenant sans arrêt.

 « Tu m'énerves ! Tu me rends fou ! »

 La pile de mes romans renvoyés était immense sur le bureau en pin. Une masse d'échec considérable que ni l'alcool, ni l'herbe, ni le corps d'une Française n'avaient pu effacer. Au contraire, ces expériences venaient grossir ce sentiment effroyable : j'avais raté ma vie. Les rêves existent parce qu'on ne peut pas les réaliser. Ce sont des pilules contre l'angoisse dont les effets secondaires sont pires que la maladie qu'ils veulent combattre. Mon rêve m'a fait faire des choses stupides mais pourtant insignifiantes dans ce monde. Même mes échecs sont finalement insignifiants. Pour obtenir cette putain de reconnaissance, il faudrait que je désobéisse à ma dernière raison de vivre. La fierté de mon père. Il ne voulait pas me voir souffrir. Il voulait mon bonheur. C'était son dernier rêve à lui. Si j'échouais, cet homme admirable, généreux et charismatique, sombrerait également. Je savais que, pour lui, j'étais déjà exceptionnel…

 Ça ne me suffisait pas. Sa reconnaissance ne suffirait plus désormais.

 Je suis un égoïste.

 Pourtant… Regardez… Lisez ces quelques vers issus de mon roman fantastique… Je me souviens. Cet espoir fou qui me transportait à chaque mot nouveau. Ce sourire sur mes lèvres quand les phrases transformaient des mots en cathédrales. Ce plaisir à immortaliser mon imagination, à faire transpirer mes sens. Sans doute dans la soupe à la grimace y avait-il quelques morceaux de truffes du Périgord…

Ton orgueil bout dans mes vibrantes veines,

Sœur incomprise de l'amour, démoniaque,

Que mes vives douleurs dévorent ta déveine,

Jalousie ! Lave mon cœur comme l'ammoniaque !

 Je pleurais. Je crois. Des remords. Une partie de mon génie sacrifiée par ma médiocrité globale. Le talent ne se refuse pas. Le mal que j'avais fait autour de moi était réel.

 Car ce n'était pas si mauvais dans le fond… Du talent éphémère provenant d'une personne jadis raisonnable.

 Néanmoins, Kant avait raison : la passion amoureuse ou un haut degré d'ambition ont changé des gens raisonnables en fous qui déraisonnent.

 Les jours passaient. Je trouvais ma place dans la vie planifiée du fils bagnard. Le but de ma vie serait de correspondre aux représentations du fils heureux. Un postiche de morale. Et en quelques temps je perdais mes derniers espoirs d'ambitions, mes derniers espoirs de trahir le rêve de mon père, mes derniers espoirs de liberté. J'entrais incognito dans le fameux cercle de la vie :

 Résignation.

 Fatalisme.

 Résistance.

 Fatalisme.

 Résignation.

 Balzac écrit, dans ses études philosophiques, que si le hasard n'est pas, il faut admettre le fatalisme. Alors pourquoi résister ? Si l'homme n'est plus libre, que devient l'échafaudage de sa morale ?

 J'aurais tant voulu que le socle de ma morale s'effondre à la seconde, pour foutre le camp. Mais quand le courage fait défaut, elle perdure, croyez-moi !

 Toutes les journées suivantes pouvaient se résumer au fatalisme du repas rituel du soir. Ma mère dépose inlassablement les assiettes, la soupe, les fourchettes, les bols, le pain, les assiettes, le sel, les verres, dans un silence de mort. Mon père prend place. Il ose manger un bout de pain. Ma mère le méprise d'un regard désapprobateur. Elle a perdu son sourire au 20ème siècle. Elle s'assoit. Son régime alimentaire est constitué exclusivement de restes et d'une vieille tartine avec un fond de beurre. Les économies de viandes la rassurent, assurément. Mon père, comme à chaque dîner, lui fait remarquer combien ce manège est ridicule. Elle l'ignore. Elle mange à part, une nourriture souvent avariée, le dos tourné, recroquevillée sur son pain sec. Mon père s'énerve, il s'agite, il secoue la tête, fataliste. Ma mère le surveille du coin de son unique œil. Oui, mon père est gros. Il a perdu le corps que tu lui as connu quand il était désirable. Il rouspète, il jure, il désapprouve, il mange et boit en cachette à la moindre de tes réflexions… et tout ça ne fait que remplir cet océan de ressentiment, de haine… Le cercle vicieux est parfait. Moi j'essaye de me concentrer sur ma soupe de potiron. Je quitte la table assez vite. Le silence est assourdissant. Il m'étrangle. Je retourne dans ma chambre. Comme d'habitude.

 J'entreprends alors de monter mon dernier classement. Les pour et les contre. 1 point pour chaque raison. Je le nommais : "Vers un suicide éventuel". Je le compléterais d'une lettre bien sentie qui propulserait mon œuvre posthume dans la légende. C'était l'ultime solution pour devenir un romancier reconnu, puisqu'il y a une vie après la mort pour les grands Artistes. Il fallait faire comme Truman Capote, Jack Kerouac ou, pourquoi pas, Van Gogh…

 Pourquoi vivre ?

 1 - Pour rencontrer l'âme sœur.

 2 - Pour manger le rôti de veau de ma mère.

 3 - Pour écrire… encore…

 4 - Pour faire comme ce type dans la pub Lacoste.

 5 - Pour faire des classements.

 6 - Pour ne pas mourir avant mon père et donc pour ne pas le décevoir.

 7 - Pour rejouer à "Baldur's Gate 2", "Final Fantasy 7" et "A Link to the Past".

 8 - Pour enfin lire les romanciers qui ont du talent et le leur voler.

 9 - Pour voler de mes propres ailes.

 10 - Pour tenter une expérience à trois.

 11 - Pour enfin faire comme les autres

 12 - Pour retrouver ma belle Camille.

 13 - Pour que mon fils ou ma fille soit fier(e) de moi.

 14 - Pour ne pas souffrir.

Pourquoi mourir ?

 1 - Pour ne pas souffrir.

 2 - Pour que ma reconnaissance soit posthume.

 3 - Pour rejoindre Lassie, Tania et mes autres chiennes.

 4 - Pour ne pas voir mon père mourir.

 5 - Pour ne pas faire comme les autres.

 6 - Pour ne plus souffrir.

 7 - Pour savoir si Dieu existe.

 8 - Pour être enfin libre.

 Quelle déception ! "Vivre" gagna 14 à 8 contre "Mourir". Et encore, j'avais ratissé les fonds de tiroir pseudo philosophiques pour gonfler son score.

 Et puis, après réflexion, quelles méthodes auraient bien pu me convenir ? Ce n'est pas un sujet avec lequel on a normalement le droit de rigoler. Alors n'hésitons pas.

 Pendaison ? Trop classique et puis ça fait un peu taulard… trop mauvais genre.

 Une overdose, comme les grands artistes ? Trop chère, je ne sais pas comment ça fonctionne et je ne sais pas où me procurer la dope.

 Une balle dans la tête ? Hors de question, ça fait trop mal, c'est trop répétitif et après y en a partout!

 Noyade ? Non, non, non… ça fait trop peur et puis ça fait pas sérieux depuis cette réplique du Docteur House à une patiente qui refusait de prendre ses antidépresseurs : « Si vous habitiez à côté d'une rivière, je vous prescrirais un parpaing ».

 Me jeter sous les roues d'une voiture ? Trop facile, trop vulgaire, ordinaire et trop banal.

 Je restais désabusé. La vie était une maladie vraiment très tenace. Ceux qui mourraient avant l'âge prévu à cet effet étaient de véritables héros.

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